3e Forum mondial de l’eau

Ce compte-rendu de la session "Gender in court", organisée lors du 3e Forum Mondial de l’Eau (17 mars 2003 à Kyoto, Japon) par l’Alliance Genre et Eau du programme PS eau, retrace comment ce "tribunal" a permis d’analyser l’impact de l’approche genre dans les politiques, les institutions et les programmes d’eau et d’assainissement.

Le débat était organisé autour de la présentation par les " avocat(e)s " d’expériences d’intégration du genre, à quatre niveaux différents : communautaire, ONG, institutionnel et politique. A la fin de chaque exposé, les " questionneurs/euses " interrogeaient les intervenant(e)s et le public avait également l’opportunité de poser ses questions et de partager ses expériences. Un groupe de " juges " représentant aussi bien des gouvernements, des organisations privées, des expert(e)s indépendant(e)s, des ONGs que des organisations internationales, élaborait et annonçait son " verdict ".

Les études de cas

Les études de cas ont mis en évidence des leçons et des bonnes pratiques sur le " pourquoi " et le " comment " de l’intégration du genre dans les programmes d’eau et d’assainissement.

Rechercher un impact positif sur la charge de travail des femmes et la coopération femmes-hommes

L’accès à l’eau potable a un impact positif sur la santé de la famille et réduit le temps que les femmes doivent consacrer aux soins de santé. De plus, le temps gagné en terme d’approvisionnement et de stockage de l’eau, permet aux femmes de se consacrer à d’autres activités comme l’éducation ou des activités productives, la culture de légumes, l’élevage ou la création de petites entreprises génératrices de revenus.
La réalisation de projets d’eau et d’assainissement participatifs et sensibles au genre permet non seulement d’augmenter les chances de succès et de pérennité du projet, mais jette également les bases d’une coopération entre les femmes et les hommes, tout en établissant un cadre pour aborder la question des inégalités.

Promouvoir la participation et valoriser le savoir-faire des locaux, femmes et hommes

Les femmes, en tant que principales usagères, doivent être impliquées à tous les niveaux de la gestion de l’eau, y compris dans les associations d’usagers de l’eau (AUE). La participation des femmes représente une forte valeur ajoutée dans la définition d’un intérêt commun au sein d’une population et dans la mobilisation de l’ensemble de la communauté pour son propre développement. En effet, en Amérique Latine par exemple, même si les hommes dominent l’espace public, ils semblent plus attirés par le pouvoir que réellement investis d’une mission d’amélioration des conditions de vie de leurs concitoyen(ne)s.
Les divisions socio-économiques et de genre au sein de la société déterminent qui détient le pouvoir de contrôler l’usage de l’eau (agriculture, eau et assainissement domestique, énergie, préservation de l’écosystème). L’une des clés du succès et de la durabilité du système d’approvisionnement en eau réside donc dans l’implication des usagers, hommes et femmes d’âges, de revenus et de conditions sociales variables et ce à toutes les phases du projet (élaboration, réalisation, maintenance).

Intégrer le genre dans l’analyse de la situation de départ et la définition des enjeux

La mise en place d’un système de gestion participatif, avec la nomination de 1 femme/1 homme dans les associations d’usagers et parmi les délégués de chaque borne fontaine, n’est réellement efficace que si cette démarche est précédée d’une analyse sensible au genre de la population, conjuguée à un travail de sensibilisation et de formation auprès des différentes composantes du village. La faiblesse de la participation des femmes renforce la main-mise des hommes sur ces projets ce qui ne permet pas de réunir toutes les conditions pour une gestion transparente de tels ouvrages. Ceci peut générer un désintérêt des autres villageois tant pour la gestion que pour la consommation d’eau, mettant ainsi en péril tout le fonctionnement du système.

Il est indispensable d’aborder avec l’ensemble des composantes de la population (femmes et hommes) la question du paiement de l’eau (modalités, tarifs), et des choix techniques et géographiques des infrastructures. La consommation d’eau potable n’est parfois pas suffisante pour garantir l’entretien et l’amortissement des ouvrages, parce que les femmes n’ont pas été consultées pour les emplacements des points d’eau ; qu’elles ne parviennent pas à assumer seules la totalité du coût de l’eau et qu’aucune action n’est menée auprès des hommes pour les sensibiliser à la nécessité d’y contribuer financièrement. En outre, le manque de transparence dans la gestion peut renforcer ce sentiment d’exclusion des usagers et des usagères, qui les conduit à se détourner parfois des ouvrages hydrauliques aménagés. La participation publique des usagers et usagères à l’élaboration des politiques et des législations sera de nature à en accroître la qualité.

Apporter des compétences en genre aux partenaires et des décideurs

Le fait que les femmes soient impliquées dans les projets ne signifie pas automatiquement que les questions de genre soient prises en compte. En effet, travailler dans une perspective de genre implique d’aborder la question des inégalités entre les hommes et les femmes, de les reconnaître et de chercher à les faire évoluer tout en répondant à différents besoins. Les formations en genre dans le domaine de l’eau et de l’assainissement doivent être organisées au plus haut niveau des autorités concernées (cadres de la fonction publique, etc.). Elles doivent être associées à des actions stratégiques concrètes pour une mise en application directe et une plus grande efficacité des deux types d’actions.

En cas d’urgence, ne pas oublier le genre

Enfin, il est essentiel de prendre en compte les besoins spécifiques des femmes et des filles dans la gestion des inondations, car elles comptent parmi les plus exposées lors des catastrophes liées à l’eau (elles ne savent pas nager, n’ont pas accès aux bateaux, ni au crédits délivrés par la suite pour la reconstruction).

Commentaires de clôture et " verdicts "

Dans leurs conclusions, les différents groupes du tribunal (avocats, " questionneurs " et juges) ont mis en exergue les points forts et les points faibles de la prise en compte du genre, ainsi que des pistes à suivre :

L’intégration transversale du genre nécessite le recours à des approches fondées sur une compréhension approfondie de la société, reconnaissant et tenant compte de sa diversité (genre, pauvreté, ethnicité, communautés minoritaires et majoritaires, etc.). Il convient de partir des forces des femmes (les projets se limitent parfois à constater leurs faiblesses). Pour ce faire, les normes et les institutions fondamentales pour l’émancipation des femmes doivent être modifiées afin d’amorcer ce changement de perspective.

Les actions de suivi sont encore insuffisantes. Les groupes ont retenu le besoin d’élaborer des indicateurs qualitatifs en " genre " plus sophistiqués.

Les groupes ont aussi constaté que le genre est le plus souvent introduit seulement lorsque le système ne fonctionne pas. Il n’est pas conçu comme une pré-condition à la réalisation des projets. Si l’intégration transversale du genre qui recouvre une large gamme d’activités et d’aspects est perçue comme onéreuse, particulièrement par ses détracteurs, elle permet pourtant des économies importantes sur le long terme. En effet, les exemples montrent qu’à moyen terme, les investissements en terme d’intégration transversale du genre permettent de pérenniser les projets et les programmes et qu’il est préférable d’intégrer le genre très en amont.

L’idée que les hommes peuvent " se permettre " de se désintéresser de la démarche genre - alors que les femmes ne le peuvent pas - a été soulevée. Au niveau communautaire, il devient de plus en plus évident que l’autonomisation, l’émancipation doit aussi concerner les hommes. Les groupes ont donc appelé les participant(e)s à porter une attention particulière " aux hommes " afin qu’ils ne se retrouvent pas marginalisés et qu’ils puissent eux aussi contribuer aux changements dans ce domaine.

Le groupe des " questionneurs " a relevé que le genre s’inscrit dans un débat plus large sur l’équité, qui concerne les femmes mais aussi les jeunes, les personnes âgées,et la transformation sociale etc. Le but de l’intégration du genre est de " faire changer les choses ". Cela requiert du temps et une forte volonté politique. En effet, les changements impliquent de développer un travail avec de nombreuses institutions, aussi bien sur le terrain qu’au niveau politique. Si la tâche est longue et difficile, c’est parce ce qu’elle touche à des questions sociales fondamentales.

L’intégration transversale du genre dans la gestion des ressources en eau est fondamentale. Les politiques nationales de l’hydraulique en constituent le cadre mais, comme les groupes l’ont rappelé, jusqu’à présent à l’échelle mondiale seuls trois pays (l’Afrique du Sud, le Pakistan et le Bengladesh) ont explicitement intégré la dimension de genre dans leur politique nationale en hydraulique.

Sensibiliser les responsables des institutions à la question du genre constitue la première étape de la mise en œuvre. Les ONGs peuvent être les intermédiaires et les catalyseurs de l’introduction d’une perspective de genre et peuvent assurer le lien entre les communautés et les gouvernements.

Engagements des gouvernements, institutions internationales et des ONGs

Plusieurs des gouvernements présents ont décidé de renforcer l’intégration du genre dans leurs projets. Par exemple, le gouvernement du Brésil prévoit l’intégration transversale du genre au sein du nouveau gouvernement, avec la création d’un Secrétariat spécial aux droits des femmes, au niveau ministériel, impliqué, notamment, dans le Conseil national des ressources en eau. Les organisations internationales ont aussi pris des engagements : la Banque Asiatique de Développement prévoit l’élaboration d’un " Partenariat genre et eau " entre la BAD et l’Alliance Genre et Eau, le renforcement des capacités en genre, le développement de bonnes pratiques et la facilitation d’un dialogue national et régional. Quant au PNUD, il envisage la mise à jour régulière de son " Guide sur l’intégration transversale du genre dans la gestion de l’eau " et la prise en compte du genre par le groupe de travail sur l’eau et l’assainissement du projet des Nations Unies pour le Millénaire.

Le rapport détaillé de cette session est sur le site www.pseau.org/genre
Néanmoins, une étude de cas L’intégration du genre dans la gestion des infrastructures hydrauliques dans la région de Sikasso (Mali) est disponible sur ce site pour illustrer la démarche suivie.

Pour tout contact : Denis Désille desille chez pseau.org

P.-S.

Ps Eau

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