A Conakry, les femmes fonctionnaires demandent plus le divorce

Le divorce est un phénomène millénaire et quasi-universel. De nos jours, son ampleur est notoire et la tendance vire au féminin. Et Conakry, la capitale guinéenne, n’est pas en reste !

« Femmes fonctionnaires et divorce à Conakry » : tel est l’intitulé d’un mémoire de maîtrise tout récemment présenté au département de Sociologie de l’université de Conakry.

A l’origine de cette étude, il y a une curiosité et une motivation, nées de l’observation d’un fait :
- d’une part, le constat au quotidien de l’enthousiasme forcené pour le mariage mobilisant traditionnellement d’importantes ressources humaines, matérielles et financières ;
- d’autre part, à partir des échos des tribunaux de justice, la tendance au divorce qui prend progressivement de l’importance surtout chez les femmes, dont les deux-tiers des demandes sont faites à l’instigation des femmes intellectuelles ou fonctionnaires.

A cela s’ajoute le paradoxe que représente les sacrifices et les pratiques occultes auxquels se livrent au quotidien certaines femmes- dont la plupart ont déjà dépassé l’âge nubile idéal-, pour se tailler un « mari ». Ainsi, ces réalités, qui paraissent curieuses, ont inspiré cette recherche et nécessité - conditions de toute investigation en Sciences sociales et humaines- un questionnement, une hypothèse, des approches théoriques et une démarche méthodologique.

Pour un rappel d’ordre référentiel, la Guinée a une société fortement patriarcale avec une population à majorité islamisée. Cette population compte plus de 7 millions d’âmes et est essentiellement composée de femmes (51,3%). Depuis l’accession du pays à l’indépendance politique en 1958, la question de la promotion féminine fait partie intégrante des programmes de développement national, et les différents gouvernements de la première et deuxième république ont émancipé les femmes à travers l’éducation, la formation, la création des activités féminines et des dispositifs législatifs visant la protection de leurs droits civiques, économiques, politiques…

Cependant, et malgré tout cet arsenal promotionnel, il est à noter que l’histoire de la situation juridique de la femme guinéenne est fortement marquée par une dualité entre le droit moderne et le droit traditionnel - souvent discriminatoire. Ces discriminations se manifestent le plus sensiblement dans le social et le politique : la famille, l’école et les instances de décisions du pouvoir, constituent les cellules d’expression par excellence des discriminations à l’égard des femmes ! Cette situation se heurtait naturellement à un choc des effets de mesure de la politique de promotion féminine, se traduisant par un certain nombre de problèmes d’ordre social tels, la relative baisse de la nuptialité en zone urbaine et l’augmentation des demandes de divorce chez les femmes, notamment chez les femmes intellectuelles ou fonctionnaires.

S’inscrivant dans le cadre de la sociologie de la famille et du genre, la présente étude a été réalisée sur la base de l’hypothèse que l’augmentation des demandes de divorce chez les femmes fonctionnaires de la ville de Conakry serait largement tributaire de la nature des relations conjugales dominées par le machisme des hommes. Pour appréhender le phénomène, le marxisme, le fonctionnalisme et le féminisme dans lequel l’étude a été inscrite, ont servi de cadre théorique et avec l’entretien (semi-structuré) comme technique de collecte de données, dont le guide a été administré à trente-deux personnes (22 femmes divorcées, 5 femmes mariées et 5 hommes divorcés, tous des fonctionnaires) qui constituaient la population-cible.

Au terme de trois mois d’enquête, l’étude a abouti aux résultants suivants : il apparaît dans les données recueillies, que l’âge moyen est de 44,40 ans chez les femmes divorcées, 44 ans chez les femmes mariées et 49 ans chez les hommes divorcés. S’agissant de l’âge moyen d’entrée en union conjugale, il est de 25,22 ans chez les femmes enquêtées. En outre, il existe une grande différence d’âge entre les conjoints ou ex-conjoints qui apparaît plus élevé chez l’homme (avec une différence moyenne de 10,03 ans). Majoritairement, les enquêtés des deux sexes appartiennent aux groupes ethniques, malinké, soussou et peuhl, et la religion musulmane.

Les résultats de l’enquête ont révélé sensiblement une conception traditionnelle et différentielle des rôles conjugaux de la part des enquêtés. La majorité des enquêtés des deux sexes admettent que l’homme, en tant que père et premier responsable du foyer, doit effectivement assurer les besoins primaires de la famille, et la femme, en tant qu’épouse et/ou mère - et quel que soit son niveau d’étude ou statut social, doit s’occuper de la gestion de la vie domestique mais aussi assister l’homme pendant les moments de difficultés ou se substituer à lui en cas d’absence. Cette conception traditionnelle et différentielle des rôles conjugaux est liée à la très forte prégnance de la religion et de la culture, les coutumes et les responsabilités différemment assumées par les conjoints. Elle détermine, à cet effet, les rapports de pouvoir au sein du foyer basés sur l’inégalité au détriment de la femme qui semble soumise.

Les théories féministes et marxistes ont abouti aux mêmes conclusions. Pour les féministes, les institutions et les lois sont de la position d’infériorité dans le mariage ; pour les marxistes, la femme est assimilable à l’ouvrier dans une société capitaliste tandis que l’homme est assimilable au bourgeois. Les variables tels l’âge, le sexe, la catégorie socioprofessionnelle, le niveau d’instruction et le revenu ne semblent pas avoir une incidence très forte sur cette conception ( Albistur et al, 1977 :433,434, citant Piret).

De toutes les femmes enquêtées, il ressort que les divorcées ont de fortes aspirations émancipatrices qui s’expriment au premier abord par leur entrée relativement tardive en union conjugale (la moyenne est de 25,22 ans tandis que pour l’ensemble du pays, elle est de 17,5ans, selon le RGPH, 1996), le fait de posséder un certain niveau de qualification et d’exercer une profession, ce qui les met à l’abri du besoin en cas de divorce ( Lipotevsky, 1997, rapportant Commaille). L’expression la plus parfaite des tendances émancipatrices de ces femmes se manifestent dans leur faible fécondité (la moyenne de la progéniture est de 1 enfant) et le recours à une domestique pour les tâches ménagères.

La majorité de ces femmes ont exprimé une insatisfaction de leur expérience nuptiale qui a duré en moyenne 10,40 ans. Ce qui a amené certaines à assimiler le mariage à une « cité assiégée » ou à de « l’esclavage » dans lequel le « bonheur est éphémère ». L’image du mariage paraît donc dévalorisée aux yeux des femmes enquêtées (Beauvoir, citée par Albistur, 1977 : 424). L’intrusion constante de la belle famille dans la vie du foyer contribue aussi fortement à la dévalorisation de L’image du mariage auprès des femmes fonctionnaires.

De l’analyse des données et de leur interprétation, il apparaît que la conception des rôles conjugaux fondée sur la nature et les responsabilités différentielles des conjoints, est préjudiciable au bon fonctionnement du ménage surtout dans le cadre de la polygamie dont la pratique est importante chez les couples ayant divorcé sur l’initiative de la femme. Dans la conscience collective africaine, la procréation à une place d’or. Donc, la pratique de la polygamie - qui est une forme de machisme légitimement institutionnalisée mais relativement illégale dans la société guinéenne- s’expliquerait (consciemment ou inconsciemment) par le besoin de procréation chez l’homme en compensation à la faible fécondité de la femme). Bien sûr, la procréation a incontestablement une dimension biologique. Mais contrairement à l’opinion - fataliste - qui attribue son intervention à la Providence, l’importance du besoin de procréer chez les individus revêt le plus souvent un caractère culturel et ce, en fonction du niveau d’étude ou du statut social- tel le cas chez les femmes enquêtées.

La polygamie rend la vie conjugale conflictuelle surtout dans un contexte économique difficile. Car, elle alourdit les charges de l’homme et réduit son assistance surtout à la ou aux précédentes conjointes. Aussi, elle provoque naturellement un déficit sentimental consécutif à un attachement préférentiel de l’homme à la nouvelle compagne au détriment de la ou des précédentes.

Le divorce est une crise relationnelle dont les causes - multiples - sont internes et externes à la vie du couple. Dans le cadre de la présente étude, elle est la résultante de l’inadéquation entre les tendances machistes de l’homme (exprimées dans la polygamie) et les aspirations émancipatrices de la femme. Le manque d’assistance dans les travaux domestiques, les sévices, l’adultère, l’abandon de la famille, le manque d’entretien, la trahison, le non des parents de la femme, ont été avancés par une proportion non négligeable des femmes divorcées sur initiatives personnelle, comme causes, entre autre , de leur demande de divorce. A cela s’ajoute la grande différence d’âge existant entre les conjoints ou ex-conjoints- qui est relativement élevée chez l’homme. Ce qui renforce les tendances machistes et favorise le paternalisme chez l’homme. Ces actes constituent aux yeux des femmes divorcées sur initiative personnelle, l’expression des tendances machiste de leur ex conjoint.

Cette conclusion a valeur d’une explication et non l’explication du phénomène étudié qui est complexe et obéit, certes, à une dynamique sociale et culturelle elle-même tributaire de la conjoncture.

Pépé GUILAVOGUI

Augustin GNIMASSOU

Michèle Sona KOUNDOUNO

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