AWID : Les mouvements de femmes présentent des alternatives au forum social mondial

L’Awid propose dans ce dossier un retour sur le Forum Social Mondial qui s’est tenu à Dakar, au Sénégal, du 6 au 11 février 2011. L’association y a rejoint des mouvements autochtones, paysans et de défense des droits des femmes qui se sont réunis pour analyser des alternatives à la crise systémique qui touche tout particulièrement les femmes et exacerbe les inégalités existantes.

Par Ana Abelenda et Gabriela De Cicco

Cette année, le Forum s’est tenu au Sénégal, raison pour laquelle le contexte africain et les différents conflits qui sévissent dans ce continent ont été au centre des débats mais ont également contribué à élargir la perspective globale dans la quête d’alternatives à la crise du système capitaliste. Le jour de l’ouverture, des milliers de participants ont défilé dans les rues de Dakar portant des calicots de toutes les couleurs, dénonçant, entre autres, les confiscations de terres, les lois restrictives sur l’immigration, les subventions agricoles en Europe et les problèmes liés au respect des droits des femmes.

Un des points forts de la cérémonie inaugurale du Forum a été le discours prononcé par le Président de la Bolivie, Hugo Morales. Esperanza Huanca, Directrice du département de la dépatriarcalisation du Vice-Ministère de la décolonisation de la Bolivie, relaye ces paroles et affirme « nous devons continuer à tenir ce genre de réunions chez nous de façon à pouvoir créer et renforcer les politiques sociales et les alliances entre mouvements pour parvenir à un autre monde possible ». [1]

Selon les organisateurs, 75 000 personnes provenant de 132 pays ont assisté au FSM où elles ont partagé leurs expériences d’injustice et de résistance, expérimenté de nouvelles analyses et sont retournées dans leur pays fortes d’une expérience nouvelle.

Les femmes proposent des options de développement au FSM

Le contexte actuel est marqué par de fortes réductions des financements, un regain de conservatisme et une diminution des dépenses publiques. Même si ces contextes varient selon les régions, un schéma commun se dégage : les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes ; en temps de crise, elles sont les premières à perdre leur emploi ; elles travaillent essentiellement dans l’économie informelle ; elles sont les plus touchées par le manque de sécurité sociale et par les compressions financières en matière de santé et d’éducation, et elles font l’objet d’une violence croissante. [2]

L’aggravation de la crise systémique a été le sujet principal de certains ateliers organisés de façon spontanée lors du FSM. Les mouvements syndicaux se sont penchés sur la question de la flexibilisation et la précarisation croissantes des emplois et de l’augmentation du nombre de chômeurs dans le monde. Gina Vargas, une féministe de Articulacion Marcosur, a souligné qu’il était important de mettre l’économie de soins au centre de ces débats de même que le rôle joué par les femmes pour faire vivre leur famille et leurs communautés. Les pertes d’emplois, les réductions des politiques sociales et de la sécurité sociale ont été considérées comme les phénomènes qui ont le plus d’impact sur les femmes et qui doivent donc être à l’ordre du jour des ONG et des mouvements. [3]

Des dirigeantes des femmes paysannes et des femmes autochtones se sont réunies à Dakar pour faire connaître et débattre des expériences de développement alternatif qui se produisent en Amérique latine d’un point de vue des droits humains, de l’égalité des sexes et des droits des femmes Les participants à la session organisée par l’AWID en collaboration avec CLOC Via Campesina, Colectivo Cabildeo de la Bolivie, CEDEM Chili et Actionaid Brésil ainsi que plusieurs partenaires ont échangé leurs expériences locales en ce qui concerne la souveraineté alimentaire, le paradigme du « bon vivre » et l’agroécologie à partir d’une perspective féministe et paysanne.

Des femmes provenant du quartier « Esperança e Vida Nova » de Rio Grande do Norte dans le nord-est du Brésil ont montré un exemple de projet agro-écologique dans le cadre duquel la communauté travaille au processus de transformation des fruits, grâce à une formation de Action Aid et de l’ONG Centre féministe ; Émilia, une des femmes qui participent au projet, signale que « En plus des améliorations en matière de nutrition, ce projet a également été bénéfique pour les femmes en termes d’organisation du groupe et d’amélioration de l’estime personnelle... Chacune dit ce qu’elle pense et personne n’est supérieure à l’autre, le travail de transformation nous plaît énormément. Nous travaillons pour nous-mêmes ».

Le principe de la souveraineté alimentaire, prôné par le mouvement paysan latino-américain et international par le biais de Via Campesina-CLOC (Coordinadora Latinoamericana de Organizaciones del Campo) a joué un rôle essentiel au niveau de l’articulation et de la mise en œuvre et constitue une alternative intéressante de développement qui établit un lien avec le mouvement pour les droits des femmes. Pour Francisca Rodríguez (de l’association nationale de femmes rurales et autochtones du Chili, ANAMURI), la souveraineté alimentaire est « un principe, une éthique de vie, une manière de voir le monde et de le construire sur la base de la justice et de l’égalité ».

Depuis sa création, les organisations de femmes appartenant à CLOC se sont engagées résolument dans la mise en place d’un processus de production agricole durable basé sur le principe de la souveraineté alimentaire. Pamela Caro, chercheuse au Centre d’études pour le développement de la femme au Chili (CEDEM) signale que « sur le plan du discours, la souveraineté alimentaire va dans le même sens que la justice pour les femmes. La question consiste à savoir comment parvenir à cette reconnaissance de façon à ce qu’elle ne soit pas accompagnée de la responsabilité totale d’une fonction sociale qui doit s’éloigner du stéréotype féminin traditionnel et se transformer en véhicule d’autonomisation des femmes ».

Le concept du « bien vivre » est à nouveau d’actualité en Bolivie après avoir été récemment inclus dans la constitution de ce pays, mais concilier ce modèle alternatif avec les droits des femmes représente un défi immense pour les femmes autochtones paysannes. Ce concept existait déjà avant l’empire colonial et a été défini comme « une manière de penser communautaire » qui s’oppose à la société consumériste et à l’individualisme et propose un modèle de sensibilité écologique qui met l’accent sur la nécessité d’établir un rapport harmonieux avec la nature.

Esperanza Huanca, femme indigène dirigeante de la communauté Ayllu de Potosi, en Bolivie souligne l’importance du savoir ancestral des femmes, « car il contient une sagesse ancienne qui nous a été léguée par nos ancêtres et incorpore les nouveaux apprentissages de la modernité dans la lutte pour reconstruire le territoire, les formes d’organisation et les formes de production et s’opposer aux tendances qui dégradent l’environnement et menacent les moyens d’existence ».

Le discours prédominant parmi les femmes indigènes se centre sur le concept de complémentarité ou « chachawarmi »[4] qui cherche l’équilibre entre les femmes et les hommes. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait pas d’obstacles à surmonter ; « il n’y a pas de décolonisation possible sans combattre le patriarcat et vice versa. Nous devons décoloniser les relations sociales, économiques et politiques de façon à émanciper nos peuples et rompre le rapport patriarcal de forces auquel les femmes sont soumises », selon Martha Lanza du Colectivo Cabildeo, une organisation de femmes paysannes de Bolivie.

Réflexions et évolution future

Pour répondre à la nécessité urgente de changements structurels et préparer l’évolution future, 38 Assemblées de convergence ont été tenues les 10 et 11 février. Deux des événements majeurs ont été l’Assemblée des mouvements sociaux et l’Assemblée des femmes.

Un groupe de travail comprenant des femmes de différentes organisations a rédigé une « Lettre de solidarité avec les combats des femmes dans le monde entier », inspirée des débats tenus durant les six jours de réunion du FSM. Le contenu de cette lettre a été présenté, le 11 février au matin, comme proposition de déclaration à l’Assemblée des femmes. Entre autres revendications, la lettre rejette toute tentative de maintenir le système actuel au détriment des femmes, en disant Non à l’intolérance et à la persécution de la diversité sexuelle, ainsi qu’aux pratiques culturelles qui portent préjudice à la santé, au corps et aux âmes des femmes, et en condamnant toutes les formes de violence à l’égard des femmes. Pour lire la lettre dans son entièreté, veuillez cliquer ici.

L’esprit et l’atmosphère du forum se reflètent dans la déclaration de l’Assemblée des mouvements sociaux qui appelle à « la construction d’un nouveau type de mondialisation, formée à partir des et par les peuples, avec la participation fondamentale de la jeunesse, des femmes, des paysans et des peuples indigènes ».

Ayant à l’esprit la lutte des peuples de la Tunisie et d’Égypte, l’Assemblée des mouvements a demandé que le 20 mars soit déclaré journée de la solidarité internationale avec les soulèvements des peuples arabes et africains ; elle a également demandé que le 12 octobre soit une « journée mondiale d’action contre le capitalisme » pour manifester de diverses façons le rejet d’un système qui détruit tout sur son passage.

Dolores Sales, femme indigène et dirigeante paysanne de CONIC du Guatemala a affirmé : « le FSM est un espace de convergence de combats et de résistances qui nous donnent l’occasion d’apprendre d’autres réalités très semblables aux nôtres. Il constitue un espace qui met en évidence la destruction du capitalisme, un espace de rassemblement des forces et des discussions d’alternatives et de stratégies permettant de défendre les moyens d’existence et la terre mère. »

Pamela Caro du CEDEM Chili a ajouté : « Lorsque les réflexions et les conclusions émaneront de ce forum, nous allons devoir promouvoir la conscientisation de la société civile mondiale pour nous aider à progresser vers les changements que nous souhaitons produire à l’échelon institutionnel mais aussi sur le plan culturel, dans les politiques publiques ainsi que dans les rapports sociaux privés, dans la rue et à la maison. "

Emilia Jomanilis, d’Action Aid Brésil, exprime ses pensées : « dans le contexte complexe dans lequel nous vivons, caractérisé d’une part par un processus de mondialisation et d’homogénéisation et, d’autre part, par un processus de fragmentation, le FSM favorise le rapprochement entre ces différents processus dans le but de tenter de contrecarrer l’hégémonie, de parler un même langage et d’élever la voix pour que le monde entier nous écoute ».

Pour les mouvements des femmes, le FSM a été une instance qui leur a permis d’élaborer des stratégies et de forger des alliances avec des groupes qui, traditionnellement, ne sont pas spécialement liés aux questions de genre, comme les mouvements indigènes, les mouvements paysans et le mouvement de défense de l’environnement, sachant , sans équité entre les sexes et sans respect pour les droits des femmes, l’autre monde restera une illusion.

***

[1] Interview personelle avec Alejandra Scampini, Directrice de l’Initiative Stratégique de l’AWID : Influencer les Acteurs et les Pratiques du Développement pour les Droits des femmes, qui a participé au FSM.

[2] Pour une analyse en profondeur voir les brèves de l’AWID : “L’impact de la crise sur les femmes”.

[3] Basé sur les impressions de Alejandra Scampini

[4] L’idée du chachawarmi se réfère aux rôles mutuellement bénéfiques des hommes et des femmes, une utilisation harmonieuse et complémentaire des forces des deux sexes. Les mamas et les tatas, les leaders autochtones mâles et femelles apparaissent comme étant égalitairement puissants : http://www.mamacash.org/page.php?id=2585

***

Source : AWID

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter