Afrique : la terre à celles qui la cultivent

Souvent exclues des terres cultivables, les femmes rurales africaines se battent pour y avoir accès. A Thiés, au Sénégal, une centaine d’entre elles ont échangé leurs expériences et leurs astuces pour vaincre les résistances des hommes au changement.

« En Afrique, les femmes triment toute leur vie sur des terres qui ne leur appartiennent pas. Et si leur mariage se termine par le divorce ou la mort du conjoint, elles sont renvoyées chez leurs parents, les mains vides… » Marième Sow, coordinatrice du Programme de protection naturelle (Pronat) de l’Ong Enda résume ainsi la difficile condition des femmes rurales africaines.
Elles représentent pourtant 70 % de la force de travail agricole, alors que, selon la Fao, elles ne possèdent que moins de 2 % des terres cultivables. Et parallèlement, le nombre des ménages qu’elles dirigent ne cesse de s’accroître. Pour avoir une terre à cultiver, elles sont donc obligées de passer par les hommes. Ces derniers restent les gardiens des terres, rôle que leur reconnaît la coutume même si l’islam accorde à la femme le droit d’hériter la moitié des parts de l’homme. Dans les faits, les femmes se voient octroyer trop souvent des sols médiocres ou éloignés du village.
Dans certains pays, comme le Sénégal, la Tunisie ou le Burkina Faso, il existe des les lois foncières qui accordent les mêmes droits aux hommes qu’aux femmes mais celles-ci en jouissent timidement. Au Sénégal, une loi de 1964 sur le domaine national leur permet d’accéder à la terre. Korka Diaw, une productrice de riz, exploite ainsi 90 ha à Richard Toll, dans la vallée du fleuve Sénégal. « En 1995, j’avais introduit, comme le font les hommes, une demande en bonne et due forme. Le Conseil rural m’avait alors attribué 30 ha. Parce que tout le monde me voyait trimer sur des terres que je louais. Ensuite j’en ai eu d’autres », affirme cette paysanne qui confie avoir engrangé 20 millions de Fcfa pour ses meilleures récoltes de riz.

Des lois foncières méconnues

En Tunisie, pays à 98 % musulman, la loi donne aussi à la femme des droits qu’elle n’a nulle part ailleurs dans le monde arabe. Selon une enquête du cabinet tunisien « Prospective sociale », réalisée en 1992, 14 % des paysannes tunisiennes sont propriétaires des terres qu’elles exploitent. Au Burkina Faso, la loi existe bel et bien depuis 1996, mais les femmes l’ignorent encore.
Selon Mme Ndeye Soukéye Gueye, responsable du projet « Crédits-femmes » au ministère sénégalais de la Femme, les blocages viennent de certaines pratiques courantes liées à la tradition ou à une mauvaise interprétation de l’islam. « Au Mali, l’attribution des terres aménagées dans l’Office du Niger est réservée aux seuls chefs de familles, donc aux hommes », reconnaît M. Togola Siaka de l’Association malienne pour la promotion du Sahel. Il explique : « Dans nos traditions, la femme est étrangère chez son mari. Dès lors, elle ne peut disposer de terres ». Ali Abdoulaye ; de l’Ong Vie du Niger, avocat lui aussi de la cause féminine, rappelle que le sujet reste encore tabou dans son pays. « Chez-nous, dit-il, l’accès de la femme à la terre n’est pas à l’ordre du jour ».
Décidées à faire bouger les choses, des Africaines se sont retrouvées, fin février, à Thiés (70 km de Dakar) sur le thème : « Femmes rurales et foncier », un atelier organisé en partenariat avec le projet Dimitra/Fao et Enda. « Quand les rythmes changent, il faut changer les pas de danse », a suggéré aux participantes Fatoumata Younsa, de Mooriben, la Fédération des unions de groupements paysans du Niger. En clair, il faut savoir s’adapter et ruser au besoin. Ndeye Soukèye, forte de ses 28 années d’expérience dans l’encadrement des femmes rurales au Sénégal, a jugé bon de livrer à ses sœurs quelques astuces pour devenir maîtresse des terres. « Il faut, conseille-t-elle, se rapprocher des autorités locales, mettre en avant l’esprit de dialogue, éviter de se faire attribuer des sols pauvres ou des champs éloignés du village. » Elle cite à l’appui le malheureux exemple de cette paysanne de Kolda, au sud du Sénégal, aujourd’hui épuisée, pour avoir parcouru, des années durant, 14 km par jour pour aller cultiver son champ.

Astuces et conviction

Les yeux dans les yeux, l’experte a aussi reproché aux femmes leur manque de solidarité et de lucidité lorsqu’elles imitent les mauvais comportements des citadines. « Evitez la langue de bois face aux hommes politiques ! Cessez de vous résigner ! », leur a-t-elle lancé. C’est ainsi que Thérése Mbaye, du village de Fandène tout proche de Thiés, a fini par obtenir de son frère un champ de 2 ha. « Après de longues causeries familiales dans l’intimité de la case », confie cette frêle paysanne.
Autres astuces : la location, l’emprunt ou l’appropriation collective par le biais des associations féminines.
L’ignorance est l’ennemi des femmes. Ne sachant ni lire, ni écrire, elles ne peuvent revendiquer leurs droits, comme le souligne Rahmata Ilboudo, du Réseau des Ong burkinabé, et de ce fait restent marginalisées.
Pour le représentant de la Fao à Dakar, Edouard K. Tapsoba, le problème foncier a des effets négatifs sur la production agricole et l’autosuffisance alimentaire. « Les femmes, dit-il, sont présentes dans toute la chaîne alimentaire. Elles assurent jusqu’à 70 % de la production vivrière et pourtant leur travail reste sous-estimé ». Leur engagement, rappelle-t-il, leur a pourtant valu, il y a cinq ans, ce slogan de la Fao : « Les femmes nourrissent le monde ».

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01/04/2003 (Syfia Sénégal) Malado Dembélé

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