Appel pour le soutien des laïques européens dans le procès d’Alicja Tysiac contre le magazine « Gosc Niedzielny »

Le combat d’Alicja Tysiac est emblématique de la lutte des femmes en Europe pour préserver leurs droits face aux attaques de fondamentalistes religieux.

Le combat d’Alicja Tysiac pour le droit à l’IVG

Soutenue par les féministes polonaises, cette jeune femme issue de la classe ouvrière polonaise a pu faire condamner l’Etat polonais par la Cour Européenne des Droits de l’Hommes pour refus d’IVG légale au terme d’une longue lutte de nombreuses années. En effet, depuis l’interdiction de l’IVG en 1993 en Pologne, la loi ne permettait d’avorter qu’en cas de viol, de malformation du fœtus et de danger pour la santé de la mère. Lourdement handicapée suite à ses deux premières grossesses, Alicja craignait de perdre définitivement la vue lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte pour la troisième fois. La loi polonaise, même très restrictive, lui permettait d’avoir recours à l’IVG. Mais en Pologne, pour une femme des classes populaire, il est impossible de faire respecter la loi – les médecins refusèrent d’autoriser l’IVG et envoyèrent Alicja vers l’obligation de maternité. Mais Alicja ne veut pas être une victime du système fondamentaliste patriarcal. Elle n’avait qu’une pension d’invalidité de 130 Euros pour élever ses enfants et estimait que si l’Etat l’oblige à être mère, il doit aussi l’aider matériellement à élever ses enfants. Elle attaqua donc les institutions polonaises pour non-respect de la loi jusqu’à se retrouver devant la plus haute juridiction européenne. La Cour Européenne des Droits de l’Homme ne statua pas cependant sur la question même de l’IVG, mais a néanmoins condamné l’Etat polonais pour non-respect du droit du fait du manque de procédure de recours face au refus de l’IVG.

Le combat d’Alicja contre le sexisme des médias ecclésiastiques et de l’Eglise polonaise

- le procès contre le magazine « Gosc Niedzielny »

Depuis l’ensemble de la classe politique polonaise considère son acte d’assigner son pays devant la justice européenne comme scandaleux et inconcevable. Alicja est ainsi présentée comme l’ennemie de la nation par l’Eglise polonaise, de l’Episcopat aux médias dépendants de l’Eglise ou appartenant aux membres du clergé telle la célèbre radio extrémiste Radio Maryja. Elle est régulièrement décrite comme une véritable incarnation du mal dans la presse des paroisses, dénigrée publiquement et insultée au cours de messes, dans les sermons, les discours publics et ce non seulement par des prêtres fondamentalistes, mais également par des hiérarques de l’Eglise polonaise. Par exemple, elle a été dénigrée publiquement par le Primat de Pologne Jozef Glemp au cours d’une cérémonie publique rassemblant 30 000 personnes. La grande presse catholique se permet de la traiter de meurtrière, de femme de mauvaise vie, égoïste et violente, mais les médias publics aussi, obéissant à la loi les obligeant à respecter les « valeurs chrétiennes », ne sont pas en reste dans cette chasse à la femme, véritable chasse aux sorcières du 21 siècle.

Dans son combat pour préserver son honneur et sa vie, Alicja a décidé de contre-attaquer : le 30 juin 2008 elle a assigné en justice Marek Garncarzyk, rédacteur en chef du magazine ecclésiastique « Gosc Niedzielny » (« L’invité du Dimanche ») à grand tirage et la société d’édition de ce magazine appartenant à l’Episcopat. Alicja Tysiac s’estime diffamée, calomniée et injuriée par le magazine qui de façon répétée l’a présentée comme une meurtrière d’enfants et l’a comparé aux criminels nazis alors que l’IVG y est, comme dans de nombreux autres médias polonais, comparé à la Shoah. Alicja Tysiac demande également la somme d’environ 12 000 Euros de dommages et intérêts.

Des journalistes ont écrit dans « Gosc Niedzielny » des articles où Alicja est traitée de « meurtrière en puissance », car elle voulait « tuer son enfant », tandis que les féministes lutteraient pour « une plus grande possibilité de tuer des enfants impunément ». Les journalistes et les lettres des lecteurs du magazine accusent le Tribunal Européen d’avoir « versé 25 000 Euros à Alicja Tysiac parce qu’elle n’a pas pu tuer son enfant ». Ils estiment que « nous vivons dans un monde où une mère reçoit une récompense parce qu’elle voulait absolument tuer son enfant mais on ne le lui a pas permis » et appellent à obliger Alicja à « rendre son enfant puisqu’elle ne le voulait pas ». Le député Marek Jurek, politicien d’extrême droite responsable de l’interdiction de l’IVG par la loi du 7 janvier 1993, est abondamment cité dans les colonnes du journal : mettant un trait d’union entre l’IVG et le meurtre, cet homme politique critique la décision de la juridiction européenne car la Convention Européenne des Droits Fondamentaux de 1950 se donnerait « comme obligation le protéger la vie ». La rhétorique de la protection de la vie, qui est le nom que porte la politique misogyne des fondamentalistes catholiques polonais, cible alors les institutions européennes accusées de vouloir « tuer les enfants polonais et obliger la Pologne a adopter une législation qui permet le meurtre d’enfants ». Le plus choquant est un article du rédacteur en chef Gancarczyk du 7 octobre 2007, comparant Alicja aux criminels de guerre nazis comme Mengele, Hess et au gardien SS de Auschwitz, Karl Hoecker.

Les avocats d’Alicja estiment que toutes ces publications constituent une diffamation, une atteinte à l’honneur d’Alicja Tysiac et une ingérence dans sa vie privée. Selon eux, le droit à la liberté d’expression ne donne cependant pas aux journalistes et politiciens catholiques le droit de dénigrer et de diffamer une femme parce qu’elle ne partage pas leurs opinions sur l’IVG. Les articles présentant l’indemnité des dommages et intérêts versés par l’Etat polonais à Alicja comme une « récompense pour l’intention de tuer un enfant » constituent une calomnie. Les plus odieuses diffamation et atteintes à l’honneur sont les articles comparant Alicja aux criminels nazis et l’IVG à la Shoah : « Rien ne donne le droit aux journalistes catholiques et aux hommes politiques de comparer les décisions de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et les conséquences de ces décisions à la Shoah. Le discours qui inclut Alicja Tysiac dans ce contexte n’est pas seulement d’une arrogance absolue, mais également d’une cruauté inhumaine et inimaginable face aux victimes de la Shoah » - explique Marcin Górski, l’avocat d’Alicja Tysiac.

L’argumentation des avocats d’Alicja Tysiac s’appuie sur les arrêtés des juridictions polonaises et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme définissant le « discours de haine – le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, tous les discours ayant comme objet la haine de l’Autre, la discrimination des minorités et des migrants » et limitant de ce fait la liberté d’expression garantie par la Constitution Polonaise et les textes de loi européens (notamment l’arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme « Lunde contre la Norvège »). Le dénigrement de la personne d’Alicja en tant que meurtrière est défini comme étant un discours de haine, d’autant plus que les lecteurs du magazines partagent les opinions du journal et peuvent se sentir autorisés à prendre le relais d’une justice présentée comme défaillante. L’histoire de la Pologne connaît déjà de tragiques épisodes de passage à l’acte de militants d’extrême droite assassinant les personnes désignées par les médias nationalistes catholiques comme les ennemis à abattre. (L’exemple le plus connu est Gabriel Narutowicz, premier Président de la République polonaise assassiné en 1918 quelques semaines après sa prise de fonction par un militant d’extrême droite, au terme d’une violente campagne de haine orchestré par la presse nationaliste et antisémite). Ainsi, et tous les Polonais le savent, traiter une femme de meurtrière dans un journal catholique n’est pas un acte sans conséquence dans un pays comme la Pologne.

En outre, les avocats d’Alicja Tysiac citent l’arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme du 21 mars 2003, « Wabl contre l’Autriche », qui permet de limiter l’expression des opinions comparant des événements aux crimes nazis. D’une certaine façon cette juridiction permet d’affirmer que comparer l’IVG à la Shoah est du négationnisme.

Pourquoi il est important que les laïques d’Europe soutiennent Alicja

C’est la première fois en Europe qu’une femme s’élève, seule, contre les diffamations dont elle est l’objet de la part de la hiérarchie de l’Eglise catholique et de médias proche de cette institution. Ce procès est donc emblématique parce qu’il marque une rupture dans les combats défensifs que les féministes et les laïques d’Europe mènent contre le fondamentalisme religieux depuis 30 ans : en soutenant ce procès nous avons l’occasion non pas de nous défendre mais enfin de contre-attaquer.
Le Vatican mène depuis 30 ans un combat visant la liquidation de tous les droits acquis par les femmes depuis les luttes des années 70 en particulier du droit à disposer de son corps. Ainsi, une vaste offensive idéologique a cours en Europe et dans le monde dont le sexisme un ressort important. En faisant un trait d’union entre la Shoah et l’IVG et en présentant les femmes luttant pour le droit à l’IVG comme des tueuses d’enfants, l’Eglise polonaise crée un climat de haine visant à culpabiliser, terroriser et faire taire les partisans de la laïcisation de la société avant de s’attaquer à la reconversion de « l’Europe occidentale athée et décadente ». L’offensive idéologique a déjà abouti à l’interdiction de l’IVG en Pologne, elle est en passe de gagner en Lituanie, en Slovaquie et menace maintenant l’Italie.

Si les laïques veulent stopper cette offensive, ils doivent utiliser toutes les possibilités de contre-attaque. Le procès en diffamation d’Alicja Tysiac contre le magazine « Gosc Niedzielny » constitue une possibilité de faire entendre la voix des laïques européens en Pologne et de montrer à l’institution vaticane que nous ne nous laisserons pas enlever nos libertés et que nous lutterons dans toute l’Europe pour le droit des individus à disposer d’eux-mêmes.

Alicja Tysiac a bien sûr besoin de nos soutiens pour montrer aux juges polonais qu’elle n’est pas seule et que « l’Europe entière les regarde ». Mais nous, laïques européens, nous avons également besoin de la victoire l’Alicja. Sa victoire signerait une première défaite des fondamentalistes catholiques dans leur tentative d’imposer à toute la population européenne leurs valeurs et leurs opinions. Elle montrerait au Vatican la force et l’union des forces laïques en Europe. De plus, elle constituerait un précédent important pour les luttes contre le sexisme et l’homophobie véhiculés par toutes les religions monothéistes, particulièrement si le procès parvenait jusqu’aux plus hautes instances juridiques européennes.

C’est pourquoi, le comité de soutien d’Alicja constitué d’associations et partis laïques polonais appelle les ami/es laïques d’Europe entière à écrire des lettres de soutien qui seront versés dans le dossier du procès. Les avocats d’Alicja pourront s’appuyer alors sur notre argumentation pour démontrer qu’Alicja n’est la seule à juger que l’idéologie de haine véhiculée par des médias comme « Gosc Niedzielny » constitue une diffamation et une calomnie.
N’hésitez pas non plus à envoyer des idées pour étoffer et approfondir l’argumentation juridique de la défense d’Alicja si vous pensez que certaines analyses politiques absente du dossier mériteraient d’y être citées. Vos documents seront traduits et utilisés par le comité de soutien.

Ce procès est le premier procès des laïques européens contre la diffamation d’une femme, attaquée en tant que femme et féministe par les fondamentalistes catholiques : nous devons le gagner ensemble !

Monika Karbowska
Initiative Féministe Européenne France

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