Argent et Mouvements

En 2005, l’AWID et Just Associates s’étaient lancés dans une initiative de recherche-action appelée « Où est l’argent pour les Droits des Femmes ? » afin d’examiner les tendances dans les financements relatifs au travail de l’égalité entre les sexes et au soutien aux organisations des droits des femmes. Les résultats ont montré clairement que les financements ont diminué et que les organisations des femmes sont dans un état de survie et de résistance.

Par Anna Turley, Directrice de l’Initiative Stratégique ’Information sur les Droits des Femmes’ de l’AWID

Depuis le lancement du rapport au Forum de l’AWID à Bangkok en Octobre 2005, l’AWID n’a pas seulement continuer de suivre les tendances dans le financement, nous avons également commencé le dialogue avec les défenseurs des droits des femmes dans l’espoir de renverser cette tendance. Ce faisant, nous avons appris qu’il y a un nombre croissant d’opportunités, de nouvelles sources de financement et des « poches » de volonté politique qui nous donnent des raisons d’être plus optimistes que les chiffres ne le garantissent. Nous avons également appris qu’il y a un consensus croissant parmi de nombreux leaders dans les mouvements de femmes et les donateurs progressistes que notre pouvoir collectif a besoin d’être renforcé, afin de s’assurer que les droits des femmes sont réalisés non seulement pour elles et par elles, mais comme une stratégie fondamentale pour s’assurer que les défis auxquels le monde est confronté de nos jours sont surmontés.

Profitant de ce moment important, l’AWID a, la semaine dernière, organisé une conférence internationale historique en collaboration avec Semillas. Du 9 au 11 novembre plus de 300 représentantes d’organisations des femmes, y compris des représentantes des groupes d’autochtones, de jeunes, de travailleurs, d’immigrants et de lesbiennes) ainsi que plus de 50 donateurs (y compris des représentants des agences bilatérales et multilatérales, des fondations publiques et privées, des ONG internationales, des donateurs individuels et des fonds de femmes, s’étaient réunis à Queretaro au Mexique, pour démarrer une conversation globale et élaborer des stratégies pour le financement des organisations et des mouvements des femmes.

La conférence visait à contribuer à promouvoir une augmentation significative dans l’accès à et le montant du financement pour soutenir le travail des droits des femmes, en particulier les organisations de femmes à travers le monde, et à améliorer la capacité des organisations des femmes pour lever et utiliser des fonds plus importants, pour construire des mouvements plus puissants et faire avancer l’égalité entre les sexes partout dans le monde. Pour cela, les participantes se sont réunies pour discuter de trois questions organisationnelles clés relatives à la construction de mouvement : Où se trouve l’argent ?
Comment l’obtenir ? En tant que mouvement que voulons-nous en faire ?

Leçons apprises

Durant la conférence, les activistes des droits des femmes et les donateurs de différents horizons, de diverses perspectives et de politiques différents ont débattu de ces questions et nommé ensemble les défis auxquels nous sommes confrontées en termes d’argent et de mouvements, et élaboré des stratégies sur la manière de les aborder.
Nous avions entamé un processus de réflexion sur nos relations avec l’argent et bien que les réalités varient considérablement pour les différents types d’organisations travaillant dans des contextes différents, un certain nombre de messages clés ont émergé de cette conférence.

Mentalité : Nous devons changer notre mentalité collective pour dépasser le sens de pénurie qui attise la compétition et entrave la collaboration.

Les relations (personnelles avec l’argent) sont politiques : Nous devons examiner notre relation personnelle avec l’argent. Certains d’entre nous aiment lever des fonds alors que pour d’autres, l’argent est quelque chose qui corrompt dont nous ne voulons pas parler.

Avoir l’audace et demander GROS : Nous devons faire preuve d’audace dans nos efforts de levée de fonds et commencer par penser gros. À la conférence, de nombreux donateurs nous ont pressé d’agir ainsi. Et nous devons reconceptualiser notre relation avec les donateurs afin de dépasser l’opposition entre « nous » et « eux » pour qu’à tout moment nous puissions trouver des opportunités de collaboration.

Consolider et défier nos alliés donateurs : Nous devons défier nos donateurs et travailler à l’unisson avec les féministes dans les agences de financement. Nous devons demander aux donateurs où se trouve l’argent pour combattre les institutions qui sapent les droits des femmes et s’ils veulent réellement changer leur manière de penser et donner de l’espace aux femmes, et ne pas financer uniquement des propositions et des projets. Nous devons demander des financements flexibles que nous pourrons dépenser comme nous le voulons. Et nous devons croire qu’il est possible d’avoir un dialogue ouvert et honnête à propos de ces processus afin que nous puissions faire avancer les droits des femmes.

Trouver une cause commune : Nos devons reconnaître et accepter que l’autre « opposition » se trouve à l’intérieur de nos propres mouvements. Nous devons trouver une cause commune face aux forces de plus en plus destructrices dans le monde et à la montée d’une opposition farouche aux droits des femmes.

Examiner la structure du mouvement : Nous devons également examiner nos propres organisations et structures. L’ONG-éisation ne nous sert pas bien dans la période politique actuelle. Nous ne pouvons pas nous battre avec des mouvements à but non lucratifs uniquement même si ceux-ci sont bien dirigés. Notre professionnalisation, qui à un moment donné était une partie de la solution, est devenue de plus en plus une partie du problème. Un grand nombre de nos réseaux sont tombés dans l’inertie et les exigences administratives de nos organisations ont épuisé l’énergie dont nous avons besoin pour investir dans les femmes.

Examiner le et le pourquoi : Nous devons réexaminer le comment et le pourquoi nous nous organisons et les implications que cela a sur nos ressources. Nous devons commencer à relier les processus de planification stratégique à une analyse explicite du pouvoir et nous attaquer aux idéologies et à la socialisation qui nous empêchent de faire un quelconque progrès dans des institutions formelles.

Davantage et une meilleure collaboration : Et nous devons collaborer davantage dans la planification. Pour plusieurs participantes, travailler ensemble à une session au cours de cette conférence en vue de trouver une réponse à la question de savoir « ce que nous ferions avec 20 millions de dollars pour renforcer les mouvements progressistes dans la région » était une nouvelle expérience. Nous devons créer des pactes politiques fondés sur la confiance et nous devons travailler avec les donateurs pour briser les hiérarchies qui ont été crées durant les dix dernières années afin que, nous toutes et nos différentes façons de travailler soyons considérées comme importantes dans le processus de transformation.

Prochaines étapes

Alors que la description de « survie et résistance » résume l’état actuel de plusieurs organisations des droits des femmes, il y a des nuances à la situation dans les différentes régions. L’Amérique latine et les Caraïbes, le Moyen Orient / l’Afrique du nord et l’Afrique centrale, l’Europe de l’Est et la Communauté des États indépendants sont les régions où les réductions sont les plus fréquemment signalées. (1)

Afin de pouvoir élaborer un plan conformément aux spécificités régionales, les participantes ont, durant la conférence travaillé dans les groupes régionaux pour concrétiser leurs analyses et stratégies. À la fin de la conférence, les groupes ont formulé des recommandations pour mettre en oeuvre les stratégies élaborer et les actions à mener au niveau régional.

Des États-Unis et du Canada au Pacifique, tous les groupes régionaux ont organisé la tenue des conférences régionales pour examiner les questions relatives à l’argent et aux mouvements de manière plus détaillée.
Beaucoup avaient également recommandé l’utilisation des espaces disponibles tel que le Forum Social Mondial (FSM) pour tenir des réunions parallèles sur le financement des activités des droits des femmes. Les jeunes activistes féministes à la conférence ont fait un pas de plus en lançant un nouveau réseau intitulé « Jeunes Femmes créant le Changement » qui travaillera pour s’assurer que les jeunes féministes soient présentes au prochain Forum Social Mondial.

Renforcer nos organisations et mouvements à travers une meilleure communication et un partage d’informations était une autre stratégie commune. En Afrique subsaharienne, les participantes ont l’intention d’organiser des réunions communes avec les donateurs pour partager des informations, et les organisations féministes qui travaillent à un niveau mondial ont proposé le développement d’un processus de formation féministe en ligne. En Asie du Sud-Est et au Pacifique, les participantes ont recommandé le développement d’un répertoire des agences et des sources de financement pour la région comme un moyen pour mieux partager les informations et s’éloigner d’une logique de concurrence et aller vers celle de la collaboration. À la conférence, les femmes de l’Amérique latine et des Caraïbes ont matérialisé leur engagement pour une meilleure communication en chantant une chanson ’cambia como cambio’ durant la plénière de clôture.

Dans certaines régions, les participantes avaient également identifié le besoin de créer de nouvelles organisations et des espaces pour renforcer nos mouvements. En Asie du Sud, une recommandation consistait à créer un Fonds des femmes sud asiatiques dont les 5 premiers millions de dollars seraient destinés à la lutte contre la violence à l’égard des femmes. En Europe, des groupes oeuvrerons à la création d’un Forum Féministe Européen qui inclura un espace pour travailler sur l’argent et les mouvements et les processus intergénérationnels. Au Moyen Orient et en Afrique du nord, l’on espère créer un forum des organisations féministes des femmes arabes.

Pendant que l’appui financier pour les organisations des droits des femmes continue de se développer, nous devons continuer quant à nous, d’analyser et de débattre du rôle de l’argent dans la construction de mouvement et de la manière dont les dynamiques inhérentes au pouvoir peuvent être gérées dans une relation entre les donateurs et les organisations qui sont subventionnées. Peut-être la leçon fondamentale que nous avons apprise à la conférence de Querétaro sur « Argent et Mouvements » est l’importance d’articuler nos théories du changement social. Nous devons continuer de nous interroger sur la manière dont nous pensons que le changement se produit et comment nous pouvons mieux l’articuler pour nos donateurs pour qu’ils financent ce changement.
Comme les femmes de l’Amérique Latine et des Caraïbes l’ont affirmé lors de la clôture de la conférence, nous devons continuer la construction d’un agenda féministe fondé sur un pacte politique entre les donateurs et les organisations des droits des femmes dans toutes leurs diversités.
Nous avons besoin de plus d’argent, de meilleurs accès, et en des termes meilleurs et nous avons besoin d’un réinvestissement dans les fondations de nos organisations et mouvements. Un investissement non pas dans des projets individuels uniquement, mais dans les femmes.

Notes :
(1) AWID, « Où est l’argent pour les droits des femmes ? », Rapport
final : 2005.

Source : AWID Carrefour Vol.5 N°49

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