Au Dakota du Sud, la bataille de l’avortement gagne les réserves indiennes

Pour les ennemis de l’avortement, le Dakota du Sud est le laboratoire qui va leur permettre de progresser vers la mise hors la loi de l’avortement par la Cour suprême américaine.

LE MONDE | 24.10.06 | 15h25
WASHINGTON CORRESPONDANTE

D’habitude, on la trouve dans sa tribu, parmi les Sioux Oglala. Mais, cette semaine, elle a fait le voyage de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, à l’invitation d’une association de Washington. Cecelia Fire Thunder, 60 ans, a été en 2004 la première femme présidente de sa tribu. Deux ans plus tard, elle a été destituée à cause de ses positions sur l’avortement.

Cecelia Fire Thunder était la deuxième femme, seulement, à parvenir à la tête d’une grande tribu, après Wilma Mankiller, de la nation cherokee. Ses problèmes ont commencé en mars. Le Parlement du Dakota du Sud venait d’adopter une loi interdisant totalement l’avortement, même en cas de viol ou d’inceste.

Choquée, elle a décidé d’ouvrir une clinique de planning familial à Pine Ridge. Aux termes des traités passés au XIXe siècle avec les Etats-Unis, la législation locale ne s’applique pas sur les terres indiennes. "Dans les réserves, de nombreuses grossesses sont causées par un acte de violence", explique-t-elle.

PROCÉDURE D’"IMPEACHMENT"

C’était sans compter sur les oppositions dans sa propre tribu. En mai, le conseil tribal a engagé une procédure d’"impeachment". Un mois plus tard, il a voté sa destitution à la majorité des deux tiers, estimant qu’elle n’avait pas de mandat pour s’engager dans "une action politique". Le conseil lui a reproché d’avoir utilisé les médias et la poste américaine pour solliciter des fonds pour la clinique. Il a, en même temps, interdit tout avortement sur le territoire des Sioux.

Cecelia Fire Thunder met en cause la religion et une trop grande assimilation. "Dans la culture traditionnelle, il y avait des remèdes pour interrompre les grossesses. Nous sommes tellement colonisés que nous ne savons plus distinguer ce qui nous appartient de ce que nous avons copié", dit-elle.

Cecelia a grandi à Pine Ridge, une réserve qui compte aujourd’hui 40 000 habitants répartis sur deux des comtés les plus pauvres des Etats-Unis. Sa famille a émigré à Los Angeles dans les années 1960 dans le cadre d’un programme de relogement. Cecelia est devenue infirmière. En 1987, elle est revenue et elle a travaillé pour l’hôpital local. Sur la réserve, elle a fondé une association, Cercle sacré (Sacred Circle), contre la violence domestique et l’alcoolisme. Un nom choisi parce que "les femmes sont sacrées" et qu’elles doivent être respectées "même en songe".

Quand elle a été entendue par la commission des affaires judiciaires du Sénat, en 2006, elle a cité des statistiques effrayantes, émanant du ministère de la justice : une Américaine-Indienne sur trois est victime d’un viol pendant son existence ; trois sur quatre font l’objet de coups.

CAMPAGNE ACHARNÉE

"Quand ils ont voté leur loi au Congrès de l’Etat, les parlementaires n’ont même pas pris l’avis des associations indiennes", reproche-t-elle. Et cela alors que Rapid City, la capitale de l’Etat, "est considérée comme la capitale du viol aux Etats-Unis" (le taux y est de 110 viols pour 100 000 habitants), souligne-t-elle.

Cecelia a l’intention d’ouvrir quand même la clinique, mais à l’extérieur de la réserve. Elle se concentrera sur la contraception. "Quand ils m’ont destituée, ils m’ont rendue célèbre", s’amuse-t-elle.

Elle profite de sa nouvelle notoriété pour faire campagne. Le 7 novembre, les électeurs de l’Etat doivent se prononcer sur la loi anti-avortement de mars, en même temps qu’ils choisiront leurs parlementaires et leur gouverneur. S’ils votent "oui", le Dakota du Sud sera le premier Etat du pays à interdire l’avortement quelles que soient les circonstances de la grossesse.

La campagne est acharnée. Les médecins débattent publiquement des hypothèses les plus douloureuses : quand une patiente enceinte est atteinte d’un cancer, peut-on attendre que la chimiothérapie tue le foetus alors qu’un avortement lui permettrait d’aborder sa maladie avec de meilleures défenses ?

Pour les ennemis de l’avortement, le Dakota du Sud est le laboratoire qui va leur permettre de progresser vers la mise hors la loi de l’avortement par la Cour suprême. Les sondages donnent un léger avantage aux opposants à l’interdiction.

Corine Lesnes
Article paru dans l’édition du 25.10.06

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