Benoîte Groult, le choix de la dernière heure

Une célèbre auteure féministe française a sortit un livre sur le droit à mourir dans la dignité. Un petit rappel biographique de ses 86 ans témoigne de certaines évolutions de la société française.

LE MONDE | 18.04.06

Tailleur beige, chemisier bleu marine et rang de perles : Benoîte Groult ressemble à la petite fille de bonne famille bien élevée qu’elle a été pendant si longtemps. Pourtant, si elle a gardé, à 86 ans, les pommettes roses et une certaine idée de l’élégance, c’est un véritable roc. Et si l’arthrose et toutes "ces classiques petites distractions de la vieillesse", comme elle les appelle joliment, l’empêchent aujourd’hui de faire du ski, elle n’a pas renoncé à se déplacer à bicyclette ni à se servir de son haveneau, "la Jaguar des filets à crevettes". Elle s’apprête à mettre le cap sur l’Irlande pour la grande marée d’équinoxe : "Tant que la terre n’aura perdu aucune de ses couleurs, ni la mer de sa chère amertume (...), la mort ne pourra que se taire", confiait-elle en 1997 dans Histoire d’une évasion (Grasset).

Aujourd’hui, en toute logique, elle revendique dans son nouvel ouvrage, La Touche étoile, le droit à mourir dans la dignité. Un roman jubilatoire : elle craignait, avec un essai, de "désespérer Billancourt et le reste" ! Avec une liberté et un humour redoutables, Benoîte Groult parle du corps qui lâche, du regard des autres, du sentiment d’être "éjectée de la société des vivants".
Alors, elle milite pour pouvoir s’en aller à son heure, "qui ne sera pas forcément celle des médecins, ni celle autorisée par le pape". Et de dénoncer "le même blindage idéologique qu’avant la loi Weil (qui légalisait l’interruption volontaire de grossesse) en 1975".
1975, justement : déclarée, à l’initiative de l’ONU, Année internationale de la femme, c’est aussi celle de la parution de son livre-phare, Ainsi soit-elle. Un livre que l’on devrait inscrire dans les programmes scolaires et recommander à tous, tant il est vrai que, "contrairement à ce qu’il est reposant de croire, la condition féminine ne va pas en s’améliorant. Ni dans le monde, on le sait, ni même en France : regardez la gueule des socialistes à l’idée que Ségolène Royal ose se présenter !" Il lui a fallu pourtant du temps aussi pour oser naître à elle-même, et prononcer ce mot qui, encore aujourd’hui, sonne comme une maladie : féministe.
Son père, André Groult, est un célèbre décorateur. Avec lui, elle partage le goût de la botanique et du sport. Sa mère, Nicole, soeur du couturier Paul Poiret, est une femme sublime et un personnage écrasant. Afin de retarder "l’entrée dans l’arène", Benoîte Groult multiplie les certificats (grec, philologie, biologie, etc.). Tout en sachant qu’un jour il lui faudra "décrocher" un mari, ce qui lui paraissait alors, à elle comme à sa mère, désespérée, "un exploit hors de portée".
Elle se mariera pourtant trois fois. Au jeune poète Pierre Heuyer (qui meurt de tuberculose en 1945), à Georges de Caunes, admirable reporter et ignoble macho qui lui reprochera d’avoir enfanté deux filles, et à l’écrivain Paul Guimard, avec lequel elle formera "le meilleur des équipages" jusqu’à sa mort, en 2004. C’est d’ailleurs lui qui l’encourage à publier ce Journal à quatre mains (Denoël) qu’elle tint avec sa soeur, Flora, entre 1939 et 1945. Premier livre, premier succès. D’autres suivront. Aussi, quand elle parle de son projet de livre féministe, se heurte-t-elle à des "Tu vaux mieux que cela", variante à peine plus élégante du "Tu vas emmerder tout le monde."
A l’euphorie de Mai-68, puis du 26 août 1970, jour où quelques militantes anonymes eurent l’idée de déposer à l’Arc de triomphe une gerbe en hommage à la Femme du soldat inconnu, signant ainsi l’acte de naissance du MLF, à celle - très éphémère - des éditeurs qui multiplient les publications de femmes (Denoël, Stock, Laffont ont leurs propres collections) succèdent bientôt le mépris le plus total, et la misogynie la plus débridée. Alors que certains évoquent "les excès du féminisme" sans pouvoir en citer un seul, les injures pleuvent : on les accuse d’hystérie, "cette maladie bidon qui a servi à classer comme malades toutes les femmes qui supportaient mal leur condition". La féministe devient une caricature synonyme de lesbienne et de châtreuse d’hommes : "C’est toujours la même alternative : le respect mystificateur ou l’injure ; on passe sans transition de la mère à la putain." La messe est dite.
Pourtant, Benoîte Groult s’entête, convaincue que cette lutte "universelle et pacifique" est plus que jamais nécessaire. Dans Ainsi soit-elle, elle s’attaque à l’excision, qui devient l’un de ses combats, rappelle ceux des premières féministes, Olympe de Gouges et Pauline Roland, auxquelles elle a consacré deux livres, mais "aujourd’hui tombées aux oubliettes".
Elle dit combien tous les mots qui caractérisent les femmes semblent trop gros encore pour être prononcés : règles, avortement, et surtout ce mot vagin, que Simone de Beauvoir elle-même devra renoncer à écrire : "Pourtant, toute l’humanité est passée par là ! Avouez que c’est un peu raide de ne pas pouvoir le dire !"
Ce combat pour ces mots confisqués, ceux qu’on n’ose pas écrire, la mènera à présider, de 1984 à 1986, la commission pour la féminisation des noms de métier, créée par Yvette Roudy, alors ministre socialiste des droits de la femme. Là encore, la "reconquête de nous-mêmes" est difficile, et les insultes pleuvent. Pourtant, comme elle le rappelait dans nos colonnes le 11 juin 1991 : "On aurait tort de prendre ces remarques pour un aimable badinage. Ce qui se rapporte au langage est toujours révélateur d’une mentalité (...) Il faut le répéter : vouloir se nommer, se désigner correctement, se mettre à l’aise dans les mots comme on l’est dans sa peau constitue plus qu’un désir, c’est un élément essentiel d’intégration dans une société."
Et bien que "voir réapparaître chez des mômes de 7 ou 8 ans les schémas des relations homme/femme les plus éculés" la désole, et qu’elle constate que la parité, certes votée, n’est pas appliquée, son optimisme profond lui interdit de se décourager. Sans doute "parce que c’est une trop belle cause". Et qu’aux beaux souvenirs, Benoîte Groult a toujours préféré les beaux avenirs.
Tout juste espère-t-elle, un brin espiègle, que les hommes ne soient pas encore les seuls à avoir le privilège de vieillir, et qu’on puisse un jour dire, en place de cette affreuse "vieille peau", une "belle vieillarde".

***

Parcours
1920
Naissance à Paris.
1975
Année de la femme, et parution d’"Ainsi soit-elle" (Grasset).
1984
Préside la commission de féminisation des noms de métier.
1986
Rejoint l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD).
1988
Parution des "Vaisseaux du coeur" (Grasset).
2006
Parution de "La Touche étoile" (Grasset, 288 pages, 17,90 euros).

Emilie Grangeray
Article paru dans l’édition du 19.04.06

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