Bulletin Avril 2012 - Apprendre en toute sécurité : un luxe pour les filles en Afrique ?

Au mois de février 2012, l’ADEA – association qui regroupe les ministres de l’éducation des pays africains et leurs principaux partenaires techniques et financiers – a tenu sa « triennale » à Ouagadougou (Burkina Faso). Genre en Action et un groupe de travail pluri-acteurs (associations, institutions, ministères etc.) initié par le ministère des Affaires étrangères et européennes de la France (MAEE) ont profité de l’occasion pour faire le point sur un projet en cours et ont ciblé cet événement pour faire du plaidoyer « de haut niveau » sur la problématique des violences de genre en milieu scolaire comme un des facteurs de déscolarisation des filles en Afrique.

L’événement que nous avons organisé dans le cadre de la triennale ciblait particulièrement les ministres de l’éducation des pays francophones - le problème étant plus connu, reconnu et pris en compte dans les pays anglophones d’Afrique. L’objectif était de faire comprendre et reconnaître que la violence de genre en milieu scolaire est un fléau et non un « épiphénomène » et qu’elle a de nombreux visages : les filles font l’objet de moqueries sexistes, elles sont trop souvent harcelées par leurs camarades ou leur professeur, dont les « avances » sont souvent accompagnées d’une promesse de meilleures notes pour les victimes – on parle de MST : « moyennes sexuellement transmissibles ». La violence peut être symbolique, prendre la forme d’une injustice : les filles sont plus souvent que les garçons assignées à des travaux dans et autour de l’école et le domicile de l’enseignant, surtout en zone rurale, ce qui ajoute à leur longue liste de tâches à accomplir et leur laisse moins de temps et d’énergie pour les devoirs qu’aux garçons.

Le diagnostic réalisé depuis près de 2 ans par le groupe de travail animé par Genre en Action est éloquent : ce fléau est non seulement dévastateur pour l’éducation des victimes (et celles qui doivent arrêter l’école à cause de grossesses précoces ne sont que la partie émergée de l’iceberg !) ; il entretient des craintes auprès des parents en général pour qui l’école devient un lieu risqué pour les filles pré-pubères et adolescentes. De nombreux parents préfèrent retirer leurs filles de l’école de peur que la violence ne les touche, ruinant leur réputation, leur chances d’un « bon » mariage, changeant leur vie. La banalisation de la violence de genre en milieu scolaire est très inquiétante. Au sein de cette institution qui devrait former les citoyen-ne-s de demain, transmettre des valeurs, être exemplaire, la violence de genre est devenue un « secret de polichinelle », un « phénomène » perçu comme inévitable, un sujet non-officiel très exceptionnellement sanctionné : l’école devient une institution qui implicitement transmet le message que les violences de genre contre les filles sont « normales », qu’elles font au mieux partie des « faits divers », au pire qu’elles représentent un trait ordinaire de la société. Le résultat est aussi qu’aujourd’hui en Afrique, la réussite scolaire d’une fille peut facilement donner lieu à des doutes sur « la manière » dont la fille en question a réellement obtenu ses notes. Si une « affaire » de « MST » devient de notoriété publique, dans la majorité des cas, l’enseignant en question ne risque pas grande chose, il est au pire muté… et peut recommencer ailleurs.

Depuis le début de ses travaux, le groupe de travail s’interroge aussi sur les solutions à promouvoir pour produire des données fiables qui facilitent le plaidoyer sur la prise en compte de cette problématique par l’Etat, pour lutter contre l’impunité des auteurs de violences et renforcer des mesures préventives et de prises en charge des victimes. Les pistes d’actions existent, mais aucune n’est une panacée. Certaines recommandations sont peut-être illusoires, comme la prise en compte de la lutte contre la violence de genre dans la formation des enseignants alors que de nombreux enseignants en Afrique ne sont aujourd’hui que très peu, voire pas du tout formés à leur métier. L’idée de désigner dans chaque institution une personne « de confiance » à laquelle un-e élève victime de violence de genre peut se confier peut-elle faire le poids face à l’impunité, à la corruption, au corporatisme (dénoncer un collègue ?) et au « respect des hiérarchies » (dénoncer un chef ?) ?…

L’événement organisé à Ouagadougou a été un véritable succès : le MAEE avait prélablement réussi à mobiliser trois (3) ministres africains à participer : celle du Burkina Faso, hôte de l’atelier et de la triennale dans son ensemble, et celle de Centre Afrique et celle de Côte d’Ivoire qui était accompagné de son collègue ministre de la formation professionnelle. D’autres ministres de l’éducation (ou leurs représentant-e-s) sont venu-e-s spontanément (RDC, République du Congo, Niger, Cameroun, Niger) et parmi eux des anglophones (Zambie, Zimbawe). Des structures onusiennes (UNICEF) étaient représentées, ainsi que des ONG nationales/locales (Association d’Eveil Pugsada) et internationales (Plan International). Des demandes de traduction du rapport en anglais ont même été faites – d’habitude ce sont les francophones qui réclament des traductions !

Cet intérêt confirme que la violence de genre en milieu scolaire est un sujet qui préoccupe bien au-delà du milieu des ONG d’éducation et/ou de genre, et qu’une certaine volonté politique est émergente. Il souligne aussi la nécessité de continuer le travail de plaidoyer, d’intensifier la mesure des faits de violence de genre en milieu scolaire et de renforcer la capitalisation des initiatives de lutte contre ce problème, trop grave pour être ignoré. A Ouagadougou, les idées ne manquaient pas pour compléter et enrichir le rapport présenté. La dynamique prometteuse enclenchée par le groupe de travail ouvre la voie vers des actes concrets, par exemple la formation de formateurs et formatrices parmi les enseignant-e-s et du personnel syndical (prise en compte, suivi, prévention/sanction des violences dans la pratique professionnelle) et le développement d’un cadre conceptuel-méthodologique pour la capitalisation des faits/réalités des violences de genre et des expériences/enseignements pour lutter efficacement contre cette problématique en partageant notamment les leçons et bonnes pratiques développées dans les pays anglophone.

Et pourtant … notre groupe de travail se retrouve aujourd’hui sans chef-de-file et son avenir est incertain. Le MAEE français ne peut plus en assurer le secrétariat, d’autres priorités ayant surgi entre-temps et pour le moment, aucun autre bailleur n’a proposé de soutenir l’initiative. Les violences de genre en milieu scolaire ne sont que le reflet des inégalités de genre et des violences sexistes qui sévissent dans les sociétés plus généralement. Et celles-ci se passent dans la sphère publique, dans les institutions qui sont sous l’autorité de l’Etat. Laisser tomber ce dossier, ne serait-ce pas signer un laisser-passer à toutes les violences à l’égard des filles et des femmes ? Genre en Action continuera, mais dans ce domaine-ci encore plus que les autres, des alliés institutionnels sont indispensables – rejoignez-nous !

Par
Elisabeth Hofmann, consultante-évaluatrice en genre et développement, membre de Genre en Action

Paule Elise Henry, sociologue et experte Genre, membre de Genre en Action

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Pour en savoir plus :

Consulter le rapport Violence de genre en milieu scolaire

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