Bulletin Janvier 2012 - Réforme de l’aide au développement : que devient le genre « à la base » ?

Parmi les membres du Réseau Genre en Action, de nombreuses organisations travaillent « à la base ». Dans les années 70, les initiatives « grassroots » (à la base, locales et communautaires) - littéralement à hauteur des racines de l’herbe – se sont imposées comme forces de changement. Dans la conception première, « la base » ne définissait pas uniquement le niveau d’intervention de ces initiatives mais aussi le niveau de leur naissance (conçues et nées à la base) et de leur gestion (contrôlées à/par la base). Le modèle de développement par la base (bottom-up) était aussi perçu comme plus efficace et démocratique que le modèle par le haut (top-down).

Absentes des « hautes sphères » de décision, les femmes jouaient un rôle moteur dans d’innombrables organisations de base. Elles étaient – et sont toujours - en première ligne sur des revendications concernant la vie de tous les jours, « fourmis » déterminées, obligées, de part leur rôle social, à compenser au quotidien l’absence, l’inefficacité ou la dégradation des services publics et à éponger les « dommages collatéraux » des politiques d’ajustement structurels imposés à beaucoup de pays… Depuis 40 ans, la politisation, la professionnalisation et la financiarisation du secteur du développement ont souvent affaibli les associations de femmes et les mouvements sociaux de la base, pourtant en nombre croissant. La ghettoisation des « projets de femmes » de l’ère « femmes et développement » n’a pas vraiment disparu dans les années post-Beijing de la transversalité. Les projets de développement ont « récupéré » en masse les femmes leaders des associations de base et les mouvements sont devenus des ONG happées par la logique des projets et conditionnées par les financements.

Pour « relancer » les mouvements sociaux et implanter le genre au cœur de la transformation sociale, des initiatives voient le jour. En 2008, le Forum de AWID à Cape Town (auquel Genre en Action a participé activement) a porté sur le thème « mouvements sociaux et mouvements féministes – comment travailler ensemble ? ». Plus récemment, le forum sur l’efficacité des organisations de la société civile qui s’est tenu à Istanbul (pour lire ce document) a ouvert un vaste chantier de réflexion et a posé comme principe que … « Les OSC sont des actrices du développement efficaces lorsqu’elles... promeuvent et pratiquent une coopération au développement où prend corps l’équité entre les genres, où se reflètent les préoccupations et le vécu des femmes, et qui soutient les efforts déployés par celles-ci pour jouir de leurs droits individuels et collectifs en participant au processus de développement en ayant été mises pleinement en capacité de le faire. »

Ces bonnes nouvelles sont-elles menacées ? En 2005, les nouvelles modalités d’aide au développement, suite à la déclaration de Paris, ont changé la manière dont l’aide publique au développement (APD) des pays du Nord est allouée aux pays du Sud. Les féministes ont alerté les politiques sur les risques que comportent ces nouvelles dispositions pour les femmes et l’égalité. Malgré l’obligation qu’ont les états de mettre en œuvre la CEDEF et d’autres conventions pour l’égalité et les droits des femmes, de rudes batailles doivent être menées, encore à Busan récemment (voir le document final du forum de haut niveau ainsi que la déclaration du forum des femmes), pour que les nouvelles modalités d’aide au développement – qui recommandent la concentration des financements sur les actions des états et sur des secteurs élargis (sector-wide approach) – ne noient pas l’égalité de genre, notamment dans les initiatives à la base. APD n’est pas la seule ni la plus importante source de financement du développement et les gouvernements ne sont pas les seuls acteurs. Dans les communautés, la contribution des fonds de la coopération décentralisée, des transferts internationaux des migrant-e-s, des fonds privés des entreprises, des fondations et ONG internationales …) joue un rôle de plus en plus important. Mais ces acteurs-là sont ils (toujours) de bons vecteurs du genre, notamment face à des leaders communautaires parfois très réfractaires au genre et souvent omnipotents ?

Le genre peut-il s’inscrire durablement dans les projets à la base dans ce nouveau contexte ? Les femmes ont-elles des chances de voir leurs intérêts et leurs droits se réaliser dans des projets à la base malgré – ou grâce à - ces nouvelles modalités ? 3 ans après Cape Town et 3 mois avant le prochain forum d’AWID sur l’empowerment économique à Istanbul, nous nous, et nous VOUS posons des questions :

1. Est-ce que les nouvelles modalités de l’aide et leur impact sur le financement des mouvements et initiatives de base sont assez connues par les actrices et acteurs favorables au genre de ce niveau ?
2. Le financement des initiatives de base favorables au genre est-il menacé par les modalités d’aide au développement ?
3. Ces nouvelles modalités présentent-elles un risque pour les femmes et leurs droits dans les initiatives de base ?
4. La décentralisation est-elle un avantage ou un frein pour la prise en compte du genre dans les initiatives de base ?
5. Comment garantir que les nouvelles modalités d’aide servent au financement d’initiatives de base qui favorisent l’égalité des femmes ?

Merci de partager vos réponses à ces questions (même partiellement) sur le forum). Si vous avez des exemples concrets en tête, des expériences à partager, des bonnes personnes à recommander sur ces thèmes, le plus rapidement possible, AVANT LE 26 JANVIER 2012 (sur le forum ou en écrivant à elisabeth chez genreenaction.net).

Vos avis, idées, exemples et expériences serviront à alimenter les débats dans l’après-Busan, ainsi que toute la prochaine étape du processus de la réforme de l’APD qui est centrale dans le financement des droits de femmes.

Les organisations francophones doivent être entendues ! C’est le moment !

Au plaisir de vous lire !

Claudy Vouhé et Elisabeth Hofmann

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