Bulletin Juillet 2012 - Les femmes ne sont pas des multinationales qui accaparent les terres des hommes

L’échec à peine déguisé de la CSW en mars 2012 - qui n’a pas réussi à faire adopter de résolutions essentielles pour les femmes rurales -, et le fiasco assumé du Sommet de la Terre à Rio qui s’est achevé en juin, illustrent bien le peu de reconnaissance que les politiques publiques et de développement accordent au déficit de droits fonciers des femmes, et l’ignorance de l’impact de ce déficit sur la sécurité alimentaire, la pauvreté et, de plus en plus, le changement climatique.

« La terre n’est pas la propriété d’un individu ; c’est une ressource qui appartient à la famille, à une communauté. Pourquoi insister encore sur l’accès des femmes à la propriété foncière ? ». Face à la gravité de la situation, cette ritournelle maintes fois entendue ne peut qu’interroger : non-reconnaissance, ignorance … à moins que ce ne soit … de la résistance viscérale à un juste partage entre les femmes et les hommes du moyen de production N°1 de la planète et de tout le pouvoir, réel et symbolique, qui l’entoure.

Dans le décor sinistre planté par le changement climatique - épuisement des sols, déforestation, avancée du désert, dérèglements et catastrophes météorologiques en tous sens (trop d’eau, pas assez, mal répartie dans le temps et dans l’espace), prolifération d’insectes et d’animaux dévastateurs – c’est sur les femmes, notamment dans les zones rurales, que retombe la responsabilité de trouver des solutions pour subvenir aux besoins des familles. Trop occupés à gérer les conflits armés et les crises économiques et monétaires qu’ils ont créées, « les responsables » politiques se soucient peu de l’inégalité des femmes face à l’accès à la terre. Développées dans l’urgence, les solutions (politiques et opérationnelles) proposées au problème de souveraineté alimentaire en lien avec la question écologique, ne sont ni durables, ni équitables, ni efficaces.

Favoriser l’accès au foncier, et surtout le contrôle des terres par les femmes est une stratégie essentielle pour lutter contre les crises alimentaires et écologiques. Mais ce ne saurait être le seul argument. Tant que les femmes rurales n’auront pas un droit effectif à la propriété foncière, elles resteront privées de tous les autres droits et manqueront de tout. Quand elles ne possèdent pas la terre, les femmes ne contrôlent pas non plus leur travail et tout ce qui s’ensuit : pénibilité des tâches, charge de travail non rémunérée (bien supérieure à celle des hommes), exclusion de la prise de décisions, du contrôle et de la répartition des bénéfices, donc accès limité aux denrées alimentaires, aux soins de santé, etc.

Certes, différents pays ont fait des efforts de réformes foncières. Par exemple, l’article 15 de la Constitution du Sénégal de Janvier 2001 stipule que « L’homme et la femme ont également le droit d’accéder à la possession et à la propriété de la terre dans les conditions déterminées par la loi ». Pourquoi alors les changements sont-ils si lents sur le terrain ?

Dans les pays du Sud, les lois organiques ne pèsent pas devant les lois coutumières. L’homme contrôle l’usage de la terre. Au Cameroun, malgré la mise en place d’un cadre national réglementaire et législatif favorable à l’égalité foncière entre hommes et femmes, les inégalités demeurent. Ainsi, selon les statistiques officielles, alors que 70 % des personnes qui travaillent la terre sont des femmes, seulement 5% d’entre elles en sont propriétaires.
Dans le village de Tonga, dans la région de l’Ouest Cameroun, l’agriculture est la principale activité économique des populations rurales en général, et des femmes en particulier. Ces dernières cultivent, de manière très traditionnelle et pénible, les terres dont elles ne sont pas les propriétaires.
Après la récolte, la production est gérée soit par le frère ou le père. Bien qu’elle soit la productrice principale, la femme ne décide pas toujours de l’affectation, ni de la destination des ressources familiales. Ainsi, elle reste toujours la plus pauvre et ne jouit d’aucune considération dans la société.

Les femmes de Tonga ont bénéficié de l’appui d’ONG dans de nombreux domaines. Rien n’y a fait. Pour elles, le contrôle de la terre reste l’inégalité la plus criarde qui entraîne et renforce toutes les autres (détérioration du statut social, frein à l’accès à d’autres ressources productives comme l’information, la formation, l’éducation, le crédit, les intrants agricoles, etc.). Pourquoi ?

Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres contextes similaires, les femmes ont été la cible privilégiée des ONG. Quid des hommes ? Pour changer les rapports sociaux inégalitaires, est-ce que les hommes et les femmes ne devraient pas constituer les cibles conjointes des actions ? Certes, des hommes volontaires et sensibles à l’égalité des genres ont été impliqués dans les activités de sensibilisation et de plaidoyer à l’attention des communautés et des autorités traditionnelles. Mais les autres ?

Et puis, ce ne sont pas les petites actions locales des ONG, aussi nécessaires soient-elles, qui vont changer la donne. Avec la globalisation, le manque d’accès à propriété foncière par les femmes, y compris les femmes autochtones, est un problème dont les répercussions sont mondiales et qui nécessitent une réponse de même envergure. L’État ne peut pas se contenter d’édicter des lois. Il doit les faire appliquer, sanctionner les violations, agir concrètement pour que les femmes bénéficient des cadres juridiques.

Si le changement est tellement difficile, c’est évidement parce que le contrôle de la terre n’est pas seulement un enjeu productif. En partageant la terre, les hommes redoutent de lâcher une partie de leur pouvoir sur les femmes. La lutte pour l’accès des femmes au foncier est aussi fondamentale pour le développement durable et la justice sociale que la lutte contre l’accaparement des terres autochtones par les multinationales La comparaison s’arrête ici.

Les femmes rurales et agricultrices ne sont pas des multinationales qui veulent accaparer les terres des hommes. Elles veulent juste cultiver et vivre dans la dignité. Que les décideurs se sentent plus concernés par la sauvegarde des intérêts des « puissants politico-économiques » (en particulier) et des hommes (en général) que par l’émancipation des femmes (en général) et pauvres (de surcroît) n’est pas un scoop. Les femmes ne paient pas des dessous-de table, elles revendiquent simplement des droits.
Mais quand la maison brûle, même les pyromanes devraient avoir envie de sauver leur peau … A Rio, ils ont jeté de l’huile sur le feu. Devinez qui va aller chercher l’eau pour éteindre l’incendie ?

Anne Pélagie Yotchou Tzeudjom (CEFAP - Ladies circles / Cameroun)
Jeannine Ramarokoto Raoelimiadana (SiMiralenta / Madagascar)
Claudy Vouhé (Présidente de Genre en Action)

PS - Du 21 au 25 mai 2012, Genre en Action a co-organisé le colloque international avec l’UMR Dynamiques
Rurales, ENFA (Toulouse) et l’UMR CNRS 5600, « Environnement, ville, société » le colloque international « Genre et agriculture familiale et paysanne, regards
Nords-Suds » à Toulouse
(France). L’idée de ce colloque était de promouvoir des débats entre mondes académique, du
développement et de la formation. Les actes de ce colloque seront disponibles à l’automne. En attendant, continuons à partager, mutualisons les acquis, réfléchissons et agissons ensemble. N’hésitez pas à nous contacter !

Dans la même rubrique :

1 Message

  • Quel beau titre avez-vous choisi.Les femmes sont des usufruitières , ce sont elles qui exploitent la terre mais elles n’ont pas une main mise sur elle.IMAGINEZ -VOUS QUE LE BURUNDI VIENT DE FETER 50 ANS D’INDEPENDANCE SANS QUE LES FEMMES AIENT DROIT A LA SUCCESSION .C’EST QUELLE GENRE D’INDEPENDANCE .
    Les FEMMES NE CESSENT DE REVENDIQUER CELA ET CONTINUONS LE COMBAT MAIS C’EST PEINE PERDUE.
    AIDER NOUS A INVENTER DES STRATEGIES POUR DECROCHER CELA.
    MERCI.

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter