Bulletin Mars 2013 : 57ème Commission de la condition de la femme : L’échappée belle

Il s’en est fallu de peu, de très peu, pour que la 57ème session de la Commission de la Condition de la Femme (CSW en anglais) qui vient de s’achever à New York ne fasse faire aux droits des femmes un impardonnable bond en arrière.

L’entêtement de la troïka Russie, Iran, Vatican (pour ne citer que ce tiercé de tête, mais ces pays n’étaient pas les seuls à résister) a affronté pendant deux semaines la détermination des défenseur-e-s des droits humains des femmes. Et elle a perdu, en partie, son pari rétrograde face aux militant-e-s et aux gouvernements qui ont fait corps pour la défense des droits humains des femmes. CORPS, l’objet de tous les débats. Les conservatismes ne connaissent pas de frontières quand ils s’attaquent à leur cauchemar commun : la liberté des femmes à disposer de leur corps, à contrôler leur vie, à choisir leur sexualité, leur(s) maternité(s), leurs pensées, leur(s) partenaire(s).

A quoi la 57ème Commission a-t-elle échappé ? D’abord, au sort de la 47ème Commission de 2003, également dédiée aux violences contres les femmes et à l’issue de laquelle aucune conclusion n’avait été adoptée. Au sort, aussi de la 56ème Commission, en 2012, consacrée aux femmes rurales, restée dans l’impasse face aux enjeux du partage des pouvoirs entre les sexes sur le terrain de l’héritage, de l’accès aux ressources productives, et, encore, des droits sexuels. Cette fois, des conclusions ont été adoptées, avec des messages forts… mais imparfaits.

La 57ème Commission a échappé à un recul sur le langage des droits et a su maintenir des termes qui sont plus que de simples mots. Le langage de la CEDEF, de la Plateforme de Beijing et de la Conférence du Caire de 1994 sur la population et le développement, concernant les droits sexuels et reproductifs a été acquis de haute lutte. Le remettre en question aurait été une dangereuse défaite. Il fallait au contraire renforcer le langage et c’est ce qui a été fait. Le mot « filles » a été retenu, que certains voulaient remplacer par « enfants », quand on sait que le glas de l’enfance, dans certains pays, sonne avec les premières menstrues. La notion de violence par « le partenaire intime » est entrée dans le texte par exemple, ne laissant pas aux maris le seul « privilège » de la violence domestique. L’utilisation du terme « traditionnel » a fait débat… Faut-il parler de « pratiques traditionnelles néfastes », ou simplement de « pratiques néfastes » quand les violences contres les femmes sont l’enjeu ? Evoquer la tradition ne revient-il pas à justifier, en partie, la résistance aux changements et l’attachement aux pratiques ? En lien avec la tradition, la question « culturelle » est revenue en force, y compris par la demande, déboutée, de certains pays, d’évoquer la souveraineté des pays de décider ce qui constitue, ou pas, un droit des femmes ! L’argument a été battu en brèche. « La violence contre les femmes est un problème universel qui nécessite, et a maintenant reçu une réponse universelle » souligne le communiqué final d’ONUFemmes. Ouf !

Mais la CSW n’a pas échappé à tout. Donnant donnant. Des revendications concernant les droits des homosexuel-le-s ont été revues à la baisse par exemple. Les droits sexuels restent à la traîne des droits reproductifs, la contraception d’urgence et l’avortement restent à la discrétion des lois des Etats. Les Conclusions ont sauvé « les meubles », mais ne répondent pas aux objectifs de la 57ème Commission dont l’objectif était de faire progresser les droits sexuels comme levier central pour la lutte contre les violences faites aux femmes.

Les oppositions entre Etats et « tendances » se sont surtout focalisés autour des traditions et des religions pointées du doigt comme les principales entraves aux droits des femmes. Or, les fondamentalismes religieux et culturels sont rejoints dans leur entreprise archaïque par d’autres fanatismes « modernes ». De nombreuses ONG l’ont dénoncé. Le capitalisme sauvage, la mondialisation de la force de travail, le pillage des ressources naturelles, la course à l’énergie coûte que coûte, tout cela contribue à augmenter différentes formes de violences faites aux femmes et aux filles (physiques, mentales, économiques, etc.). Les pays qui les premiers défendent les droits des femmes à la tribune ne sont pas les derniers à accorder une priorité absolue à la sacro-sainte croissance économique et à donner le feu vert à l’accaparement des terres, à l’expropriation des peuples indigènes, aux extractions minières - et les conflits qu’elles causent, aux délocalisations qui font fi du travail décent, aux installations nucléaires et autres technologies contribuant au réchauffement climatique et mettant en péril la dignité, la santé et la sécurité économique, sociale et physique des femmes.

Pour ma part, un malaise ne m‘a pas quitté, qui n’avait rien à voir avec le décalage horaire et les litres de cafés absorbés pour lutter contre. D’un côté de la 1ère Avenue, là où siègent les Nations-Unies, une rumeur d’auto-satisfaction bruissait de la plupart des représentations gouvernementales. Mon gouvernement a fait ci, et ça, et plus encore. Bien sûr, il faut dire tout ce qui est fait pour lutter contre les violences faites aux femmes, mais quels gouvernements ont vraiment le courage de dire qu’ils pourraient faire beaucoup plus ? Et puis, ce Président qui soutient si fort la nouvelle politique contre les violences, n’est-ce pas le même qui a été accusé de viols à plusieurs reprises ? Et celui-là, est-ce qu’il ne détient pas le record de la polygamie ? De l’autre côté de l’Avenue, là où se réunissaient les ONG – dont beaucoup n’avaient pas accès aux salles des Nations Unies – montaient d’autres clameurs et témoignages. Une sorte de guerre froide entre les côtés Est et Ouest de l’Avenue ? Parlait-t-on des mêmes pays ? Et de me demander, à l’écoute des ONG… Est-ce bien ce gouvernement dont je viens d’entendre l’édifiant discours de l’autre côté de l’Avenue qui laisse faire/qui fait ÇA aux femmes de son pays ? De récit en témoignage, le malaise s’est transformé très vite en haut-le cœur et en colère à l’écoute de l’incroyable déchaînement, autour du monde, des violences contre les filles et les femmes, de tous âge, toutes conditions, religions, couleurs, sexualités et contre toutes les personnes, femmes et hommes « LGBT », trans-, inter-genre qui sortent de la norme hétérosexuelle… et au constat, encore et encore, du peu de moyens avec lesquelles les associations travaillent et du manque de soutien politique pour leurs actions.

L’éradication des violences contre les femmes est une question de Droits Humains. C’est le cœur du développement durable. En marge de la 57ème CSW, l’OIF et ONUFemmes ont adopté un plan d’action commun pour prévenir et éliminer les violences faites aux femmes et aux filles dans les pays membres de l’OIF (http://www.genreenaction.net/spip.php?article9282). Ce texte vient compléter un arsenal important de déclarations endormies dans l’espace francophone. Pourra-t-il les réveiller ? A la 57ème CSW, il a beaucoup été question de l’agenda post2015 (soit les Objectifs de Développement Durables (ODD) qui suivront les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD)). Pour les militant-e-s francophones de l’égalité de genre, il y a urgence, car les processus sont déjà en marche, avec peu de francophones et peu de genre. Pour inverser la tendance, il y a des RV à articuler ces deux prochaines années : Demain 20 mars aura lieu à Paris le premier Forum Mondial des femmes francophones (http://www.genreenaction.net/spip.php?article9286). Dans un an, la 58ème session de la CSW (mars 2014) sera consacrée à genre et Post-2015. Fin 2014, les Chefs d’Etat des pays francophones se réuniront à Dakar pour leur XVème Sommet, instance suprême de la Francophonie. Le thème des femmes pourrait-il en être l’épicentre pour la première fois ? Dès maintenant, Genre en Action s’associe à la Plateforme « Le Monde que nous voulons » pour mieux faire entendre les voix des francophones dans les consultations virtuelles (http://www.genreenaction.net/spip.php?article9292). Quels liens faire entre ces processus, et surtout, entre nous ? Parlons-nous, mobilisons-nous, travaillons ensemble pour ne pas risquer une autre « échappée belle » du genre… !

Claudy Vouhé, Présidente de Genre en Action

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