Bulletin Octobre 2012 : Acquérir le plein droit de disposer de son corps librement : des avancées, des reculs et beaucoup de résistances

Le 28 septembre dernier était declarée Journée d’action internationale pour l’accès à des avortements sûrs et légaux. Journée qui a été peu médiatisée. L’interruption volontaire de grossesse (IVG) continue à alimenter débats et controverses, alors qu’on estime que la mortalité maternelle pourrait baisser d’environ 18% (quelle avancée potentielle en vue de l’OMD 5 !) dans les pays où ce droit n’existe pas, et ceci sans nouveaux médicaments, sans investissement massif dans le système de santé, sans innovations coûteuses dans les traitements, simplement en permettant l’accès légal et à un prix convenable à une IVG.

Les paradoxes sont nombreux non seulement au sujet des IVG, mais plus largement autour des droits sexuels et reproductifs. Les réalités au Maroc en sont une bonne illustration. Les jeunes hommes cherchent des expériences sexuelles avant le mariage et ce comportement est plutôt valorisé dans cette société où le planning familial est réservé aux couples mariés. Mais le jour où le mariage devient un sujet (quand le jeune est en capacité de nourrir une famille), la mère du jeune homme insiste sur la virginité de la future épouse. Les copines d’avant peuvent ne pas être considérées comme future épouse dans le cadre de ce qui reste souvent des arrangements entre familles.
Du côté des jeunes femmes, cela veut dire qu’elles doivent se débrouiller pour vivre leur sexualité, alors que les mentalités peinent à évoluer sur ces questions, notamment sur la virginité. Leur stratégie est de ne pas trop choquer et d’éviter la confrontation sans se priver de relations sexuelles.
Toutefois, pour elles, une relation sexuelle qui ne se termine pas par un mariage est un échec qui peut être lourd de conséquences… sauf si leur famille a les moyens financiers de recourir à une chirurgie « réparatoire » de l’hymen (car même la virginité a une dimension économique).
Si, par malchance, la jeune femme tombe enceinte, c’est une catastrophe. Au Maroc, l’avortement est en effet passible de prison, sauf quand la vie de la mère est en danger. Les estimations évoquent près de 80 décès chaque année liés aux suites d’un avortement clandestin (article libé), sommet émergé de l’iceberg qui cache plus de 600 avortements effectués chaque jour sur le sol marocain. Et les mères célibataires et leurs enfants subissent des discriminations de la part de la société, y compris de leur propre famille (http://awid.org/fre/Library/Les-meres-celibataires-exposees-a-l-intolerance-sociale-au-Maroc). Des discriminations qui peuvent mener jusqu’à l’impossibilité d’obtenir des papiers d’identité pour l’enfant. Et ce sont évidemment les femmes les plus défavorisées qui se trouvent dans ces situations inextricables, les plus aisées ont recours aux avortements clandestins au prix fort dans des cliniques privés (dimension économique encore).
Après une période de débat public au Maroc sur une éventuelle légalisation de l’avortement sous certains circonstances en 2011 – opportunité perdue après le changement de gouvernement - la thématique de l’avortement est réapparue dans les media marocains tout récemment, suite à une tentative du bateau de "Women on wave" d’accoster dans les eaux territoriales du Maroc, devant Rabat. Cette ONG hollandaise lutte pour le droit à l’avortement en faisant connaitre des moyens d’avortement médicamenteux disponibles même dans des pays où l’IVG n’est pas legalisée (http://www.genreenaction.net/spip.php?article9090). Elle propose aussi de tels avortements sur leur bateau, avant tout à des fins médiatiques. Dans la presse et sur les pancartes des quelques manifestant-e-s venu-e-s protester contre l’arrivée de ce bateau, les raisons mises en avant pour justifier le refus d’avortement faisaient entre autres références à la religion. Par ailleurs, c’est l’argument d’un rejet de l’ingérence de l’extérieur qui était brandi, même si le voilier, comme à son habitude, est arrivé dans les eaux marocaines sur invitation d’une association locale (http://www.genreenaction.net/spip.php?article9091). Mais la question de l’avortement n’est toujours pas un enjeu pour la grande majorité des associations des droits des femmes au Maroc. Elle commence à peine à être posée, mais loin des sphères féministes qui sont concentrées sur d’autres sujets (violences, application du code de la famille, etc.). Dans ce contexte, l’initiative du bateau de "Women on wave" peut avoir des effets contreproductifs puisque venant de l’étranger et soutenue par une structure qui n’est pas connue du grand public marocain. Pour produire un impact plus grand, il aurait fallu que cette initiative émane d’une revendication franchement exprimée au niveau national.

Plus globalement, sur la scène internationale, les fondamentalismes de tous bords se cristallisent facilement autour d’un sujet si épineux et pas seulement au Maroc. Le droit pour chaque femme d’interrompre une grossesse est ouvertement ou implicitement remis en question au Canada (http://awid.org/fre/Library/Canada-Droit-a-l-avortement-un-accroc-et-une-avancee), en Espagne et en Turquie (http://www.awid.org/Library/Rape-abortion-and-the-fight-for-women-s-rights-in-Turkey), sans parler de la Pologne où l’IVG reste impensable. Parmi les quelques bonnes nouvelles en la matière, on peut citer l’Uruguay où même des représentants de l’église soutiennent une loi autorisant l’avortement (http://awid.org/eng/Library/Press-Release-Catholic-Leader-Welcomes-Abortion-Decision-in-Uruguay) face aux conséquences désastreuses des avortements clandestins, le Rwanda où la loi a autorisé l’avortement dans certains cas (www.soawr.org/resources/rwandaappeal_fr.pdf et http://www.guttmacher.org/media/nr/2012/03/28/fr.html) et la France, où les IVG seront désormais remboursées entièrement par la Sécurité Sociale, ce qui est une demarche importante, non seulement dans la symbolique, mais pour réduire les obstacles économiques à l’accès effectif au droit à l’IVG.

L’argument selon lequel l’IVG serait un moyen de contraception pour des filles inconscientes entretient l’ambiguïté. Mais la seule consequence logique est alors de les rendre moins “inconscientes”, notamment par une éducation sexuelle des jeunes plus conséquente (en quantité et en qualité) et ceci même dans des pays comme la France. En revanche, la situation en Inde, où l’IVG est utilisée - par les classes aisées (dimension économique, toujours) - pour éliminer les filles pose inéluctablement la question de la limite de la liberté de choix.

Parmi les membres de l’association Genre en Action, le droit à l’avortement comme revendication ne fait pas l’unanimité non plus. Ces divergences, sans qu’il y ait d’opposition directe, s’expriment autour du rôle de Genre en Action dans la campagne « My Body Is Mine » (http://www.genreenaction.net/spip.php?article9074). Pour certaines organisations basées au Sud, ce thème n’est pas prioritaire parmi les droits sexuels ou les enjeux de santé maternelle. Il est surtout « risqué » à aborder en terme d’image et pas assez fédérateur. D’autres le disent “risqué” mais nécessaire. Ce qui semble certain, c’est que pour éviter d’exposer les acteurs et actrices locaux à trop de critiques et à une délégitimation, les alliances internationales sur ce sujet - encore plus que sur les autres - sont plus que jamais nécessaires, mais doivent être bien réfléchies et construites avec les forces progressistes au niveau national. Au Maroc comme ailleurs, les pesanteurs freinent l’émergence de dynamiques autour de la sexualité et du corps. La société marocaine a connu un mouvement de revendication de droits en mettant l’accent sur la dimension juridique. Espérons que la nouvelle génération portera les questions de sexualité sur le devant de la scène.

Elisabeth Hofmann et Latifa El Bouhsini

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