Bulletin août/septembre 2008 : Le visage de la misogynie

Profitant des vacances scolaires, j’ai visité en août le facsimilé de la grotte de Lascaux, pas très loin de Bordeaux. C’est l’une des plus importantes grottes ornées paléolithiques par le nombre et la qualité esthétique de ses œuvres, notamment des peintures et des gravures. Au milieu de notre visite guidée, le guide, un jeune homme, est tout d’un coup sorti de son discours convenu et rodé par les masses touristiques estivales. Il a attiré notre attention sur le fait que les vaches dessinées dans la grotte n’ont pas de visage, alors que sur les peintures de taureaux, on distingue clairement le museau, la bouche et les yeux. Il nous incitait à réfléchir sur « l’ancienneté de la misogynie » (remarque qui a fait rire beaucoup de visiteurs). Dans le magasin à la sortie de la grotte se trouvait un livre illustré tentant de reconstituer les circonstances dans lesquelles les peintures de Lascaux ont été faites : les peintres représentés étaient tous des hommes, évidemment. J’ai essayé de me renseigner sur la connaissance que les spécialistes ont du sexe des artistes – s’agit-il d’une certitude historiquement fondée ou tout simplement une évidence misogyne ? Pas si sûr…

En regardant de manière plus globale, il est évident que la place des femmes dans l’histoire est très peu importante. Dans un article de la revue Historiens et Géographes (n° 393, février 2006), Isabelle Ernot insiste : « L’absence des femmes est telle que les hommes apparaissent, seuls, éléments actifs de l’histoire de l’humanité. » Finalement, ce ne sont pas que les vaches qui n’ont pas de visage, mais souvent les femmes et depuis longtemps. Sans visage, on est présent, mais seulement dans les contours, comme un groupe relégué au second rang, homogène, sans esprit propre, sans individualité.

Cette réflexion m’est revenue en lisant le rapport de stage d’un de mes étudiants qui était en Algérie ces derniers mois. Il raconte : « J’ai décidé de ne pas questionner les femmes qui suivent les cours de lutte contre illettrisme parce que leur moyenne d’âge est de 58 ans et mon enquête concerne plutôt la population jeune. J’ai parlé pendant des heures avec un grand nombre de femmes qui suivent ces cours d’alphabétisation. La raison pour laquelle elles suivent ces cours, c’est pour pouvoir lire le coran. A travers les discussions, j’ai entendu leur désespoir qui traverse l’histoire d’un pays, la colonisation, la guerre de libération, l’indépendance, la guerre civile de nouveau, et rien n’a changé pour elles. Inférieure à l’homme, la honte, elle doit cacher tout ce qu’elle possède, sa beauté, sa parole, son sourire et même ses émotions. Une phrase d’une « étudiante » en alphabétisation de 70 ans est symptomatique : il nous reste un seul espoir : la réconciliation avec Dieu ; peut-être lui, il sera plus clément que l’homme algérien. »
Finalement, ces femmes aussi sont sans visage en quelque sorte – leurs visages, leurs aspirations, leurs vécues restent obscurs, inconnus, inconsidérés, voilés.

Le guide de Lascaux avait sans aucun doute raison : la misogynie est ancienne et en plus, elle semble assez universelle – avec des formes, des degrés et des intensités très variables, bien sûr. Donner un visage aux femmes, à toutes les femmes, non seulement les aisées, non seulement les occidentales, non seulement les instruites, non seulement les belles, jeunes et valides, non seulement les héroïnes et les victimes, mais aussi à toutes les autres, est sans doute aussi un moyen de se battre contre la misogynie et tous les dégâts qu’elle cause.
Et les négociations de la conférence d’Accra (http://www.genreenaction.net/spip.php?article6590) doivent nous mettre en garde : le voile de l’efficacité peut une fois de plus cacher ces visages de femmes, les faire passer à l’ombre, voire dans les oubliettes. Restons vigilant-es !

Bonne lecture des nouveautés sur le site !
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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