Bulletin avril 2009 : Afghanistan : légaliser le viol, violer l’égalité…

La nouvelle de la légalisation du viol conjugal en Afghanistan a causé un tollé dans la presse internationale. Au moment où la conférence internationale sur l’Afghanistan devait décider de l’envoi de renforts aux troupes occidentaux dans le pays, celui-ci se trouve dans la presse avec une nouvelle loi "qui rappelle les heures les plus sombres de l’histoire de l’Afghanistan", comme disait Rama Yade, la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme de la France. Calcul opportuniste du président afghan pour qui la réélection s’annonce difficile ? Ou manœuvre s’inscrivant dans un souci d’apaisement diplomatique, dans une phase où on mise sur le dialogue, entre autres avec la minorité chiite concernée par la loi ?
Je ne refais pas la couverture de presse de cet événement, mais je voudrais prendre quelques citations, informations et prises de position publiées autour de cet évènement pour regarder quelle vision des rapports de genre est véhiculée.

Une remarque préalable : Cette loi - dont d’ailleurs le texte n’est toujours pas publié officiellement (au-delà de quelques « fuites » vers la presse internationale), qui n’a pas été ouvertement débattue dans les instances démocratiques du pays et qui contient aussi d’autres disposition restreignant très fortement les femmes dans leur mobilité et leur pouvoir de décision - a donné lieu à une manifestation publique. Une cinquantaine d’avocates et défenseures des droits de l’homme ont défilé devant une université de Kaboul en distribuant un tract, avant d’être refoulées,… non pas par les forces de l’ordre, mais par une foule très en colère de quelque 500 personnes,… dont environ 200 femmes !
Sans vouloir jouer la naïve qui croie en la solidarité féminine inconditionnelle, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que ces contre-manifestantES peuvent trouver de défendable dans cette loi… mais surtout, ce petit détail rappelle bien que cette loi n’est pas un cas isolée, mais que la situation des femmes afghanes, leur accès à des droits, leurs possibilités de se soustraire à des pressions et des tentatives d’instrumentalisation sont en train de s’amenuiser. Peu avant cette loi, Amnesty publiait d’ailleurs un communiqué appelant le gouvernement Karzaï à faire plus pour protéger les femmes "alors qu’un climat d’impunité continue de régner et n’incite pas ceux qui violent les droits de femmes à changer d’attitude". La tendance est au recul, malheureusement…

Mais revenant à cette loi. Apparemment, ce texte prévoyait initialement qu’il est de la responsabilité de l’épouse d’être prête à satisfaire sexuellement son mari et de ne pas quitter la maison sans autorisation, sauf en cas de besoin ou de difficulté". La version légèrement amendée et signée par le président stipulait que la femme peut refuser des relations conjugales "sur la base d’excuses légitimes ou logiques ou avec la permission de son mari". « Excuses légitimes et logiques » ? Pas très clair… et « avec la permission de son mari » ? Ca, s’est déjà plus clair : la femme a besoin de la permission de son mari pour refuser des relations sexuelles avec lui – autant dire, qu’elle ne peut pas s’opposer à sa volonté, que ce droit au refus est sans fondement.
L’Ayatollah Mohammed Asef Mohseni qui semble être à l’origine de cette loi nous explique, à nous, qui « interprétons mal » cette loi : « Les clauses sexuelles visent uniquement à assurer que les besoins sexuels des hommes sont satisfaits dans le cadre du mariage, parce que l’islam leur interdit de chercher satisfaction auprès d’autres femmes. » Ah, c’est pour faire de l’homme, cet animal sujet à des besoins incontrôlables, un mari fidèle à son épouse ? C’est pour le bien des femmes en fait…
Il nous éclaire davantage : « Pourquoi un homme et une femme devraient-ils se marier si les relations sexuelles ne sont pas nécessaires ? Ils sont alors comme frère et sœur », a-t-il dit à Reuters lors d’une interview dans sa nouvelle mosquée et complexe universitaire dans le centre de Kaboul. A côté de « relations sexuelles nécessaires » (qui évoquent d’ailleurs l’obligation chrétienne de « consommer le mariage ») et l’obligation quasi inconditionnelle de satisfaire les besoins sexuels des hommes, n’y aurait-il pas aussi d’autres possibilités, comme des relations sexuelles basées sur un commun accord, sur la base du consentement des deux personnes impliquées ?
« Un homme et une femme peuvent négocier à quelle fréquence il est raisonnable de coucher ensemble, en fonction des pulsions sexuelles de l’homme, et une femme a le droit de refuser si elle a une bonne raison », dit le religieux barbu. Mmh, la négociation « en fonction des pulsions sexuelles de l’homme », c’est un peu la quadrature du cercle, non ?
« La femme ne devrait pas être obligée de dire oui tout le temps, parce que certains hommes ont plus de désirs sexuels que les autres », a-t-il dit, ajoutant que les maris ne doivent jamais prendre leur femme de force, et que la loi ne sanctionne pas cela. Et bien oui, comme elle n’a pas le droit de refuser, le mari va par définition ne pas « prendre sa femme de force », car elle doit être d’accord - la logique se tient…
Mais Mohseni nous a réservé une cerise sur le gâteau : « Si une femme dit non, l’homme a le droit de ne pas la nourrir » a-t-il dit. Elle peut dire non, elle sera « simplement » privée de nourriture, chose relativement peu vitale, comparée aux « besoins sexuels des hommes »... ?

Emma Bonino, vice-présidente du Sénat italien a une réplique d’une pertinence malheureusement peu fréquente dans les articles que j’ai lu en faisant ma petite revue de presse : « Le véritable problème avec cette loi ne réside pas seulement dans ses dispositions sur le viol conjugal, aussi odieuses soient-elles, mais dans le fait qu’elle relègue officiellement les femmes à des citoyens de second ordre. Cette loi légitime de multiples restrictions quant à la liberté de mouvement des femmes, elle légalise leur soumission aux caprices d’autres personnes, elle les prive de leur mot à dire dans les décisions concernant leurs enfants, et elle leur refuse l’accès à l’éducation et aux soins de santé. Cette négation éhontée des droits humains doit être condamnée – avec force, sans équivoque et de manière universelle. » Je n’aurai pas pu le dire mieux.
Elle continue, en rappelant que « la nouvelle législation n’est pas seulement une violation directe du droit international, elle contrevient également à nombre de dispositions de la Constitution afghane, dont notamment celle statuant que la « liberté et la dignité de l’être humain sont inviolables ». Certes, la Constitution permet l’application d’une loi en matière de droit familial distincte pour les chiites, mais ceci ne signifie pas donner carte blanche pour saper les droits fondamentaux des femmes ou des hommes chiites. Toute loi en Afghanistan est encore censée respecter la Constitution et le droit international, y compris les dispositions interdisant les discriminations contre les femmes. Cette loi ne le fait pas. »

Remobilisée par Emma Bonino, je garde quand même une petite interpellation en tête : la grande absente de ma revue de presse est la question des désirs sexuelles des femmes et l’enjeu de leur satisfaction. Est-ce si impensable d’évoquer les besoins sexuels des femmes, de leur envie de jouissance et de satisfaction de leurs désirs ? Est-ce si impensable de revendiquer ça, hors d’un contexte occidental, loin des sexologues, loin des héritières du mouvement de la « libération sexuelle » des années 70 ?
Par rapport à cette question, c’est le journal électronique Rue89 qui m’a étonné avec son titre Afghanistan : le président Karzaï « légalise le viol » entre époux. « Entre époux » ? Ca m’a rappelé un livre que j’ai lu pendant mon adolescence, d’une finlandaise (Märta Tikkanen) : Comment violer un homme ? ça s’appelait en Allemand (en Français, ça donne en plus réaliste Les hommes ne peuvent être violés, 1976). En fait, sous ce titre qui pourrait - du moins dans sa version allemande - évoquer une envie de changer de rôle, de vivre une domination des hommes par les femmes, on découvre un roman triste sur une femme qui tente tant bien que mal de surmonter son traumatisme après un rapport sexuel imposé par un homme de sa connaissance. Mais à lire l’article de Rue89, leur intention n’était pas du tout de diriger notre imagination vers un retournement hypothétique des rôles, vers une mise en avant des « pulsions sexuelles féminines », mais ce n’était qu’un de ces raccourcis tristement banals, car en parlant d’un « viol entre époux », tout le monde sait qui viole et qui est violé… Pas étonnant que dans ce contexte la revendication de l’épanouissement sexuelle des femmes a du mal à se faire entendre.

Revenons à notre députée d’Italie (dont le président a d’ailleurs récemment interpellé l’opinion publique d’être plus « compréhensive » vis-à-vis des violeurs, car les femmes italiennes étaient simplement « trop belles » - pas besoin d’aller jusqu’en Afghanistan pour déguster la triste chanson de la sexualité immaitrisable des hommes…) : « Malgré l’annonce que la loi sera soumise à révision, le moment n’est pas à la complaisance » dit Bonino « Les nouvelles positives émanant de Kaboul ne sont, tout simplement, pas suffisamment rassurantes. Nous devons maintenir notre indignation et notre vigilance : signer l’appel international, faire part de notre opinion à nos élus et aux autorités afghanes, entreprendre des actions non violentes innovantes. Les femmes d’Afghanistan ne méritent pas moins que notre soutien total et indéfectible. »
Voilà ce qui nous reste à faire, à toutes et à tous. Pour les femmes afghanes, et pour toutes les autres qui vivent des variantes plus ou moins nuancées de cette situation inacceptable où pour trop de femmes, trop de rapports sexuels sont subis …et penser quand même de temps en temps aussi à la satisfaction des envies sexuels des femmes, pour changer ?

Bonne lecture des nouveautés !

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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