Bulletin février 2010 : Violences - quand on n’a plus de mots… mais on doit continuer à parler !

L’atelier biannuel conjoint de Gendernet (le réseau Genre des pays membres du comité d’aide au développement de l’OCDE) et l’IANWGE (le réseau inter-agences des Nations Unies sur femmes et égalité de genre) a eu lieu début février à Vienne. Le thème : l’empowerment économique des femmes, la responsabilité mutuelle (« accountability ») et l’appropriation (« national ownership »), deux des principes de la Déclaration de Paris.

Genre en Action était présent, représenté par Annie Matundu de RDC, Présidente de la Women‘s International League for Peace and Freedom DRC - Group (Ligue Internationale des Femmes pour la paix et la liberté) et membre du bureau de la nouvelle association Genre en Action – entre beaucoup d’autres engagements militants - et moi-même, en tant que coordinatrice du réseau.

Beaucoup de communications pertinentes et des débats souvent très riches :
La discussion sur la lutte contre la pauvreté par exemple : est-ce que nous ne sommes pas dans le « management » de la pauvreté plus que dans sa réduction ? Le microcrédit ne peut pas être la seule solution, pas seulement parce que la typologie des personnes « pauvres » est diverse et évolutive, mais aussi parce que le développement d’une société ne peut pas se faire uniquement par du micro entreprenariat. Sans parler du fait que trop d’appuis vont vers des secteurs où le pouvoir d’achat n’est pas au rendez vous.
Un rappel (presque banal) : l’économie reproductive est essentielle pour l’économie marchande car elle en est le carburant (le terme « to fuel » a été utilisé) – sans le travail reproductif, pas de travail productif. Mais ce fait devait impliquer que les couts de l’économie du « care » doivent être comptés comme intrants de l’économie dans son ensemble.
Ou encore le lien entre l’empowerment économique et la question des droits – formels et réels. Avoir une identité légale est une condition nécessaire dans de nombreux contextes - même si hélas insuffisante en soi – pour posséder de la terre, accéder à un crédit, voyager loin, voter ou devenir candidat-e, etc. Sans un certificat de naissance et une carte d’identité, rien de possible. Les femmes sont particulièrement concernées.
Beaucoup de questions soulevées restent ouvertes : comment assurer une base de sécurité sociale aux femmes sans laquelle leur empowerment économique reste un vain mot ? Comment cibler des filles qui ne sont pas scolarisées ? Comment sortir de ce piège subtil qui fait que les femmes sont toujours sensées travailler plus et plus durement ? Comment changer d’échelle et passer d’une « bonne pratique » locale à une échelle plus large ? Et les hommes dans tout cela ?

Et puis est arrivé le moment de la présentation d’Annie Matundu, en fin de matinée de la 2e journée. Les organisatrices lui avaient demandé de parler des expériences congolaises au sujet des différentes dimensions de la responsabilité mutuelle. Annie voulait parler des violences, notamment à l’est du pays, qui continuent impunément, devant la façade d’une guerre civile qui ne porte pas toujours son nom, des violences entretenues par des intérêts économiques qui dépassent de loin le cadre national ou régional… les sols congolais recèlant des richesses pour lesquelles la demande mondiale est sans fin (le coltan par exemple (http://xavier.blogspirit.com/archive/2009/02/19/economie-de-guerre-en-rd-du-congo.html), qui sert à fabriquer des composantes des téléphones portables – au sein d’une industrie qui ne contribue guère à l’empowerment économique des femmes car elles y sont employées comme « petites mains »). Annie voulait montrer un diaporama sur les violences, mais hésitait, tant les photos en sont horrifiantes. (http://www.genreenaction.net/spip.php?article3772). Pouvait-elle montrer ses photos avant son intervention ? Nous en avons discuté la veille, à l’hôtel : Sur cette réalité tellement pesante, le concept de responsabilité mutuelle apparaît tout d’un coup dans une autre lumière. Peut-on susciter une « responsabilité mutuelle » pour ces violences à l’égard des femmes de la part des pays réunis à Vienne (par le biais de leur « M. ou Mme Genre ») ? En fait, le terme français traduisant mal l’original anglais de « accountability », il s’agit plutôt de « rendre des comptes mutuellement » - mais qui rend des comptes pour ces horreurs ?

Nous avons décidé qu’Annie montrerait les diapositives avant son intervention (http://www.genreenaction.net/spip.php?article7587), sans commentaire, en insistant sur le fait qu’elles représentent une réalité qui dure dans son pays depuis des années. Quand la projection a commencé, je n’ai pas pu regarder une deuxième fois, tellement les photos me sont insupportables. Ce qui m’a frappé pendant que je fouillais dans mon sac pour éviter l’écran, c’est le silence dans la salle – comme si tout le monde retenait son souffle. Tout à coup, tout ce monde, très éloquent n’avait plus de mots.
Après la présentation d’Annie, la discussion a repris son cours. A part quelques allusions rapides, la page a été vite tournée. Quelques personnes de l’assistance, femmes et hommes, sont allées voir Annie après, pour l’embrasser plus que pour parler, dans la plupart des cas...
Electrochoc réussi, mais le problème reste entier : comment faire appliquer réellement le droit national et international, et toutes les résolutions liées aux violences ? Comment rendre le 10e anniversaire de la résolution 1325 une occasion pour passer du dire au faire ? Comment s’assurer que des outils comme la "Boite à outils sur la place du genre dans la réforme du secteur de sécurité" (http://www.genreenaction.net/spip.php?article7476) ne restent pas lettre morte ? Comment faire pour que l’engagement et la volonté politique de lutter contre les violences à l’égard des femmes deviennent une priorité sur la scène internationale ? Est-ce que la nouvelle représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies pour les violences sexuelles dans les conflits, la suédoise Margot Wallström, pourra faire changer les choses ? Comment obtenir les pressions efficaces et le budget nécessaire pour combattre les violences ? Comment faire admettre et prendre en compte que les violences contre les femmes resteront banalisées tant que nous n’adressons pas les problèmes fondamentaux de la domination masculine et des inégalités globalement ? Comment s’assurer que cette question soit aussi prise en compte transversalement dans les OMD, car sans une baisse des violences et des menaces constantes qui en résultent, ces objectifs resteront des vœux pieux ? Quels mots trouver pour en parler afin que ces exactions cessent ?

Tout d’un coup, plus personne n’est bavard, alors que c’est sans doute le seul chemin : il faut en parler, encore et encore, interpeller, rendre redevable !
A New York aussi, le sujet sera à l’ordre du jour… une fois de plus mais jamais pas une fois de trop. Les membres de Genre en Action contribueront au débat (par exemple http://www.genreenaction.net/spip.php?article7585). Pour que nous ne resterons pas sans mot, nous diffuserons sur le site du réseau les retours sur ce sujet éternellement brûlant, comme sur d’autres …

Bonne lecture des nouveautés sur le site !
Je signale tout particulièrement toute une série de documents - écrits, audio et vidéo - liés au colloque « Genre et gouvernance » de novembre 2010 qui sont maintenant en ligne (http://www.genreenaction.net/spip.php?rubrique49) – à consommer sans modération ! Une synthèse du colloque et les actes suivront.

Et n’oublions pas les fora de discussions que nous proposons. Même des réactions courtes et spontanées sont les bienvenues, n’hésitez pas, donnez votre avis : http://www.genreenaction.net/spip.php?rubrique9

Bon 8 mars !
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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