Bulletin janvier 2008 : Bon anniversaire, Simone !

Le 9 janvier cette année, ça faisait 100 ans que tu étais venue sur ce monde et les articles, films, débats et colloques à ton sujet nous montrent que tu y as laissé une trace très impressionnante (voir http://sisyphe.org/rubrique.php3?id... pour une petite collection d’articles).
« On ne naît pas femme, on le devient », cette citation tant célèbre était la vulgarisation la plus réussie du genre que je connais. Je la brandis en face de tous ceux qui en France continuent à dire que le genre est une imposition anglo-saxonne, que ce n’est pas « bien de chez nous », que ce concept est trop étranger pour la manière de penser dans l’Hexagone.

Tu as beaucoup fait pour l’évolution de la condition de la femme ici et aussi ailleurs. Tu étais aux côtés de Gisèle Halimi quand elle a défendu Djamila Boupacha, cette militante du Front de Libération Nationale algérien qui avait été violée et torturée par l’armée française et menacée d’être condamné à mort. Tu t’es engagée dans la lutte pour les indépendances (« Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres ») et contre le capitalisme, car il était évident pour toi que la soumission de la femme était fortement liée au capitalisme. Un entretien d’un journal québécois de 1964 (http://fr.chatelaine.com/vivremieux...) montre ta déception quant à l’évolution de la condition de la femme ici, mais tu avais un très grand espoir pour l’égalité entre femmes et hommes sous les régimes communistes, en Russie et en Chine, notamment. Tu nous as quitté en 1986, avant la chute du mur qui a fait tombée aussi les dernières illusions de ce type…

Les hommages à ton égard ne me plaisent pas tous. On insiste trop à mon goût sur tes « liaisons », citant des lettres d’amour et des témoins, fidèle au voyeurisme et à la « pipolisation » ambiante. Et puis, Le Nouvel Observateur t’a montré nue sur sa couverture, oui, le Nouvel Obs, ce journal où tu avais publié ta signature du Manifeste des 343 « salopes » en faveur de la liberté de l’avortement et de la contraception, presque 36 ans plus tôt. Je ne me souviens pas qu’ils aient montré les fesses de Sartre pour son centenaire alors qu’il était au moins aussi irrespectueux des normes sexuelles en cours que toi. Y aurait-il une autre manière de rendre hommage à UNE philosophe qu’à UN philosophe ? Déjà vous êtes peu nombreuses, mesdames philosophes, Hannah Arendt (pas féministe pour un sous, d’ailleurs), Simone Weil (et pas « Veil »), et puis le flux des noms commence à se tarir, le mur de verre semble encore fort dans cette discipline académique. Le Nouvel Obs qui continue à se vanter d’avoir publier à l’époque le Manifeste des 343 « salopes » t’a réduit à ton corps de femme sur sa couverture, bannissant ta philosophie loin au fond du dossier qu’ils t’ont consacré. Et parce que le corps de femme est avant tout un objet de désir, ils l’ont même retouchée, lui permettant d’être plus proche de la norme… tu dois te retourner dans ta tombe !

Sur les listes de diffusion électronique sur les recherches féministes (EF-L et Efigies), certains ont voulu croire que ton corps nu a peut-être incité des lecteurs à acheter cette revue, des lecteurs qui n’auraient jamais lu le dossier sur toi autrement – une tentative de rendre le féminisme plus « attractif », pour ne pas dire « sexy », en quelque sorte. Je ne suis pas sûre, la concurrence en termes de nudité féminine est forte, malheureusement, et réduire une femme à son corps est réductrice en tous les cas, pas seulement pour les philosophes. En arrière plan à une telle impertinence reste la connotation péjorative du féminisme en France qui est considéré comme ringard au mieux, comme synonyme de femmes hystériques et potentiellement castratrices au pire. Défendre l’origine féministe de l’approche genre en général et plus particulièrement de « genre et développement » ne va pas de soi, tant les appréhensions sont fortes, tant le genre (sans féminisme) se fait parfois instrumentalisé pour devenir politiquement correct, voire apolitique. Au fond, le féminisme fait peur, comme tu as sans doute fait peur à plus d’un, Simone, alors que ce n’est pas une maladie contagieuse et qu’il s’agit d’un des rares « -ismes » qui n’a jamais tué personne, contrairement à son pendant masculin.

Mais ta nudité n’a pas traversé l’Atlantique, dans sa version « par avion », vendu aux Etats Unis, le Nouvel Obs a mis la photo de Benazir Bhutto, bien habillée. Je me demande si avec cette photo d’une femme qui avait été deux fois chef d’Etat et qui allait briguer ce mandat une 3e fois, dans un pays où les inégalités entre femmes et hommes sont particulièrement fortes, lâchement assassinée fin décembre durant un meeting électorale, cette revue n’a pas mieux honoré la mémoire des valeurs que tu défendais qu’avec ta nudité. Bien sur, il faut nuancer : Benazir Bhutto a pu être chef d’Etat grâce à son appartenance familiale et MALGRE le fait qu’elle était une femme, comme beaucoup de leaders politiques femmes issus de grandes familles influentes, d’ailleurs, et elle n’a surtout pas beaucoup fait pour faire avancer les droits de ses consœurs pendant ses règnes. Et d’après les rumeurs, elle avait beau être chef d’Etat, elle restait une épouse très soumise à son mari, de réputation bien douteuse, celui-ci.

Et voilà, Simone, le monde a changé depuis que tu nous as quitté, mais les avancées en direction des combats qui t’étaient chers ne sont pas glorieuses et surtout loin d’être satisfaisantes. L’accès à la contraception et le droit à l’avortement ne sont pas acquis pour beaucoup trop de femmes de ce siècle aussi. Si notamment le contexte de la lutte contre le Sida a aidé à toucher aux tabous liés à la sexualité, d’aborder les questions des rapports sexuels subis que vivent tant de nous, de remettre en question les relations de domination entre hommes et femmes aussi dans ce domaine, les progrès sont tout de moins lents…

Ce n’est pas très gaie comme carte de vœux, mais sache que malgré tout, sans tes livres, tes prises de positions, tes provocations plus ou moins voulues et tous les pavés que tu as jetés dans la mare, on aura encore plus de mal à nous faire entendre, prendre au sérieux et respecter comme deuxième sexe. Merci pour tout ce que tu as fait bouger dans le passé et merci aussi de continuer à nous interpeller, nous faire réfléchir, à nourrir nos débats – bon anniversaire, Simone !

D’ailleurs, en parlant d’anniversaire, comme certains membres me l’ont fait remarquer, le réseau Genre an Action en a un aussi, ces-jours-ci : la réunion de lancement officiel du réseau a eu lieu fin janvier 2003. Cinq petites bougies, ce n’est rien à côté d’un centenaire, mais ça reste une occasion pour remercier toutes celles et tout ceux qui consultent le site, qui aident à l’alimenter, qui participent aux forums électroniques et colloques, qui envoient ces petits mails en retour aux bulletins - une source si précieuse d’inspiration et d’encouragement. Après 5 ans d’évolution lente mais certaine, le réseau Genre en Action apporte sa petite contribution francophone aux efforts en faveur de plus d’épanouissement pour les femmes, le site est opérationnel et ne pourra que s’améliorer avec votre contribution active, comme d’ailleurs toute une panoplie d’activités connexes, plus locales – qu’attendez-vous ?

Bonne lecture des nouveautés ci-dessous.

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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