Bulletin juillet 2008 : Le genre au Cap Vert : cap vers l’égalité femmes-hommes ?

La nouvelle tombait quelques jours avant mon départ pour ces îles au milieu de l’Océan Atlantique : le nouveau gouvernement capverdien sera composé en majorité de femmes (http://www.genreenaction.net/spip.php?article6541). J’étais fière de visiter ce pays dont le premier ministre veut faire « une référence en Afrique en termes de démocratie et de pratique de pouvoir », avec huit femmes ministres sur quinze, entre autre sur des portefeuilles comme l’Economie et la Justice.

D’un point de vue français, une telle composition d’un gouvernement est en effet spectaculaire et de bon augure. Cette féminisation du gouvernement s’inscrit dans un contexte de scolarisation quasi-universelle pour garçons et filles (avec Sao Tomé et Principe, le Cap Vert est le seul pays de l’Afrique de l’Ouest et centrale à atteindre un score si encourageant, selon l’UNICEF).
Lors de mon séminaire sur la prise en compte du genre dans la gestion du cycle de projets participatifs (qui était l’objet de mon séjour), la moitié masculine des participants (quasi-paritaires, eux aussi) étaient globalement de l’avis que la question des inégalités femmes-hommes relevait du passé au Cap Vert.
Etais-je arrivée au pays de l’égalité, sur un ilot d’exception dans un océan d’inégalités ? Ce sont bien sûr les capverdiennes qui m’ont ramené à la réalité – une réalité pas si rose que ça…
Quand j’ai fait mon jeu habituel pour introduire la thématique du genre lors du dit séminaire, les réponses étaient très diverses. A ma question « Qu’est-ce qui serait différent dans votre vie aujourd’hui si vous étiez né-e de l’autre sexe ? », la plupart des participants hommes ne voulaient pas répondre, étant visiblement gênés par cette question, toute en la jugeant plus très pertinente chez eux, alors que parmi les femmes, les réponses étaient assez universelles (« j’aurais plus d’opportunités », « je ne ferai qu’une chose à la fois », « je ne serai pas enceinte »). Mes discussions avec des représentantes d’ONG de droits des femmes et de l’Institut capverdien pour l’égalité et l’équité du genre m’ont montré une toute autre face des rapports de genre au Cap Vert : plus de deux tiers des enfants naissent hors mariage, ce qui veut fort probablement dire qu’ils grandissent sans soutien de la part de leur père, du moins sans soutien dans la durée. Le phénomène de « déresponsabilisation paternelle » atteint des dimensions problématiques au Cap Vert où on parle de la « face féminine de la pauvreté » - expression qui semble trompeuse, car la « face féminine » est bien la plus grande et encore grandissante.
L’alcoolisme est une autre composante de cette évolution, l’alcoolisme des hommes surtout. Il n’est pas étonnant qu’un des programmes les plus importants en matière de genre au Cap Vert actuellement soit la lutte contre les violences qui touchent les femmes (il est difficile de les classifier de « conjugales » avec si peu de couples constitués…). Une lecture rapide du compte rendu de l’examen en 2006 des derniers rapports du Cap Vert relatif à la CEDEF/CEDAW apporte d’autres éléments : par exemple, que le nombre de femmes élues au Parlement et aux administrations locales reste faible. Bien que beaucoup de femmes fassent campagne pour leur parti, rares sont celles qui paraissent disposées à se présenter aux élections en dépit des subventions qui sont versées conformément au Code électoral aux partis politiques dont les listes comportent au moins 25 pour cent de candidates. Ce rapport mentionne aussi que deux fois plus d’hommes que de femmes sont propriétaires d’exploitations familiales dans les régions rurales, alors que les femmes ont a priori un droit d’héritage égal à leurs frères. Cette situation est d’autant plus inquiétante que les femmes chefs de famille sont très nombreuses. Les terres auxquelles elles ont effectivement accès sont situées dans des zones d’agriculture pluviale (23 pour cent seulement des femmes, contre 70 pour cent des hommes, ont accès aux terres irriguées) et sont par conséquent moins productives. Enfin, on peut y lire que l’incidence des grossesses chez les adolescentes est en hausse et le nombre d’enfants des rues a augmenté aussi.
Un échange avec un président d’une capverdienne ONG « généraliste », relativement ancienne, qui est aussi membre fondateur de la plateforme des ONG du Cap Vert et membre de l’équipe dirigeante actuelle de cette plateforme ajoute une dernière couche sur ma désillusion : il insiste sur le fait que la femme capverdienne n’assumant plus son rôle de gardienne de valeurs parce qu’elle travaille, elle est responsable de l’augmentation de la délinquance juvénile. Je n’arrive pas à lui faire admettre que c’est peut-être plutôt le chômage qui est à l’origine de la montée de la petite criminalité des jeunes, comme d’ailleurs de la hausse du taux d’activité des femmes.
L’égalité au Cap Vert est belle, mais à y regarder de près, derrière quelques avancées spectaculaires, ce n’est qu’une façade… en trompe l’œil, car les inégalités non-avouées ou non-perçues par les hommes sont plus un signe de l’ampleur du problème que de sa solution. Comme partout, de grands efforts restent à faire, le Cap Vert confirme la règle plus que de représenter une vraie exception, malgré son apparence médiatisée (et des côtés bien paradisiaques par ailleurs).

Bonne lecture des nouveautés sur le site !
Bonnes vacances pour celles et ceux qui peuvent en prendre

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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