Bulletin juillet/août 2009 : L’inégalité consentie ?

Il y a quelques mois déjà, Sylviane Agacinski, philosophe française, avait publié son point de vue sur les « mères porteuses », ces femmes à qui l’on demande de mettre leurs organes au service d’autrui, d’enfanter pour d’autres contre rémunération, fréquemment après une fertilisation in vitro avec l’ovule et/ou le sperme des « parents commanditaires ». Agacinski critique cette pratique : “Les femmes, qui viennent tout juste de conquérir la maîtrise de leur fécondité, grâce en particulier à la contraception et l’IVG (interruption volontaire de grossesse), auraient-elles pu imaginer que leur ventre pourrait devenir un instrument de production destiné à satisfaire une « demande d’enfants » ?

Demander à une « mère porteuse » de détacher sa vie organique de sa vie tout court, c’est la traiter comme une femelle animale que son éleveur destine à faire des petits, ou bien comme une machine à faire des bébés, en attendant le temps des utérus artificiels.”
C’est la fin de cet article (qui n’est en ligne qu’en version payante : http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1083625) qui m’a surtout intéressée : dans son interpellation du législateur, Agacinski souligne que l’argument du « libre consentement » des mères porteuses ne pourra pas tenir : “En période de crise et de chômage, même un petit salaire, de quoi payer ses études ou son loyer pendant neuf mois, pourrait être incitatif. S’imagine-t-on que, en France, les femmes ayant de bons revenus accepteraient de mettre leur ventre en location ? Rien n’est plus courant, lorsqu’il s’agit de gagner sa vie, que de consentir à son aliénation, comme le font ceux qui vendent leurs organes.”
Je ne suis pas toujours d’accord avec les points de vue qu’elle exprime, mais je trouve qu’elle a mis ici le doigt sur un enjeu fondamental qui touche aussi à l’égalité des femmes et des hommes : le consentement. En réfléchissant bien, l’idée du consentement joue un rôle dans beaucoup de situations critiques : La prostituée exerce son métier de plein gré ? La victime d’un viol est soupçonnée d’avoir été « partante », du moins au début ? L‘épouse maltraitée choisit de rentrer chez son mari violent ? Les femmes politiques préfèrent les postes d’adjointes et les portefeuilles peu prestigieux ? Les femmes qui doivent gagner leur pain pour elles et leurs enfants, ont envie de privilégier des activités économiques peu rentables et à faible valeur ajoutée ? Très fréquemment, les discussions sur ces cas tournent autour de la notion de consentement : quelle est ou était la volonté de la femme concernée ?
En recherchant un peu plus la signification du terme, on tombe sur l’expression « consentement libre et éclairé ». Le consentement est libre s’il y a absence de contrainte et il est éclairé quand il est précédé par une information sur les risques et par exemple en médecine, sur d’autres traitements possibles (en France, le consentement du patient avant tout traitement ou intervention est par principe une obligation). Le consentement doit évidemment se faire en connaissance de cause, mais les risques sont évalués en fonction des connaissances dont on dispose au moment de la prise de décision et il y a toujours des impondérables dans toute action humaine.
En regardant les implications philosophiques et éthiques, on constate que dans la philosophie libérale, le consentement sert à déterminer la légitimité d’un acte (tel qu’un échange, ou un contrat) ou son absence de légitimité (une agression). La difficulté est souvent d’apprécier ce consentement. La réalité du consentement est fréquemment mise en doute pour des raisons sociologiques (contrainte économique et sociale, échange "inégal") ou psychologiques (influence, fascination, emprise). Le-a travailleur-e pauvre consent-il/elle vraiment à son sort ? La prostituée ne ferait-elle pas un autre métier si elle le pouvait ? Y a-t-il eu viol dans le sens d’une imposition de la volonté à autrui, ou la plaignante était-elle consentante ?
Les positions extrêmes peuvent surgir dans le débat, comme « le consentement existe toujours » (si l’esclave ne se suicide pas, c’est bien qu’il consent à son sort), ou qu’il n’existe jamais (nous sommes toujours plus ou moins contraints dans nos choix, et nous ne pouvons consentir nécessairement à toutes leurs conséquences faute de les connaître).
On s’accorde en général à reconnaître l’authenticité du consentement à partir de critères subjectifs (intention préalable, action intentionnelle) et comportementaux (engagement explicite).

A ces lignes, je reste sur ma faim… la question centrale est peut-être toute autre : peut-on parler de libre consentement s’il n’y a pas d’ALTERNATIVES ? Si un choix s’impose à nous, sans qu’une autre possibilité existe, est-ce que notre consentement peut être libre ? Je parle bien sûr d’alternatives réelles et réalistes qui sont à notre portée dans un horizon temporel acceptable.
Une recherche rapide ne me donne qu’un exemple où la notion de recherche d’alternatives est explicitement mise en avant : dans un texte sur l’adoption internationale, on insiste sur le fait que le consentement des parents physiques à l’adoption doit être libre et que « des alternatives à l’abandon doivent avoir été recherchées ». Cela ne veut pas dire que des alternatives doivent EXISTER, mais à la lecture, c’est plutôt le contraire qui semble être fréquemment le cas : on suppose le consentement à l’adoption PARCE QUE des alternatives n’existent pas. Mais peut-on alors considéré que c’est un consentement libre ?

Mon bagage philosophique ne me permet pas de remettre en question davantage les idées savantes sur le consentement, mais je pense que cette petite réflexion peut nous inciter à poser quelques questions : où en sommes nous concernant notre consentement aux inégalités que nous subissons, à celles qui structurent nos sociétés, qui influencent nos vies, souvent au jour le jour ? Est-ce un consentement conscient et libre ? Sans doute pas… Alors, avons-nous cherché activement des alternatives ? S’il n’y en a pas, il semble crucial de le dire haut et fort : ce choix nous est imposé, nous n’y consentons pas, nous subissons cette situation contre notre gré ! Si toutefois des opportunités alternatives se dessinent, réfléchissons bien à ce qui peut bien nous empêcher de les saisir, de remettre en question le statut quo, de dire haut et fort « ¡Ya basta ! » (cette manière très efficace de nos consoeurs sud-américaines pour dire qu’elles en ont assez). Car tout soupçon de consentement peut être utilisé contre nous, à décrédibiliser nos revendications, à diviser les mouvements de femmes et à rejeter la responsabilité sur celles qui sont consentantes…
Amartya Sen a insisté sur l’idée que le développement, c’est aussi la liberté de choisir. La pauvreté se caractérise par cette absence de choix, la soumission et l’oppression ont justement cet objectif de limiter les choix. Mais pour pouvoir choisir, donc pour être librement consentante d’un choix éclairé, il faut avoir des alternatives – continuons à les chercher activement, à les revendiquer, à les construire ensemble ou du moins à dénoncer leur absence !

L’édito du mois de juin « Les hommes - alliés ou aliénés du genre ? » par Claudy Vouhé a suscité un nombre important de réactions par mail que nous avons choisi de rendre public au sein d’un forum électronique. Il n’est pas trop tard pour y réagir à votre tour : http://www.genreenaction.net/spip.php?article7074

Ci-dessous une longue liste de nouveautés, de la lecture à volonté !
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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