Bulletin juin 2007 : Des inégalités perçues et des perceptions inégales

Une des activités clé qui occupe mon temps de coordinatrice ces jours-ci est ma collaboration au processus d’élaboration d’un « document d’orientation stratégique » sur la prise en compte de l’approche genre dans la coopération internationale française. Ce chantier est entrepris par la plateforme Genre et Développement qui regroupe depuis octobre dernier des représentants de différents ministères, organismes et associations français. Oui, nous nous trouvons à un moment historique de déclinaison des engagements français en matière d’égalité des femmes (CEDEF, Plateforme de Pékin, OMD, pour n’en nommer que les plus connus) en une stratégie opérationnelle stipulant où, comment, par quels moyens et par qui le genre devrait être pris en compte. La validation de ce document par le CICID (Comité interministériel de la coopération internationale et du développement) est prévue avant la fin de l’année 2007.
Bien entendu l’existence de ce document ne changera pas en soi la prise en compte effective du genre, ni les ressources y accordées, mais elle permettra d’opérationnaliser les engagements français en la matière, fournissant des jalons qui pourront créer un effet de levier pour faire avancer l’intégration transversale du genre dans la coopération et solidarité internationale française.

Dans le cadre des réunions du groupe de travail préparant une première version de ce document de stratégie, nous nous sommes vite engouffrées dans des discussions longues, parfois fastidieuses mais aussi très riches sur des aspects linguistiques et sur les définitions et acceptions variables de la terminologie utilisée dans l’approche genre.
Prenons l’exemple de « l’égalité entre les femmes et les hommes » comme finalité de l’approche genre. En regardant de près, l’accent mis sur la dichotomie entre femmes et hommes donne lieu à l’interprétation implicite d’une certaine homogénéité des femmes d’un côté et des hommes de l’autre, ce qui n’est simplement pas vrai.
Une femme marocaine ne vit pas les mêmes inégalités que la centrafricaine, et celle de Casablanca est autrement inégale à son mari ou son frère que celle des bleds du Rif. Les inégalités dont pâtissent les femmes dépendent aussi de leur âge, leur statut socio-économique, leur religion, leur origines ethniques, etc. Si le constat des inégalités en faveur des hommes est quasi-universel, ces inégalités sont très diverses et vulnérables.
Comment tenir compte de ces inégalités à géométrie variable dans la stratégie genre sans écrire chaque fois tout un paragraphe ? Au lieu de dire que l’approche genre visait l’égalité « entre les femmes et les hommes », la proposition est de parler de « l’égalité des femmes et des hommes » - petite variation d’une préposition et des articles qui peut sembler anodine, mais qui souligne surtout une fois de plus la complexité de l’approche genre et développement…

Sensibilisée par cette discussion, j’étais particulièrement étonnée par le résultat d’un exercice que j’avais proposé au début d’une formation en genre et développement. A la question « En quoi votre vie serait-elle différente si vous étiez né-é de l’autre sexe ? », la moitié de la douzaine de participants, dont un homme, affirmait que leur sexe n’avait pas du tout joué sur les choix dans leurs vies, à l’exception du fait de porter leurs enfants (remarque faite par les femmes) parce qu’elles et ils avaient reçu une éducation égale à celle de leurs frères ou sœurs. Bien sûr, nous étions dans un contexte français et les personnes en question étaient toutes d’un niveau de formation supérieur. Elles étaient sans doute aussi en grande partie d’un milieu socio-économique relativement aisé et surtout elles étaient relativement jeunes, ayant pu profiter pleinement des acquis en termes d’égalité entre les sexes si souvent sous valorisés du mouvement féministe français.
Cette expérience m’a rappelé que la diversité des inégalités bien réelles se conjugue en plus avec une diversité de la PERCEPTION de ces inégalités. Je ne me place pas au-dessus de l’opinion exprimée par les personnes en question, mais ayant des enfants moi-même que je m’efforce d’élever de la manière la moins sexuée que possible, je voie tous les jours mes propres limites en la matière et constate surtout le poids de la socialisation très sexuée qu’apporte l’entourage : l’école, les livres pour enfants, la publicité, et tous les exemples de comportement sexué, pour ne pas dire sexiste que mes enfants voient tous les jours autour d’eux.
Pour replacer l’étonnant résultat de mon exercice d’introspection dans le contexte, il faut que j’ajoute qu’il a eu lieu en ouverture de la formation, sans avoir encore abordé le thème qui nous réunissait, que par hasard ses six personnes étaient assises toutes du même côté de la table et que c’est la participante la plus jeune qui avait commencé le tour de table par stipuler l’absence d’inégalité avec beaucoup de conviction, entrainant sans doute les autres dans un optimisme (ou une naïveté ?) inhabituel. Ce phénomène rappelle bien le caractère en partie collectif des processus de prise de conscience et de construction des représentations.

Au moins, cela m’a permis de nourrir la discussion sur le fait que les inégalités n’ont pas qu’un versant objectif et réel, mais que leur perception demande un esprit aiguisé à leur égard et une certaine conscience de l’injustice de ces différences loin d’être neutres. Ce qui m’a permis d’amener les participants à la formation à travailler sur cet aspect clé de l’approche genre et plus précisément, de l’empowerment : amener les femmes à analyser leur situation, à remettre en question la répartition des tâches, rôles, ressources et responsabilités et à les identifier comme inégalités n’est pas une étape automatique et facile. En l’absence d’une telle conscientisation, notre éducation et beaucoup d’autres influences de notre entourage nous incitent, ici ou ailleurs, à considérer les différences existantes comme le fondement d’un « bon ordre » des choses, voire comme naturelles, déterminées par les différences biologiques entre les sexes.
Or, une telle étape de prise de conscience est essentielle si nos projets ou programmes sont sensés contribuer à soutenir ces femmes dans leurs efforts de lutter contre les inégalités dont elles pâtissent, inégalités malheureusement beaucoup plus criantes et aux conséquences beaucoup plus tragiques que celles que les jeunes participant-es de ma formation avaient du mal à apercevoir.

Bonne lecture des nombreuses nouveautés (dont un nombre grandissant envoyé par les membres – merci beaucoup !) et rendez-vous au mois d’août pour le bulletin juillet/août (période estivale oblige…)

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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