Bulletin juin 2009 : Les hommes - alliés ou aliénés du genre ?

Je viens d’étudier plus de 200 dossiers de candidatures pour une formation en genre, dont près d’un tiers envoyé par des hommes : chercheurs, responsables de projets ou de politiques, « points focaux genre », expert ou formateur en genre etc. Leurs profils sont variés, tant au niveau de leur discipline qu’en termes d’âge, d’appartenance ethnique ou religieuse. De plus en plus d’hommes s’intéressent donc à l’approche genre. Tant mieux !? Pas si sûr …

Dossier après dossier, le même constat : ces hommes veulent des outils et des connaissances pour « mieux prendre en compte le genre dans leurs activités et leurs organisations et contribuer à la promotion des femmes ... parce que les femmes sont centrales au développement, parce que les projets ne peuvent aboutir si elles ne sont pas impliquées, parce que le développement ne peut se faire sans elles … parce que le genre est inscrit dans le cycle du projet ». Certains annoncent clairement qu’il s’agit d’étoffer leur CV, d’être plus performant, voire de se positionner dans un secteur où la présence des hommes est nécessaire au nom de la parité, de la mixité, du passage de « femmes » à « genre ». Dans ces dossiers, le genre qu’évoque les hommes rime avec profession et organisation, pas avec justice et politique. Le changement attendu, c’est l’efficacité du développement, pas la liberté pour chacun et chacune de choisir sa vie, de décider de son corps et de son sort sans discrimination liée au sexe. Seuls quelques hommes évoquent leur malaise – mais pas de révolte - face aux rapports inégaux entre les sexes, les non-droits et l’injustice. Peu parlent de leur vécu d’homme face au diktat de « l’hétéro-normativité », de leur envie de changer les relations de pouvoir entre les femmes et les hommes, et donc de changer les hommes … en commençant par eux-mêmes. Pas de témoignage d’hommes qui militent pour l’égalité hors de leur cadre professionnel.

« S’intéresser au genre » dans sa version professionnelle est de plus en plus facile et indolore, alors que le combat politique pour l’égalité est de plus en plus ardu et dangereux. En témoignent celles et ceux qui continuent à se battre de par le monde, parfois au risque de leur vie, pour faire changer les mentalités et avancer les droits. Ce grand écart entre l’institutionnel et le politique est alarmant. Alors que les mouvements de femmes sont aussi de plus en plus ONG-isés, que les projets genre phagocytent les projections féministes, faut-il voir comme un risque supplémentaire d’instrumentalisation le fait de composer avec des hommes dont la motivation profonde n’est pas la remise en cause des rapports de force entre les sexes et leur nécessaire renégociation ? Il ne s’agit évidemment pas de fermer la porte aux hommes car la révolution des rapports de genre ne se fera pas sans eux. Mais alors, de quel genre d’hommes l’égalité a-t-elle besoin ? Profil attendu …

Il faut que les hommes qui « s’intéressent au genre » cessent de voir dans l’approche genre un simple outil de développement ou un atout professionnel, mais s’en emparent en tant que puissant vecteur de transformation radicale des rapports de domination du masculin sur le féminin, de mise à mal du patriarcat sous toutes ses formes. Qu’ils osent se lever en public pas seulement pour défendre les femmes discriminées mais pour accuser les hommes discriminants ; pas seulement pour protéger les femmes victimes de violence mais pour condamner leurs bourreaux ; pas seulement pour soutenir les femmes qui veulent entrer en politique mais pour exiger des hommes qu’ils partagent le pouvoir avec elles ; pas seulement pour défendre les services de la petite enfance si précieux aux femmes – et pour cause ! – mais pour montrer l’exemple et mettre au défi leurs congénères de prendre enfin leur place dans la vie domestique et le soin des enfants au quotidien. Qu’ils défendent l’idée qu’on peut être homme sans être ni dominant ni dominé, sans être forcement hétérosexuel. Qu’ils dialoguent avec les hommes et pas seulement avec les femmes sur la déconstruction des normes genrées … Qu’ils innovent pour développer des techniques permettant aux femmes de lutter contre la domination masculine et pas seulement de puiser de l’eau ou d’obtenir du micro crédit ? Qu’ils ne se contentent pas de faire du genre « sage » dans le cadre logique qui fait plaisir aux bailleurs, rassure les hommes, attendrit les femmes … et laisse les privilèges du masculin – donc les leurs - en place. Qu’ils questionnent leur propre rapport au genre, à leur sexe et à l’autre sexe* !

En lisant une ébauche de cet éditorial, une « ami-litante » m’a dit : « Je ne crois pas à une génération spontanée d’hommes féministes. Je crois à des jeunes hommes ou garçons qui ont réfléchi à leur propre rapport à la domination et à l’injustice ... ». On est d’accord, et le fruit de cette réflexion-là ne se fige pas dans un cadre logique, ne se résume pas à un programme sous-financé de 5 ans avec gestion axée sur les résultats ! Il ne s’intègre pas « à toutes les étapes de la programmation », ne s’inscrit pas dans la politique des bailleurs, ne se valorise pas dans un CV. Il marque toutes les étapes de nos existences, professionnelles et privées. Il construit, oriente, balise nos vies de femmes et d’hommes … il peut les détruire aussi. C’est vers cette conscience du genre que nous devons aller, et il me semble, en relevant le nez de mes dossiers de candidatures, que les hommes ont plus de chemin encore à parcourir que les femmes.

Claudy Vouhé
Consultante, Militante et Formatrice en genre et développement

* je suis évidemment consciente que ce que j’écris sur les hommes est en grande partie aussi valable pour les femmes !

MOT DE LA COORDINATRICE :

Claudy Vouhé qui était la première coordinatrice du réseau (je le rappelle pour celles et ceux qui nous ont rejoint plus récemment) a bien voulu rédiger l’éditorial pour ce bulletin. Je voudrais juste ajouter un élément plus pratico-pratique concernant la base d’expert-es de Genre en Action :

Un des objectifs du réseau Genre en Action est de faciliter la prise de contact entre les commanditaires d’expertise en genre et les expert-es francophones.

Pour ce faire, nous avons récemment recensé des consultant-es en genre et développement intervenant dans le monde francophone. Nous avons aussi développé une base des expert-es sur notre site. Elle contient une trentaine de CV d’expert-es à ce jour.

Nous recevons régulièrement des appels d’offre provenant de diverses institutions à la recherche d’expert-es. De plus en plus, nous les invitons à mettre leur annonce en ligne sur notre site. En attendant que cette démarche devienne systématique, nous avons, jusqu’à présent, fait circuler les offres qui nous parviennent de façon un peu ad hoc.

Nous voulons systématiser cette démarche de mise en relation entre offre et demande d’expertise afin de la rendre plus efficace dans l’intérêt de toutes et de tous. Aussi, à partir de septembre, seul-es les personnes membres du réseau ET inscrites dans la base des expert-es de Genre en Action recevront des "alertes" quand de nouveaux appels d’offre seront disponibles. Si vous êtes « expert-e » souhaitant proposer des prestations mais vous n’êtes pas encore inscit-e dans notre base et que notre proposition vous intéresse, nous vous invitons donc à rentrez vos coordonnées et les informations requises concernant votre expertise dans cette base de données à l’adresse suivante :
http://www.genreenaction.net/spip.php?page=base

Si vous connaissez des consultant-es susceptibles d’être intéressé-es, merci de leur faire suivre cette information. Vous pouvez également nous faire suivre des appels d’offre que nous diffuserons.

Si une des offres diffusées par le réseau vous intéresse, merci de contacter directement les personnes qui lancent les appels d’offre si vous souhaitez postuler. Nous ne sommes que les "facteurs" ...

Un bel été pour celles et ceux qui se trouvent dans cette zone météorologique et du repos pour toutes celles et tous ceux qui ont des vacances en juillet/août. Il y aura un seul bulletin pendant cette période, mais en attendant, un peu de lecture ci-dessous !

Bien solidairement
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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