Bulletin mai 2009 : Espaces et frontières du féminisme en Afrique

En faisant quelques recherches documentaires sur le féminisme en Afrique, je suis tombée sur un article intéressant de L. Muthoni Wanyeki qui était directrice exécutive de FEMNET, il y a quelques années. Elle dressait en 2005 un portrait de cette importante organisation et partageait plus largement ces analyses sur les organisations des femmes et/ou féministes en Afrique. Dans cet article (qui est en anglais : [http://www.feministafrica.org/index.php/femnet]) elle explique que de plus en plus d’organisations de femmes en Afrique sont prêtes à se revendiquer « féministes ».

Bien évidemment, ce n’est pas qu’un débat terminologique, l’étiquette « féminisme » véhicule certaines idées. Lesquelles ? Il convient toujours de parler des féminismes au pluriel, car il ne s’agit pas d’une idéologie politique unique et clairement circonscrite. Néanmoins, Wanyeki propose une ligne de « frontières » qui distingue des organisations féministes des autres : celles qui s’appellent féministes prennent a priori clairement position pour le droit à l’avortement et incluent dans leurs revendications la liberté de l’orientation sexuelle, ce qui n’est pas le cas pour les organisations de femmes et de droits des femmes qui ne se donnent pas ce label. Toujours d’après cet article, la division se fera autour du degré de défense de l’intégrité corporelle de la femme africaine.
En observant les revendications des organisations africaines à cet égard, il semble en effet acquis que toutes luttent plus au moins activement contre les violences à l’égard des femmes. Autour du droit à l’avortement et plus précisément le droit à l’accès à un avortement dans de bonnes conditions (médicalisée, à un coût accessible, non criminalisé), le positionnement d’un nombre important d’organisations est apparemment moins explicite. Et comme j’ai pu l’observer par exemple lors du forum d’AWID en novembre 2008, beaucoup d’activistes africaines ne semblent pas prêtes à défendre des droits des personnes lesbiennes et homosexuelles. En effet, l’hétérosexualité est prise comme une norme et beaucoup d’incompréhensions entoure encore ce qui est considéré comme un « déviance » de cette norme. Pourtant, les mécanismes décriés par l’approche genre – les constructions sociales de la féminité et la masculinité qui nous sont présentées comme « naturelles » donc intouchables (« l’homme fort qui doit dominer la femme faible… ») – sont les mêmes qui sont utilisés contre les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles : elles ne se comportent pas comme la société l’attend d’eux et sont alors sanctionnées.
Le Forum de Féministes Africaines (African Feminist Forum, AFF, [www.africanfeministforum.org]) a beaucoup travaillé autour de ces questions aussi. Une chose très intéressante est dite dans un article fondateur de cette organisation qui date de 2006 : l’importance des « espaces surs » pour pouvoir discuter du féminisme, pour pouvoir remettre en question ses propres croyances et les confronter à d’autres idées, pour pouvoir oser aller plus loin dans son analyse des causes sous-jacentes de la situation que vivent les Africaines aujourd’hui. L’AFF voudrait représenter un tel espace à travers l’organisation de fora régionaux et nationaux. Leur « Charte de principes féministes pour les féministes africaines » est très riche en nourriture pour la réflexion et le débat.
Malheureusement, jusqu’à maintenant toutes les manifestations du Forum de Féministes Africaines ont eu lieu en Afrique anglophone et l’intention (annoncé lors du Forum d’AWID au Cap l’année dernière) d’organiser un forum national au Sénégal ne s’est pas encore concrétisée davantage, si on regarde le site Internet où il n’y a pas de trace de la programmation d’un tel événement. D’ailleurs, ce site est en Anglais, avec a priori une fonction « Français », mais le seul document bilingue que j’ai pu trouver est justement la Charte ([www.africanfeministforum.org/v3/?mod=10014&lk=10014&pg=10010&indx]). Néanmoins, c’est un document en format « pdf » où la version anglaise occupe les pages 1 à 18, alors que la version française commence pages 34 et va jusqu’à p. 19. Si on imprime ce document en recto verso et on le relit, tout va bien : on tourne tout simplement le livret obtenu et on lit la version française « de derrière ». Mais si on veut le lire sur l’écran, cette mise en page n’est vraiment pas commode (les pages sont tournées « tête en bas » et se suivent dans l’ordre inverse). Je ne veux pas être mauvaise langue et prétendre que cette incommodité pour accéder à la version française est représentative pour la place des francophones dans le Forum de Féministes Africaines… loin de moi cette idée. Mais si nous tout-es, francophones et anglophones, ne voulant pas qu’une autre frontière qui divise les féministes des non-féministes en Afrique soit linguistique, il y a des efforts à faire des deux côtés… et de la part de tous les acteurs. Genèse Empilo-Ngampio avait déploré que beaucoup de participant-es francophones au Forum d’AWID aient partagé le sentiment d’être spectatrices des anglophones, d’être des figurant-es plutôt qu’acteur-trices. Elle a alors interpellé l’OIF de soutenir davantage les efforts francophones dans des cadres internationaux ([www.genreenaction.net/spip.php?article6700]). Les organisations internationales et panafricaines aussi doivent être plus inclusives en renforçant leurs efforts de traduction. Le Forum de Féministes Africaines par exemple, s’il veut constituer des « espaces sûres » pour les débats autour du féminisme – avec tout ce que ça implique aussi d’intime, de délicat, d’insécurisant, justement – se trouve confronté à un défi de taille, car de telles discussions ne se mènent pas aisément par interprète interposé…
Et nous, les francophones, ne devons pas baisser les bras : ne laissons pas le féminisme africain aux anglophones, les questions posées sont trop centrales, trop politiques et - en creusant un peu - trop au cœur de notre vécue de tous les jours pour passer à côté.
Pour commencer, je vous propose de lire la Charte de l’AFF/FFA ([http://www.genreenaction.net/spip.php?article7019]) que j’ai pu tourner et assembler dans le bon sens pour vous la rendre accessible confortablement. Bonne lecture !

Quelques annonces plus interne au réseau GeA :
-  Claudy Vouhé vous a récemment écrit pour une initiative conjointe avec BRIDGE, voilà le rapport de cette initiative : [http://www.genreenaction.net/spip.php?article7018]
-  Deux nouveaux bulletins papiers du réseau (No. 8 « Femmes et économie : enjeux de genre ? » et No. 9 « Réseau : le genre est-il en Action ? » qui est un bulletin bilan des 6 premières années du réseau) sont dans la Poste et devraient parvenir prochainement à celles et ceux qui figurent sur notre liste de diffusion postale ; pour ceux qui n’y sont pas inscrits, vous pouvez nous envoyer votre adresse postale (coordination chez genreenaction.net) – en attendant, les bulletins sont aussi en ligne : [http://www.genreenaction.net/spip.php?article7007] et [http://www.genreenaction.net/spip.php?article7008]
-  Toute une série d’articles sur la 1re rencontre africaine de la Marche mondiale des femmes (MMF) est en ligne : [http://www.genreenaction.net/spip.php?rubrique38]

Bonne lecture des nouveautés !

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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