Bulletin mai 2010 : Le genre - en action ou en douceur ?

Banjul, j’anime un atelier Genre et macro économie. « Vous ne vous rendez pas service, vous les femmes ». Ce parlementaire gambien m’explique que dans son pays, ce sont les femmes qui ont le plus desservi la cause de l’égalité, en se montrant agressives et impatientes avec les hommes. « Si elles s’y étaient prises avec douceur, en nous flattant un peu au lieu de nous agresser, nous les aurions suivies » ! Même son de cloche au Nigeria. Peut-on répondre à l’oppression par la douceur, cajoler les égos pour être égales, rester dans son rôle en surface pour préparer un raz-de-marée en profondeur ?

Oui, il faut en passer par là, m’assurent des femmes ministres nigérianes, parce qu’il faut être « femme de » avant d’être femme … de pouvoir, ou femme « tout court ». Mais comme être « mari de » reste problématique pour beaucoup d’hommes, souvent les femmes qui acquièrent notoriété, autonomie et/ou indépendance professionnelle divorcent, obligées de choisir entre le mariage et la liberté … d’être, pas seulement de faire carrière. La « douceur attitude » aurait-elle des limites ? Je vais tester mon potentiel en stratégie douceur pour faire face à quelques situations de mon quotidien très récent.

Je parcours le blog Femmes de Hassi Messaoud, une actualité brulante d’Algérie (voir aussi notre dossier). « Dans la nuit du 13 juillet 2001, plus d’une centaine de femmes venues travailler dans les compagnies pétrolières de la ville, sont violées, poignardées, torturées, brûlées, et même enterrées vives. Un lynchage opéré par près de 500 hommes, incités par le sermon d’un imam appelant à punir ces femmes seules, veuves ou divorcées. Les victimes n’ont pas obtenu justice. Aujourd’hui, ces violences recommencent ». Une stratégie douceur pour lutter contre « 10 ans de violence et de barbarie, 10 ans de mépris et d’inertie des pouvoirs publics » ? Je sèche.
Je me plonge dans un livre de Hyam Rayed (Sous la tonnelle) rencontrée récemment au détour d’un festival. Elle écrit (elle le crie plutôt) : « Il paraissait impensable dans le Beyrouth des années cinquante qu’une femme, demi-portion au regard de la loi et vagin-entier à celui des hommes, puisse se contenter du célibat ». Dans le Liban d’aujourd’hui, les femmes sont toujours sous contrôle - société, religion, clan, tribu, famille, mari - et vivent dans ce grand écart au dessus du vide entre la constitution et ses effets d’annonces et le statut personnel qui continue à les traiter comme des mineures, à contrôler des pans entiers de leur vie. La révolte d’Hyam est forte, communicative. L’émanci-passion peut-elle être teintée de doux sentiments ?
Paris, rencontre des institutions et ONG françaises sur les OMD (mai 2010). Je n’y étais pas mais j’apprends que, interpellé sur le peu de femmes à la tribune, le directeur général de l’AFD aurait expliqué : « On est en train de les former, elles seront prêtes à prendre la parole dans 10 ans ». Il aurait rajouté que les femmes ont aussi « leur carrière de mère » à mener à bien. Je lis et je relis ce commentaire d’un autre âge. Les bras m’en tombent. Mais ce qui monte en moi ne ressemble pas à de la douceur. Peut-être dois-je prendre un peu de recul historique, de distance, pour adoucir mes vues ?
En France, on fête le 40ème anniversaire du Mouvement de Libération de la Femme. Non seulement les grandes causes du MLF restent d’actualité, mais elles s’alourdissent de nouveaux enjeux (violences, précarité, obscurantisme religieux etc.). Le Mouvement Français du Planning Familial va vers ses 55 ans et se débat dans les couloirs de la mort de la politique libérale et conservatrice. Pas de douceurs ministérielles en vue pour les grossesses précoces, non désirées, l’accès à la contraception, la prévention. La seule chose qui prenne de la distance, ce sont les droits sexuels des femmes … (et des hommes par la même occasion). J’invoque le bon génie militant de la « douceur attitude », décidemment aux abonnés absents.
En Afrique, 17 pays fêtent le cinquantenaire des Indépendances. Sur la statue de la renaissance africaine érigée à Dakar, la femme est là, certes, mais son statut est beaucoup moins monumental que la statue qu’elle orne : la femme est debout, toute menue, derrière l’homme tout en muscle. Il la tient par la taille : la protège, la guide, la soutient … la retient ? Il porte aussi l’enfant (un garçon ?) à bout de bras, les yeux rivés sur l’avenir. Il est l’Homme, le chef, sans aucun doute. Le regard de la femme ne porte pas sur l’horizon mais sur l’enfant. Un regard tout doux d’ailleurs. LA femme, maternelle, « suiveuse » ! Imaginez ce même monument avec la femme devant ! Non ? Bon alors vraiment à côté, à la même hauteur, égale à lui … et à elle-même. On estime que le monument aura une durée de vie de 1200 ans. Espérons que nous n’aurons pas à attendre l’an 3210 pour inaugurer la douce heure de l’égalité et des indépendances pour toutes !

Claudy Vouhé

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