Bulletin novembre 2010 : Citoyennes sans peurs ?

Le 23 septembre 2010, une centaine de femmes et hommes ont traversé les rues d’Ottawa lors de la marche « La rue, la nuit, femmes sans peur », aussi connue sous le nom de « Take Back the Night ». L’objectif de cet événement était de dénoncer la violence et l’exploitation sexuelle envers les femmes et de revendiquer le droit des femmes à occuper les espaces publics, et ce, qu’il s’agisse du jour ou de la nuit.

En effet, 48% des femmes affirment qu’elles ne se sentent pas en sécurité de se promener seule la nuit, tandis que les hommes partagent cette peur à seulement 16% ». Cet article paru sur le site www.sysiphe.org il y a quelques mois trouve écho en cette fin de novembre. A l’occasion du 25 novembre et de la campagne « 16 jours contre les violences faites aux femmes », la visite des sites dédiés à ces événements prend vite une allure de tour du monde des horreurs faites aux femmes, des erreurs d’appréciation quant à leurs conséquences et des lenteurs à les éliminer. Au cours de ce voyage souvent infernal, se dessine aussi un itinéraire, parfois rageant parfois encourageant, des initiatives gouvernementales ou d’associations militantes décidées à changer les choses.

Ce dont on parle peu, c’est de la peur de la violence. Si vous tapez « vivre sans peurs » sur internet, vous trouvez des centaines d’ouvrages et de forums qui vous rappellent qu’il est normal d’avoir peur, que la peur fait grandir, mais qu’il faut apprendre à surmonter ces peurs … un éclairage privé sur la peur sur un mode très en vogue de « développement personnel ». On vous recommande quelques best-sellers et séances de psychothérapie pour conjurer vos peurs et … vous voilà libéré-e !

Avoir peur de la violence, ce n’est pas seulement avoir peur au moment où la violence arrive. C’est vivre la possibilité de la violence comme une présence de tous les instants, c’est l’anticiper dans nos agissements, c’est sentir l’acceptation générale plus ou moins explicite de la « normalité » de cette violence, c’est savoir que tout parcours de dénonciation et de réparation sera long et souvent illusoire. C’est savoir, que si/quand cela nous arrive, la vie bascule. Avoir peur de la violence, c’est ne pas savoir ce dont on serait capable si quelqu’un osait toucher un seul des cheveux de notre enfant.

Personnellement, il est rare qu’un seul jour passe sans que j’aie l’écho d’une femme battue par son conjoint, d’une enfant abusée, d’une femme lapidée, d’un mariage forcé, d’une agression sexuelle. Alors chaque fois que je pars marcher seule ou faire du vélo dans les bois, j’y pense … je reste sur les chemins fréquentés. Si je gare ma voiture au parking souterrain, j’évite les angles sombres, je marche sur les trottoirs éclairés … j’ai intégré, malgré moi, une stratégie de prévention. Et je transfuse cela à ma fille, consciente que « naturellement », j’aimerais lui dire tout le contraire : « … fais confiance aux gens, ne te méfie pas des inconnus qui te contactent dans tes jeux internet, ne refuse pas l’aide de la personne qui voudrait te ramener chez toi si tu es perdue dans la rue ! » Ne lisez pas de paranoïa dans mes propos, ça ne m’empêche pas de vivre, de bouger, de partir … et d’oublier régulièrement de fermer la porte à clef le soir. Mais c’est difficile de vouloir éduquer une fille dans l’idée de l’égalité entre les sexes tout en laissant filtrer la nécessité d’une méfiance nécessaire envers les hommes.

La peur de la violence physique dans la sphère publique ou privée, n’est-elle pas que la partie visible de l’iceberg ? Que dire de la peur de celle qui sait qu’elle sera retirée de l’école, qu’on va la marier contre son gré, qu’elle devra se soumettre à son frère, son mari, son père, qu’elle devra vivre une vie qu’elle n’aura pas choisie … des pages pourraient être remplies. Des pages sans marge de manœuvre.

Mais il y a des peurs plus insidieuses encore, parce qu’il est difficile pour les expliquer, d’invoquer la violence telle qu’elle est définie et cernée actuellement dans les politiques et programmes. Si ces peurs, contextuelles à tendance universelle, ne sont pas réservées aux femmes, elles les concernent tout particulièrement du fait des conditions culturelles, sociales et économiques qui les font naître : la peur de ne pas correspondre aux critères de la beauté féminine (trop grosse, trop mince, trop noire, trop blanche, trop vieille, selon les contextes !), la peur de tomber enceinte quand ce n’est pas/plus le moment, de ne pas pouvoir accéder à la contraception et à l’avortement dans de bonnes conditions, la peur de se retrouver mère célibataire stigmatisée, celle de ne pas avoir d’enfant quand on attend de vous la maternité, d’en avoir encore quand vous n’en voulez plus, de ne pas concevoir de garçon pour prolonger le nom, d’accoucher d’une fille quand tout le monde veut le garçon, peur de la faire exciser … ou de ne pas le faire, la peur de ne pas être « une bonne mère », la peur du « qu’on dira-t-on » si on reste célibataire (même si on s’en sort très bien), de trouver un compagnon qui voudra bientôt une autre femme, la peur d’aimer une autre femme … la peur de ne pas pouvoir articuler vie professionnelle et vie de famille, d’avoir à choisir entre éducation, carrière et enfants, … la peur de se retrouver seule avec les enfants quand on a ni formation ni revenus (parce qu’on a passé 10 ans à « seulement » les élever), de perdre son emploi parce qu’on est enceinte, de ne jamais gagner assez pour nourrir tout le monde et payer le loyer, de ne pas pouvoir faire des études ou le métier qui nous plait parce que c’est « pour les garçons », la peur de ne pas avoir de bonnes notes si on ne couche pas avec son professeur, et pas de promotion si on ne flatte pas le patron, la peur de ne plus rien avoir à vendre que son corps, de se voiler ou de se dévoiler, de se faire attaquer sur sa vie personnelle si on brigue un poste politique, la peur de s’entendre dire que les femmes sont trop « timides » et que c’est de leur faute si la parité n’est pas au rendez vous, la peur d’y aller quand même … et de ne jamais pouvoir arriver à tout faire et bien !

Ma question est simple (enfin …) : dans quelle mesure toutes ces peurs disparaitraient-elles dans un monde où l’égalité entre les sexes serait avérée ? Dans quelle mesure les peurs des hommes et celles des femmes ne sont pas le simple recto/verso des inégalités de pouvoir qui nous empoissonnent la vie ? En est-on arrivé à faire passer pour des peurs existentielles « normales », essences de la personnalité féminine, des peurs qui ne sont en fait que le reflet de violences symboliques et économiques contre les femmes, intrinsèquement enracinées dans les cultures qui nous bercent … ou nous charrient ?

D’après le philosophe Friedrich Nietzsche, « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » … Les violences tuent, souvent. Les peurs, elles, ne tuent pas directement, mais elles nous étouffent, elles nous paralysent, nous empêchent de nous épanouir. Et c’est insupportable. Ces peurs nous rendent-elles plus fortes ? Pas si sûr, mais elle nous motivent peut-être à militer, et c’est déjà beaucoup.

Alors, à l’heure de la mobilisation contre les violences faites aux femmes, osons déconstruire la violence. Sortir dans la rue ne suffit pas. Il nous faut sortir de nous-mêmes tout ce qui n’est pas « nous », lâcher ses peurs qui ne sont que l’écho des peurs des autres. Ne réduisons pas la violence contre les femmes à la manifestation d’actes physiques commis contre elles. Tout horribles, répugnants et punissables soient-ils, ces actes font partie d’un dédale complexe et insidieux de droits niés et de violences ordinaires distillées par tous les pores de nos sociétés. Et c’est cela qu’il nous faut sans cesse combattre.

Claudy Vouhé,
Présidente de l’association Genre en Action

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