Bulletin octobre 2005 : Le micro crédit « nobellisé » - entre satisfaction et inquiétude…

Ça y est, le professeur Muhammad Yunus qui se vante d’être le père du micro crédit l’a obtenu, le plus prestigieux des prix internationaux, le Nobel de la Paix. Il y a bien évidemment des raisons de s’en réjouir et les médias ne manquent pas de rejoindre l’engouement quasi généralisé pour ce qui est souvent présenté comme le moyen le plus efficace de lutter contre la pauvreté. Les femmes, y sont présentées fréquemment comme des « super agents de développement » : en même temps entrepreneures, mères et voisines altruistes et clientes responsables qui remboursent (presque) toujours ses crédits…

Certains articles sont un peu plus nuancés, citant des critiques énoncées depuis un certain temps déjà (voir par exemple cet état des débats dressé en 2003 : Le microcrédit pour les femmes pauvres - Solution miracle ou cheval de Troie de la mondialisation ?) qui s’étonnent sur le fait que le micro crédit implique des taux d’intérêt souvent au-dessus de 20%, n’entrainant pour beaucoup que du « micro endettement », notamment pour ceux qui sont censés être les premières bénéficiaires : les plus pauvres des pauvres. Certaines réserves nous parviennent d’ailleurs de sources assez inattendues : Bill Gates, par exemple, l’ancien PDG de Microsoft et mécène très connu, fait remarquer que les pays du Sud doivent d’abord résoudre leurs problèmes d’infrastructures lourdes, portant notamment sur l’accès à l’eau et à la santé (voir "Le micro-crédit, un modèle de développement durable").
Dans la petite revue de presse que j’ai pu faire de cet événement qui s’inscrit habillement dans la décennie du micro crédit, le grand absent est le genre : l’analyse en termes de rapports sociaux de sexe n’est quasiment pas abordée, la question de l’influence du micro crédit sur le statut des femmes dans les familles et communautés, sur leurs rôles, tâches et responsabilités, sur les relations avec leurs époux, fils, frères ou pères est absente.
Quelles sont donc ces inquiétudes en termes de genre que l’ont peut souligner ? A titre d’illustration on peut souligner qu’au moins sur le sous-continent indien, un pourcentage significatif de femmes souscrit un microcrédit sur demande de leur mari qui est le seul à contrôler l’utilisation et les éventuels bénéfices de ce crédit. Pour d’autres femmes qui peuvent investir le crédit dans leur propre entreprise, il n’est pas évident qu’elles puissent disposer des bénéfices générés. Et partout des évaluations montrent qu’une hausse des revenus de la femme entraine fréquemment une diminution quasi-proportionnelle des dépenses familiales de la part de l’époux. La répartition des tâches, charges et responsabilité évoluent souvent en défaveur des femmes qui avaient déjà auparavant une journée de travail plus longue que les hommes. Et la liste est loin d’être exhaustive…
Reste un autre aspect gênant : était-il vraiment indispensable de donner le prix à un homme pour récompenser les innombrables efforts de centaines de milliers de femmes partout dans le monde ? J’ai eu l’occasion de rencontrer le Pr. Mohammed Yunus, il y a quelques années lors des rencontres Nord Sud à Agen au Sud de la France et son charisme m’a en effet impressionné. Mais cet homme très médiatique est extrêmement paternaliste quand il parle des bénéficiaires de la Grameen Bank et il souligne surtout leur grande capacité de travail, leur sens pour le bien être familial et communal, leur sérieux quant aux remboursements, leurs devoirs quant au développement et à la lutte contre la pauvreté. Pas un mot sur le temps qu’elle passe à remplir leurs obligations envers la Grameen Bank (réunion fréquentes, apprentissages et application des « commandements », temps passé pour recouvrir des dettes, etc.), sur la surcharge chronique dont elles sont victimes, sur le harcèlement qu’elles subissent de la part des agents de crédit, voire des autres membres de leur groupe en cas de difficultés de remboursement. Ni sur leurs droits qui restent souvent bafoués, sur la hausse de la violence domestique dont elles témoignent et sur la crise que vivent beaucoup dans leurs couples, les époux se voyant remis en question dans leurs rôles traditionnels, sans avoir beaucoup d’ouvertures pour évoluer vers d’autres.
C’est l’idée ingénieuse de Pr. Yunus et surtout son sens de la communication, pour ne pas dire du marketing de cette idée, qui sont primés par le Nobel et non pas le fait que le micro crédit, sous certaines conditions (administration par le biais de groupes solidaires, combinaison avec d’autres produits financiers, et surtout avec le renforcement de compétences de ces femmes, pour n’en citer que quelques unes) peut contribuer à l’empowerment des femmes et donc à une réduction des inégalités entre femmes et hommes qui restent un indicateur central de « mal-développement ».
Que le micro crédit pour les femmes soit ainsi récompensé, reste une bonne chose, même si ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons - utilisons cette occasion pour parler de tous ces enjeux centraux mais oubliés dans les messes médiatiques dont la célébration d’un homme qui a créé une opportunité, cachent les efforts, le courage et l’énergie que déploient ces millions de femmes qui ont su saisir cette opportunité ! Elles la saisissent pour améliorer leur situation de vie et celle de leur famille, mais aussi pour gagner un peu plus d’autonomie et pour se faire respecter un peu plus et pouvoir faire entendre leurs opinions et défendre leurs intérêts. Voilà une réelle contribution à la paix dans ce monde qui mériterait d’être primée !
A cet effet, je vous invite à envoyer au réseau (coordination chez genreenaction.net) les articles sur le microcrédit qui en font une analyse « genrée » et qui soulignent non seulement ses atouts, mais aussi ses limites, en informant aussi sur autres modèles que la trop fameuse Grameen Bank du Pr. Mohammad Yunus - il n’est pas trop tôt de les diffuser le plus largement possible, aussi à travers ce site de Genre en Action.

Bonne lecture des nouveautés sur le site (voir ci-dessous) !
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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