Bulletin octobre 2007 : Des violences sexuelles, de la sexualité violente – la Côte d’Ivoire nous choque et nous interpelle

Mon malaise est grand en sortant de la présentation du rapport de Human Rights Watch, « Mon cœur est coupé - Violences sexuelles commises par les forces rebelles et pro-gouvernementales en Côte d’Ivoire » (voir http://www.genreenaction.net/spip.php?article5767) le 16 octobre à Paris. Les atrocités qui ont été évoquées par Etelle Higonnet, la chercheure qui a enquêté et rédigé ce rapport, et par Mme Traoré, une survivante exilée en France et présente pour témoigner, sont inimaginables, et me font presque physiquement mal dans mon corps de femme.

Les deux présentatrices étaient elles-mêmes très émues et hantées par le désespoir : les faits relatés n’appartiennent pas au passé mais continuent à se produire aujourd’hui, dans l’indifférence quasi-généralisée des medias et des grandes puissances sur la scène mondiale. On peut espérer qu’une des exceptions sera l’ONU, ou de différents acteurs ont pris des positions encourageantes suite à publication du rapport de Human Rights Watch (le directeur du Protection Cluster en Côte d’Ivoire Saber Azam, le Secrétaire Général, son représentant Pierre Schori, et Rapporteuse Spéciale Radikha Cooraswamy ont tous évoqué avec inquiétude le problème des violences faites aux femmes). Reste à voir dans quelle mesure les déclarations se traduiront par des actions concrètes sur le terrain.

Viols « ordinaires », viols collectifs, esclavages sexuels, incestes forcés, viols d’enfants, viols avec des objets dont des machettes,… la liste est longue, horrifiante. Ces actes ont souvent lieu en public, augmentant encore l’humiliation infligée, ou dans des « camps » où un certain nombre de femmes partagent ce sort, ce qui soutient l’hypothèse que ces exactions commises aussi bien par les forces pro-gouvernementales que celles pro-rebelles ne sont pas des actes de quelques « mauvais éléments » isolés, mais des armes quasi-institutionnalisées d’un conflit qui dure. Ainsi, on constate que chaque crispation politique dans cette situation de crise latente, donne lieu à une nouvelle vague de violences sexuelles (qui touchent d’ailleurs parfois aussi des hommes, comme l’évoque le rapport cité).

La vaste majorité de ces femmes qu’Etelle Higonnet préfère appeler survivantes plutôt que victimes, ne bénéficient d’aucune prise en charge – pendant la crise ivoirienne, une bonne partie du système sanitaire ivoirien n’est plus fonctionnel et le nombre de psychologues actifs sur les violences sexuelles en Côte d’Ivoire est dérisoire face aux besoins. Elles sont stigmatisées et marginalisées dans leurs propres groupes sociaux et soignent leurs blessures physiques et psychiques toutes seules, comme elles le peuvent, ou avec des guérisseuses traditionnelles. Les survivantes qui ont réussi à fuir ce pays, où elles ne sont plus en sécurité, où elles se font agresser par ceux qui sont censés les protéger, vivent souvent dans des conditions de très forte précarité au Mali, au Burkina Faso ou en France et nombreuses sont celles qui se voient obligées de s’adonner au « sexe de survie » pour survivre et nourrir leurs enfants : elles vendent leurs corps pour mille FCFA, ou un plat de nourriture… L’ampleur du phénomène des violences sexuelles est telle que pour celles qui restent, la peur est généralisée et malheureusement trop souvent justifiée, comme le montrent par exemple les retentions, viols et autres violences à l’égard des femmes commis lors de contrôles aux nombreux barrages présents dans le pays, au nord comme au sud.

Le corps des femmes est devenu un champ de bataille des belligérants, réduisant la femme à sa fonction reproductrice dont l’atteinte humilie le groupe entier et perturbe sa reproduction en tant que groupe. Ou est-ce encore pire, comme le suggère ce titre d’un article dans un ouvrage collectif dont je viens de recevoir l’annonce, titre qui me donne la chaire de poule : « Violences de sexe. Seigneurs de guerre et saigneurs de vagins » (Patrick Vassort, Parution Illusio n° 4/5 - Libido. Sexes, genres et dominations, 608 p., octobre 2007, http://revueillusio.free.fr) ? Peut-être les femmes sont réduites à leur vagin dans l’imaginaire des combattants, ce qui expliquerait aussi les cas relevés de viols de femmes qui pourraient être les grand-mères de leurs violeurs et pour lesquelles la fonction reproductrice n’est pas en jeu de la même façon que pour les plus jeunes.
En tous les cas, la souffrance individuelle des femmes ne semble intéresser personne et surtout pas les autorités. Depuis le début du conflit et des violences sexuelles, aucun des auteurs de ces actes barbares n’a été traduit en justice, ni dans la zone contrôlée par les forces gouvernementales, ni dans celle des forces rebelles. Toute tentative de porter plainte est de toute façon freinée par l’obligation de facto d’un certificat médical attestant les conséquences des violences subies, certificat qui coûte la petite fortune de 20.000 à 30.000 FCFA. Ces violences sexuelles contre les femmes ne sont pas non plus reconnues et condamnées clairement par les puissances internationales – ces « dégâts collatéraux normaux » d’un conflit sont potentiellement gênants dans le processus de réconciliation franco-ivoirienne aussi bien que pour les tentatives d’expansion américaine face à ce certain vide diplomatique laissé par la France depuis les crispations en début du conflit.

Toute dénonciation de ces actes en Côte d’Ivoire même est fortement réprimée et extrêmement dangereuse pour les militant-es et ONG ivoirien-es, même l’auteure du rapport a reçu des menaces de mort, malgré son passeport américain. La manifestation du 16 octobre a néanmoins eu pour objet de mobiliser toutes les forces de bonne volonté pour contribuer à des actions de plaidoyer, d’aide à la prise en charge des survivants en Côte d’Ivoire et en exil et à toute initiative pouvant contribuer à la prévention de futures atrocités de ce type comme par exemple l’éducation à la paix – le rapport contient d’ailleurs une série de recommandations précises. Si vous voulez contribuer à ces efforts sous une forme ou une autre, contactez Mme Traoré (mame1dali chez yahoo.fr) ou Etelle Higonnet (ethel.higonnet chez gmail.com), l’auteure du rapport.

Pour moi, la dimension politique de l’utilisation de la violence sexuelle comme arme, tolérée, encouragée voire organisée par des belligérants dont un président reconnu par ses pairs au niveau international et qui sera prochainement reçu avec tous les honneurs en France, continue à me poser question… Comme d’ailleurs la dimension individuelle, celles des femmes dont la peine n’est pas reconnue, ni prise en charge (et pour lesquelles les violences de la part des belligérants s’accompagne malheureusement aussi d’une hausse de violences conjugales et domestiques dans ce climat de tensions généralisées), mais aussi la dimension individuelle au niveau des hommes, dont l’acte sexuel sert à humilier, à dominer et à se reproduire, se « conforter », sans céder à la tentation romantique de parler d’un acte sexuel motivé par la passion, voire l’amour – comment est-ce possible que ce qui est à la base le même acte intervient avec des motivations si différentes et d’apparence contraires ? N’est-ce pas une question fondamentale pour comprendre le caractère quasi-universel des rapports de domination que les hommes entretiennent avec les femmes ? Mon malaise reste profond, par rapport aux atrocités extrêmes perpétuées en Côte d’Ivoire, bien entendu, mais aussi au-delà, par les questions de fonds qui sont soulevées. D’autant plus que le cas de la Côte d’Ivoire n’est pas isolé, la RDC (http://www.genreenaction.net/spip.php?article5768 ; http://www.genreenaction.net/spip.php?article5780), le Darfour http://www.genreenaction.net/spip.php?article5494) et la Birmanie (http://www.irrawaddy.org/article.php?art_id=9033, en anglais) sont d’autres exemples d’actualité, les agissements de l’armée japonaise autour de la dernière guerre mondiale représentent un exemple plus historique (voir http://www.genreenaction.net/spip.php?article5799) et la liste est beaucoup plus longue, beaucoup trop longue…

Il ne reste qu’à nous mobiliser !

Bonne lecture des nouveautés sur le site, bien solidairement
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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