Bulletin octobre 2008 : « Les femmes noires n’existent pas ! »

« Les femmes noires n’existent pas ! ». Non, je ne m’étais pas trompée, c’est bien ce qu’elle avait dit, Jurema Werneck, cette afro-brésilienne (donc, femme noire en apparence) qui présentait une communication sur les stratégies politiques des mouvements de femmes noires contre le sexisme et le racisme au Brésil dans le cadre du colloque passionnant « Vents d’Est, vents d’Ouest, mouvements de femmes et féminismes anticoloniaux » qui a eu lieu mi-octobre à Genève à l’Institut de Hautes Etudes Internationales et de Développement (l’ex-IUED, pour raccourcir en rappelant ce sigle bien connu – pour plus d’informations : www.genre-dev.org). Etant à la coordination d’un réseau dont la plupart des membres sont des femmes noires, j’étais interpelée.

« Oui, c’est vrai, nous n’existons pas. Simone de Beauvoir nous a dit que nous ne naissons pas femme et la biologie nous enseigne que la race n’existe pas non plus » a-t-elle expliqué, avant de nous parler des enjeux identitaires pour des personnes comme elle, faisant le lien avec le passé d’esclavage. Elle avait réussi son coup par une telle introduction : nous étions tout ouïe après une telle « accroche ».
Evidemment, cette boutade de la non-existence des femmes noires fait penser à Elsa Dorlin, cette enseignante-chercheure française qui travaille, entre autres, sur la construction de la différence sexuelle et raciale, notamment d’un point de vue médical. Une des choses intéressante qu’elle démontre est que « le sexisme et le racisme ne sont pas tant théoriquement comparables qu’inextricablement liés d’un point de vue historique », car leur entrée dans la sphère politique daterait - du moins pour la République Française - de la même époque, notamment du XVIIIe siècle (à titre d’exemple pour la bibliographie d’Elsa Dorlin : Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe, PUF, 2008, (http://www.genreenaction.net/spip.php?article6535) ;
La matrice de la race : généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, La Découverte, 2006 ; Le corps, entre sexe et genre, L’Harmattan, 2005 )
En effet, qualifier quelqu’une de « femme noire » peut être motivé par du sexisme et du racisme : ces signaux visibles que sont les attributs sexuels ou la couleur de la peau sont à l’origine de la construction de notre propre identité et aussi du regard que l’on porte sur nous, en termes d’identité perçue, ouvrant la porte à une batterie de stéréotypes qui ont la vie dure et qui réduisent nos choix effectifs comme individus et en tant que groupe. Pourtant, en creusant un peu, nous nous rendons compte encore et encore que les inégalités sur la base du sexe ou de la couleur de peau n’ont pas de justification biologique (concernant l’imprécision biologique du sexe, à voir par exemple le n°1 du volume 27 de la revue Nouvelles Questions féministes, "A qui appartiennent nos corps ? Féminisme et luttes intersexes").
Mais Jurema Werneck explique plus tard dans sa communication que les femmes noires au Brésil sont associées à un stéréotype de militance – un héritage de la lutte contre l’esclavage – alors que l’image des femmes blanches n’est pas associée à la lutte. En effet, être « femme noire » peut aussi être une identité revendiquée comme le fait Angela Davis (entre autres) autour du « Black Feminism » américain (Elsa Dorlin est encore la référence : Black feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, L’Harmattan, 2008).
Ce qui me fait penser à la signature électronique automatique d’une de mes anciennes étudiantes, une centrafricaine (entre autres : elle avait des parents d’origines africaines diverses) : "Je suis femme, je suis noire, je me bats et j’espère..." signe-t-elle tous ces mails, en guise de manifeste, tout en cohérence avec sa jeune vie qui est pleine d’engagement, de prise d’initiative et de responsabilité, d’intégrité, de solidarité, de contradictions aussi, mais surtout de détermination et d’endurance.
Et là je me dis : heureusement qu’elles existent, les femmes noires !

Quelques petites précisions en guise de PS :
Comme vous avez pu le lire depuis des mois, le réseau Genre en Action sera représenté au forum d’AWID le mois prochain en Afrique du Sud (lire http://www.genreenaction.net/spip.php?article6513). Nous avons réussi à organiser une couverture médiatique de l’événement en français. Rendez-vous donc sur le site de Genre en Action pour suivre presque en temps réel les points fort de cet événement clé pour les mouvements pour les droits des femmes au niveau international qui se déroulera du 14 au 17 novembre au Cap.
Par ailleurs, je rappelle que les expert-es (consultent-es, formateur-trices, etc.) parmi vous sont invité-es à s’inscrire dans notre banque d’expert-es. L’utilité réelle de cet outil pour celles et ceux qui cherchent ou qui offrent une expertise, dépend aussi du nombre d’inscrit-es. A vos claviers, donc !

Bonne lecture des nouveautés sur le site !
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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