Bulletin septembre/octobre 2009 : Violences et masculinités, discours d’ici et ailleurs – un thème et des variations ?

Ça y est, c’est de nouveau la saison des soutenances de mémoires qui font partie de ma deuxième activité professionnelle de professeure associée à temps partiel. Un des mémoires remarquable que je devais apprécier cette année traitait de la crise des masculinités en Afrique du Sud, ou plus précisément du discours public autour des hommes dans la nouvelle démocratie sud-africaine.

Joël Charbit, l’auteur de ce mémoire de recherche en sciences politiques, a essayé de décortiquer comment les médias et les politiciens se sont positionnés par rapport à ces nouvelles qui ont fait le tour du monde, après avoir mis en émoi l’opinion publique sud-africaine : un nombre d’agressions sexuelles très élevé accompagné d’un nombre ridiculeusement bas d’inculpations et d’une prolifération du VIH/SIDA, des viols d’enfants et de bébés ayant atteints des « proportions épidémiques » (« Un enfant violé tous les 3 minutes en Afrique du Sud » a titré un article du Mail and Guardian en juin cette année), etc., le tout menant à une « panique moral » en Afrique du Sud face à cette « la crise des masculinités ».
Des auteurs cités dans ce mémoire mettent en avant qu’en Afrique du Sud la masculinité est liée, par des normes sociales et une industrie médiatique puissante, à la prouesse sexuelle et au succès économique. Malgré l’existence d’initiatives visant à répondre à « la crise de la masculinité » (forum de discussions et d’échange, ateliers de formation, d’éducation à la santé et d’éducation sexuelle), il reste très difficile d’encourager la formation d’identités amenant les hommes à rejeter la violence et l’agression.
En revenant aux années 80, avant la fin de l’Apartheid, on note que la masculinité avait déjà une place importante dans le conflit entre l’ANC (African National Congress) et l’IFP (Inkhata Freedom Party), pourtant tous les deux engagés dans la lutte contre le régime d’Apartheid. L’Inkhata accusait l’ANC de menacer la virilité zouloue, notamment par l’appel à la désobéissance civile, prônée par l’ANC, qui n’entrait pas dans le champ de la masculinité valorisée par les normes sociales. Déjà pendant cette époque, les violences sexuelles sur des femmes, en particulier dans les « townships » (les quartiers où vivaient la majorité des populations « noires ») trouvent un certain écho dans les médias. Les tentatives d’explication se basent de manière récurrente sur l’idée d’une sexualité noire plus active, plus agressive, plus sauvage, bref sur des arguments raciaux et liés à un déterminisme biologique.
C’est autour de 1990 qu’un tournant historique s’est opéré par la mise à l’agenda de l’ANC des violences à l’égard des femmes et plus généralement du statut des femmes. Les débats tournaient autour de la « triple oppression » – de race, de classe et de genre – et il était considéré que l’oppression de genre était ancrée dans la culture et dans les pratiques religieuses. Le mouvement de libération se devait donc de trouver une réponse à ce problème. La prise en compte de l’égalité de genre dans la nouvelle constitution de l’Afrique du Sud post-Apartheid est en effet exemplaire.
En recherchant pourquoi cette prise en compte de la violence de genre comme problème politique n’a pas permis d’éviter la prolifération de ces violences, différents modèles d’explication, dont je partage ici deux, puisent dans l’histoire. D’une part, l’usage de la violence à des fins de combat politique avait créé une « masculinité de combat » auprès d’une classe de militants qui ont alors continué à faire usage de la violence (sexuelle et autre) pour atteindre leurs buts après la cessation des combats politiques. D’autre part, la dichotomie entre deux types de masculinité, la masculinité rurale noire et la masculinité urbaine noire, met l’accent sur la pluralité des masculinités en Afrique du Sud. La première est qualifiée de « masculinité africaine », se basant sur une identité africaine caractérisée par des liens forts de proximité tribale et ancestrale et une africanité essentialiste à travers la représentation de « cultures africaines intemporelles », alors que la masculinité urbaine a rejeté les valeurs traditionalistes.
D’autres explications prennent en compte des facteurs psychologiques (restauration d’une certaine masculinité et virilité déniées aux hommes noirs pendant la période d’Apartheid) et le contexte socio-économique (le taux de chômage élevé et le niveau de vie très faible de la majorité de la population noire créent une crise dans l’accessibilité du mariage, la dot étant trop chère). Dans ce contexte de pauvreté, beaucoup d’hommes sont non seulement incapables de remplir le rôle - attribué par eux-mêmes et par leur environnement social - de principale source de revenu du ménage. Ils peuvent aussi se sentir incapables à incorporer les nouvelles attentes des femmes en termes d’égalité. Il est indéniable que les transformations structurelles de l’Afrique du Sud post-Apartheid ont une influence importante sur les identités masculines, notamment par la manière dont se lient masculinité, identité et pouvoir.
Connell et Messerschmidt, deux auteurs sur le concept de la masculinité cités dans ce mémoire, distinguent différentes catégories de masculinités. Celle qui semble poser problème en Afrique du Sud aujourd’hui est la masculinité hégémonique, « qui incarne la réponse, valide à un moment donné, au problème de la légitimation du patriarcat, qui garantit (ou est censée garantir) la position dominante des hommes et la subordination des femmes ». On parle d’hégémonie parce qu’il existe une tentative de « préserver, légitimer et naturaliser les intérêts des plus puissant – marginalisant et subordonnant les voix des autres groupes ».
Néanmoins, face aux viols d’enfants et de bébés, le recours à des explications de l’usage de la violence à des fins de maintien de la domination patriarcale ne semble pas suffire. Au-delà de la « crise de la masculinité », c’est la « crise morale » de la nation qui est évoquée.
Beaucoup d’autres aspects sont étudiés dans le mémoire, comme le discours sur la masculinité dans le contexte de l’épidémie du sida et le positionnement très critiquable de T. Mbeki et comme la présentation de tradition et modernité comme deux positions incommensurables, par exemple dans le procès pour viol contre J. Zuma. Le mémoire devrait prochainement être consultable ici sur le site de Genre en Action permettant de mieux saisir cette recherche dans son ensemble.

J’étais en pleine lecture de ce mémoire quand les médias français ont annoncé l’arrestation de Roman Polanski, réalisateur franco-polonais de renom international. Arrêté en Suisse dans le contexte d’une demande d’extradition de la part des Etats Unis d’Amérique, Polanski est inculpé de viol sur une mineure aux Etats Unis en 1977. Alors qu’elle venait pour une séance photo que Polanski réalisait pour un magazine, la jeune fille a déclaré avoir été victime de viol et droguée avant les faits. Polanski a alors plaidé coupable devant la justice mais en niant la contrainte – donc le viol – et le fait de l’avoir droguée. Il s’est soustrait à la justice américaine en 1978, refusant de remettre les pieds aux Etats-Unis où il risque une très lourde peine de prison pour cet acte imprescriptible outre-Atlantique. Ce qui intéresse la justice américaine apparemment, c’est autant la nature de l’acte pour lequel la victime (13 ans à l’époque des faits) a finalement retiré sa plainte (après « indemnisation », apparemment), que le fait d’avoir fuit la justice.
Ce qui m’interpelle surtout, c’est le traitement médiatique en France qui épousait au moins dans ses premières réactions dans sa grande majorité sans réserves la défense du cinéaste et banalisait du coup le viol sur mineure : la victime, c’est Polanski. Les termes employés étaient révélateurs : il était rarement question de viol mais « d’affaire de mœurs », « d’atteinte sexuelle ». De plus en plus nombreux sont les commentateurs à trouver cette levée de boucliers indécente, notamment parce qu’un grand nombre de politiciens se positionnent dans une affaire de justice en cours, étant allés apparemment jusqu’à des « demandes de mise en libération » de la part du gouvernement français.
AgoraVox (http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/affaire-polanski-etonnante-defense-62352) met en avant le discours du ministre français de la culture, Frédéric Mitterrand : « Si le monde de la culture ne soutenait pas Roman Polanski, ça voudrait dire qu’il n’y a plus de culture dans notre pays. » Pour lui, c’est « une histoire ancienne, qui n’a pas vraiment de sens ».
D’autres « contextualisent » les faits : à l’époque, nous étions encore très marqué par la libération sexuelle, des photos de jeunes filles nues étaient parmi les créations artistiques répandues (Hamilton, par exemple) et qu’il n’y avait pas les mêmes jugements moraux qu’aujourd’hui.
Comme le souligne Clémentine Autin dans son blog (http://clementineautain.fr/), la défense de Polanski se fait au nom de son talent et de sa notoriété. Frédéric Mitterrand le défend parce qu’il est un « cinéaste de dimension internationale ». La nouvelle directrice générale de l’UNESCO, Irina Bukova, a également déclaré : « je ne sais pas le détail mais c’est choquant (…) il s’agit d’une personnalité mondialement connue ». Jack Lang, ancien ministre de la culture de la France, veut que « la liberté soit rendue à ce grand créateur européen ». Les artistes célèbres devraient-ils donc échapper aux règles de droit valables pour le commun des mortels ?
Encore sur Agroa Vox (http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/faut-il-plaindre-roman-polanski-62459), un autre rédacteur commente : « On récuse la justice de classe, mais on nous propose une justice de célébrité. »
Le tout est d’autant plus gênant que les membres de la majorité au gouvernement en France ont réussi la pirouette de réclamer dans la même semaine la libération d’un violeur en fuite depuis 30 ans (Polanski) et la castration chimique des délinquants sexuels.

En regardant bien ce « fait-divers » autour de l’arrestation de Polanski, j’ai bel et bien l’impression que les mécanismes de la « masculinité hégémonique » sont manifestes dans ce cas-là aussi. Un viol par un homme zoulou ou un viol par un artiste de renommé internationale - est-ce vraiment si différent dans les traits des masculinités qui y sont sous-jacentes ?
Dans la dernière vague médiatique, le revirement ne cesse de m’interpeler : maintenant ce sont les défenseurs de Polanski qui sont les victimes de "lynchage médiatique" par acharnement, notamment des internautes, et on accuse celles et ceux qui partent du principe qu’un viol est un viol de puribonderie et d’une attitude excessivement moralisante.
Il serait sans doute édifiant si un jour un-e étudiant-e faisait aussi un travail de recherche sur la construction du discours public, l’utilisation d’arguments se référant à la culture et la morale et la mise sur agenda d’un problème politique dans la sphère Polanski.

Un mot sur les activités du réseau : ce bulletin arrive tardivement parce que je souhaitais y inclure les informations nécessaires pour l’inscription de participants non communicants au colloque « Genre et gouvernance » qui aura lieu du 17 au 19 novembre sur l’île Maurice. Si vous êtes donc intéressés par ce colloque et si vous avez la possibilité de prendre en charge vous-mêmes les frais de voyage et de séjour, veillez vous inscrire le plus rapidement possible et en tous les cas avant le 20 octobre 2009 (http://www.genreenaction.net/spip.php?article6760).
Pour tous les autres, on tachera de vous informer par le biais du site de ce colloque et on publiera les actes après, de manière à partager avec vous toutes l’essentiel des échanges qui y auront lieu.
Vu le retard que le bulletin a pris à cause de l’attente de la confirmation de l’hôtel pour le colloque, et vu le nombre de nouveautés à lire, ce bulletin couvrira les mois de septembre/octobre – on reprendra le rythme mensuel à partir de novembre. Si tout va bien, on aura alors le plaisir de vous annoncer la création de l’association Genre en Action qui fera vivre le réseau dans l’avenir.

Bonne lecture !
Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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