Burkina : une lueur d’espoir dans un continent bien éprouvé

Un témoignage émouvant de Luce Sirkis sur son combat contre les mutilations sexuelles féminines (MSF) et en particulier sur ses activités au Burkina redonne de l’espoir pour la lutte contre l’atteinte à l’intégrité physique et morale des femmes.

Pour moi qui ai lutté depuis plus de vingt-cinq ans contre les mutilations sexuelles féminines (MSF) des femmes et des fillettes africaines vivant en France, ce fut une expérience exaltante de revivre cette lutte aux côtés de l’Association des Femmes Burkinabé de Ouahigouya (AFBO), dans le village de Karma où j’avais rejoint la mission annuelle de L’APPEL-DROME.

L’excision (ablation des petites lèvres vulvaires et du clitoris), parfois aggravée par l’infibulation (ablation des grandes lèvres et coalescence de leurs moignons entraînant la fermeture presque complète du vagin) est une coutume néfaste qui sévit depuis des temps immémoriaux, surtout en Afrique, et ceci indépendamment des religions et des classes sociales.

Outre l’atteinte insupportable à l’intégrité de la personne, cette pratique pose un problème de santé publique puisque, outre le risque de mort immédiate par hémorragie, elle a pour conséquences de multiples infections gynéco-urinaires et des accouchements difficiles compromettant la vie de la mère et du bébé. C’est en Afrique que le pourcentage de décès lors des accouchements est le plus élevé.

Faire évoluer les mentalités pour changer les coutumes

Un Comité Inter-Africain contre les pratiques nuisant à la santé des femmes et des enfants basé à Addis-Abeba regroupe 28 Comités Nationaux très actifs, dont celui du Burkina Faso. Le Président Sankara a été un des premiers à faire voter (et surtout à appliquer) une loi interdisant la pratique tant coutumière que médicale de l’excision et condamnant exciseuse et parents contrevenants à la prison. Quelques procès eurent bien lieu,un numéro de téléphone vert existe pour signaler en urgence ; mais, bien qu’en déclin, le taux de femmes excisées est encore de 45 à 70% selon les régions du Burkina Faso.

Car, pour changer les coutumes, il faut faire évoluer les mentalités, et c’est là un travail de longue haleine .Il faut le mener au sommet bien sûr – écoles, universités, hôpitaux, meetings, Chartes internationales de l’Union Africaine, des Droits des Femmes, des Droits de l’Enfant- mais surtout à la base, dans les petites villes et les villages. Et c’est cette aventure humaine, ô combien ! que je viens de vivre dans le petit village de Karma.

En vue de sensibiliser les villageoises de Karma, nous nous sommes distribué les rôles lors d’une réunion préparatoire à la Maison des Femmes de Ouahigouya. Au jour dit, tous nous attendaient à l’ombre des nimiers de la place du village : les femmes bien sûr, mais aussi les filles et quelques garçons,et même, en arrière plan les hommes. Le but étaient de leur faire prendre conscience du problème et , à terme, de renoncer à la pratique ancestrale ; mais toujours volontairement et collectivement.

Madina, Présidente de l’AFBO, après les salutations d’usage, leur a parlé de toutes les douleurs supportées par les femmes (mariages précoces, souvent forcés, accouchements difficiles, grossesses multiples et rapprochées..). En venant à l’excision, elle leur a demandé pourquoi on les avait excisées. Réponses :
- pour être propre pour pouvoir prier
- pour être plus belles
- parce qu’on l’a toujours fait et qu’on le fait à toutes les femmes du monde.
Contre-argumentation point par point de Madina. Applaudissements.

Ensuite,en tant que médecin (qu’elles avaient consultée la veille) et grâce à une traductrice du français en mooré, à l’aide de schémas du Grand Livre de la Naissance,je me suis efforcée de leur expliquer, comme je l’ai fait si souvent dans nos PMI de banlieue, leur anatomie, les mécanismes de la puberté, de la procréation, de la grossesse, del’accouchement, de l’allaitement –avec régime adapté-, de l’espacement des naissances. Et, en tout dernier lieu ,de l’excision avec ses risques sur la santé des fillettes et des femmes. Applaudissements.

Enfin Awa, l’animatrice, leur a expliqué le programme national d’abolition de l’excision et la loi qui menace de prison exciseuses et parents. Applaudisssements.

Une décision communautaire

Toutes trois nous leur avons demandé de réfléchir ensemble avant de faire exciser leurs filles et d’en reparler avec nous dans un an. Il importait que la décision soit communautaire pour qu’aucune ne flanche…

Et là…victoire ! Salmata, leur Présidente, a solennellement affirmé en leur nom à toutes « que c’était tout réfléchi, qu’elles étaient décidées à cesser l’excision, et pas pour un an seulement mais pour toujours, et que, si l’exciseuse revenait au village, elle irait elle-même Salmata la dénoncer à la police ! ». A ce moment, toutes ensemble nous nous sommes mises à applaudir, à rire, à chanter, à danser, joyeuses, contentes les unes des autres.

Je suis sûre qu’elles auront respecté leur pacte quand je les retrouverai l’an prochain.

Mars 2008

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