Cameroun : état et défi de la condition de la femme

Entretien journalistique avec la Dr Justine Diffo Tchunkam, Enseignante chargée de cours en service à l’Université de Yaoundé II. : "Je crois qu’il est temps d’oublier un ministère de la Condition féminine".
L’universitaire et la militante des droits de la femme propose l’introduction du principe de la parité comme sésame à la révision constitutionnelle annoncée.

Repères : Comment avez-vous accueilli les décisions du chef de l’Etat revalorisant les salaires des agents publics ?
Dr. Justine Diffo Tchunkam : C’est une très bonne nouvelle pour la citoyenne camerounaise que je suis et pour la ménagère parce que depuis quelques temps, ce n’était plus facile de joindre les deux bouts. Le panier de la ménagère va se porter mieux, il y va de la santé de toutes les familles.

Vous êtes une enseignante d’université. 15% d’augmentation de salaire pour une chargée de cours de votre grade, c’est quoi l’incidence ?
Le réflexe que j’ai eu et je crois que c’est le réflexe de tous les Camerounais fonctionnaires, c’est de prendre ma calculette et de voir ce que ça peut produire sur mon salaire du mois d’avril. J’ai été recrutée comme assistante de l’UYII en 1998, mais j’ai été monitrice depuis la mère des universités en 1991 où je donnais les travaux dirigés. Avec
cela, vous pouvez calculer le nombre d’années que j’ai déjà passées dans la Fonction publique et j’y suis aujourd’hui en tant que chargée de cours avec tous les avantages que vous pouvez imaginer. J’étais à 355.000 Fcfa, avec les 15% en plus, c’est 53.000 Fcfa de plus, avec 10% de plus sur l’indemnité de non logement.

Doit-on comprendre que les Camerounais doivent d’abord secouer un peu les autorités pour que celles-ci apportent les réponses à leurs
préoccupations ?

Je ne pense pas qu’il faille faire cette lecture des mesures qui ont été annoncées par le chef de l’Etat. Si nous suivons bien l’actualité socio-politique de notre pays, ce sont des décisions qui étaient annoncées depuis fort longtemps, l’adresse à la nation du chef de l’Etat le 31 décembre à la nation faisait déjà état de cette série de mesures qui devaient être prises de façon imminente et ressurgir sur la santé politique et économique. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase c’était l’augmentation brusque du prix du carburant. Les autres citoyens ont dit : mais tiens, il faut profiter de la situation pour poser également nos problèmes. Je crois que les Camerounais ont fait une grève légitime pour voir baisser le prix du carburant.

Comment l’universitaire et la ménagère que vous êtes comprend le thème de la 23e édition de la journée internationale de la femme ?
Investir dans la femme et la jeune fille, c’est engager les moyens pour atteindre un objectif précis. S’il faut ramener cette expression dans son contexte, c’est les aider au développement de toutes leurs potentialités, en vue de la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement. Pour ma part, c’est en vue de promouvoir l’égalité des genres et de renforcer l’autonomisation économique, sociale et politique de la femme.

Qui doit investir ?
Je vais vous surprendre, je crois qu’il faut s’investir soi-même en tant que femme et être humain, prendre la décision personnelle de voir sa situation changer et de prendre conscience de ce que l’épanouissement commence par une décision personnelle. Au plan institutionnel, investir dans la femme c’est d’abord investir dans la jeune fille. Ce qui signifie qu’on mobilise un certain nombre de capacités, de moyens transversaux en ressources humaines et matérielles mais aussi financières pour garantir l’avenir et l’épanouissement de cette jeune fille.

Doit-on comprendre que l’investissement qui a été fait jusque-là dans la femme n’est pas au niveau des défis à relever ?
Non, beaucoup de choses ont été faites mais si le bon niveau avait été atteint, on ne serait plus en train de courir vers la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement. Investir dans la jeune fille, c’est investir dans le capital humain que nous représentons. Dans les centres de promotion de la femme, les causeries éducatives sont organisées, de même que dans les universités d’Etat, où nous avons des associations qui ont pour rôle d’interpeller, dans les centres médico-sociaux, la jeune fille en milieu scolaire, universitaire sur l’incidence que peut avoir une mauvaise gestion de sa santé sexuelle sur son avenir.

Il y a le défi de l’éducation pour la jeune fille.
L’égalité des genres est basée fondamentalement sur l’éducation : c’est le socle de toute vie. Une fille éduquée est une nation qu’on gagne, dit-on souvent, parce que la jeune fille éduquée créée une double dividende pour sa famille, pour elle-même et pour la nation.

Il y a un phénomène qui s’est développé, c’est celui des établissements spécialisés pour les filles, les CETIF. Dans certains milieux féminins, l’on estime que créer des établissements spécifiques pour les filles, c’est renforcer la discrimination.
On n’a pas totalement tort de le penser, parce que si on perçoit la jeune fille comme un être tout simplement, il faudrait lui donner ses chances de choisir la filière qu’elle voudrait poursuivre et qui peut avoir de l’impact sur son avenir. Ceci dit, lorsqu’on a créé ces filières spécialisées pour les jeunes filles, c’est parce qu’à l’époque, on pensait à ce qu’on appelle aujourd’hui des corps de métier pour ces filles, qui ne peuvent pas poursuivre de longues études, ceci pour qu’elles apprennent rapidement un métier qui va faciliter leur insertion socio-économique.

On se disait une fille, c’est bon pour la cuisine, la couture…
Je crois que ce n’est pas la lecture qu’il faut faire. C’est vrai que la répartition sociale des rôles les confine à ces tâches… Cela a permis de développer à l’époque un concept et une façon d’orienter les jeunes filles vers ces secteurs.

A-t-on encore besoin des CETIF ?
Je crois qu’on a toujours besoin des CETIF. Vous avez entendu parler du problème des jeunes qui sont descendus dans la rue parce que disent-ils, on ne s’occupe pas d’eux, ceux qui n’ont pas pu faire l’éducation formelle ont besoin qu’on développe pour eux l’éducation informelle pour leur faire acquérir des aptitudes pouvant faciliter leur insertion sociale et économique. Aujourd’hui, si on vient à éluder ces écoles qui sont pour les filles comme les écoles de la 2e chance, une session de rattrapage qu’on offre à la jeune fille faisant partie de cette jeunesse qui pense qu’on ne fait pas suffisamment pour ceux qui n’on pas eu la chance d’aller plus loin dans les études.

Avec tout un ministère voué à la femme et à la famille, vous vous dites que vous êtes bien comprises par les autorités du pays ? Le Cameroun en a-t-il vraiment besoin ?
C’est une question assez délicate, mais je vais m’aventurer à répondre de façon objective. Je vais partir du constat selon lequel on a toujours voulu créer des ghettos. Tout est parti de cette philosophie qui, dans les partis politiques, veut qu’on crée des sections, des organes spécialisés, des structures annexes, etc, avec cette philosophie, : les femmes ont leurs problèmes, et aux problèmes spécifiques, des réponses spécifiques. La femme en tant que citoyenne, a les mêmes problèmes que l’homme. Poser de cette façon, il faudrait plutôt créer des instruments qui permettront de répondre aux problèmes des citoyens, y compris ceux de la femme. On ne peut pas prétendre courir vers la réalisation de cette égalité en créant un département ministériel à part pour les femmes comme si les problèmes des femmes étaient différents de ceux des hommes. C’était peut être un passage transitoire parce que lorsque nous voyons les propositions des Nations-Unies, il faut prendre des mesures de discrimination positive transitoires qui vont permettre d’atteindre un certain seuil avant de généraliser certaines décisions. Je crois qu’il est temps d’oublier un ministère de la condition féminine et de créer un observatoire, comme le médiateur de la République rattaché à la présidence de la République, qui serait chargé de formuler des propositions, des avis sur l’avancement de la réalisation du genre au Cameroun, on ne peut pas créer des textes et prétendre chercher à arrimer le genre à ces textes. Je crois que dans certains pays, on a créé un ministère de la Justice, des Droits de l’homme et de l’Egalité des Chances et des opportunités, pour que la femme se sente complètement citoyenne. Nous ne sommes pas des êtres à part.

Depuis 1997, il faut un Code de la Famille au Cameroun, c’est une promesse du Chef de l’Etat, 11 années après, il n’est toujours pas disponible et les femmes ne semblent pas très mobilisées pour le revendiquer.
Vous dites depuis 1997, je m’attendais que vous me rappeliez d’abord un engagement du Chef de l’Etat à Maroua lors d’un discours programme où il a dit : " je m’engage à faire de l’égalité entre les droits de l’homme et les droits de la femme, une réalité " et c’est dans cette optique qu’il a justement dit qu’il fallait sortir. Nous sommes lasses d’attendre la promulgation du Code des Personnes et de la Famille. Aujourd’hui nous ne nous leurrons pas mais nous nous posons un certain nombre de questions. L’ACAFEJ est en plein sur ce chantier et moi-même j’ai travaillé à la relecture du Code en résonance avec la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, qui est une convention ratifiée sans réserve par le Cameroun depuis 1994. Tous ces jours, le ministère de tutelle nous dit que ce code est dans le circuit, nous sommes plus proche que jamais de sa promulgation. Allez-y savoir où on en est aujourd’hui. Les femmes ont besoin d’un Code des Personnes et de la famille. C’est le socle du droit des personnes, nous naviguons à vue, nous allons puiser dans le code civil Napoléonien d’avant 1960. La seule disposition que le corpus social ne veut pas voir disparaître dans le Code des personnes et de la Famille c’est " le mari est chef de la famille ". Pour moi, c’est une formulation anachronique. A l’ère de l’évolution des droits humains, nous sommes dans une dynamique " human rights approach ", on prend la femme comme une partenaire et le mari comme étant celui avec qui on doit agir pour bâtir de façon complémentaire la famille. Cette disposition n’enlève rien à la virilité de nos maris. On ne peut atteindre l’égalité des genres que si on occulte la culture qui évolue et le droit est le reflet de l’évolution d’une société.

Vous avez marqué votre engagement pour la révision de la Constitution.
Cela ne fait l’ombre d’aucun doute. La parité homme/femme, pour moi c’est une parité transversale qui, au-delà du politique, est factuelle dont la traçabilité sera lisible et perceptible dans tous les aspects de la vie publique, politique, économique, sociale et culturelle.
Notre réseau a proposé la parité comme un objectif et j’ai rencontré le Premier ministre à qui notre délégation a remis le document Rose, la Déclaration sur la Parité, que nous avons élaborée avec les conseils d’un constitutionnaliste qui nous a aidé à lire ligne par ligne la Constitution actuelle. Nous souhaitons que l’on abroge purement et simplement le tiret 14 du préambule de la Constitution qui dit que la Nation protège la femme. La Nation protège la femme est une disposition qui vient en porte à faux avec cette disposition qui est issue de la déclaration universelle des droits de l’homme et qui a été internalisée dans la Constitution actuelle et qui dit ceci : " Les êtres humains " on n’a pas dit l’homme et la femme, ce qui aurait été plus clair, mais " les êtres humains naissent libres et égaux en droits, en devoirs et en dignité. "

Quelle est votre nouvelle formulation ?
Nous proposons que l’on mette dans le corpus une disposition qui dirait tout simplement : " l’Etat assure à l’homme et à la femme dans tous les domaines de la vie civile, culturelle, politique, économique et sociale les conditions égales à leur épanouissement dans le respect de la parité ".

Pour la mise en œuvre d’un tel principe, vous voyez un gouvernement de la République composé de 60 ministres avec 30 femmes et 30 hommes.
Nous ne sommes pas en train de faire l’activisme. Nous restons réalistes et nous avons les pieds sur terre. Nous ne sommes pas en train de vouloir créer une société féministe et c’est en cela que je mets en avant un Etat du Cameroun inspiré des principes de l’égalité des chances et d’opportunités et surtout à compétences égales, des opportunités égales.

Dans certains corps de métier comme le commandement, on pourrait vous rétorquer où sont les femmes ?
Elles sont là, il y a des femmes colonelles, commissaires divisionnaires… dans ce pays.

Lorsque vous revendiquez la parité, l’on vous dira elles sont en nombre insuffisant.
Elles ne sont pas insuffisantes, pour l’instant il est possible d’intégrer 20 à 30% de femmes dans le gouvernement, l’administration publique et aux postes diplomatiques. Le chef de l’Etat vient de désigner près de 20 ambassadeurs à l’étranger, ne me dites pas qu’il n’a pas vu de femmes ministres plénipotentiaires au Minrex, entre autres. Espérons qu’on nous réserve les postes vacants. Nous constatons qu’on a mis sur pied la CONAC qui a neuf membres et zéro femme. Je me suis réjouie de ce que le premier ait reçu la présidente de ACAFEJ qui a formulé la même revendication que nous à savoir que nous voulons voir les femmes dans les commissions comme ELECAM. On peut reconnaître le dévouement, l’intégrité, la probité morale de la femme, mais il faut que cela se traduise dans les faits et c’est cela que nous attendons. Depuis la campagne " Epervier ", vous n’avez pas entendu un nom de femme ministre dans cette affaire, ça devrait vous mettre suffisamment en confiance. Il faut parler au chef de l’Etat pour qu’il pense à nous. Je ne pense pas à moi, attention parce que les Camerounais récupèrent très vite les choses. J’ai 43 ans, et je pense à ces femmes anciens ministres, ambassadeurs qui ont fait leurs preuves.

N’est-ce pas une démarche égoïste ?
Egoïste. Je vous aide à le dire. Le débat sur la réforme de la Constitution est assez délicat, il intervient dans un contexte politique où l’on a très vite fait une fixation sur l’article 6.2, ce qui pour moi est un faux débat. Le Chef de l’Etat a dit dans son livre " Pour le libéralisme communautaire ", qu’il s’agit maintenant de renforcer la législation existante et de veiller à son respect. Deux démarches. Nous avons cherché à renforcer cette législation en prenant l’angle féminin pour la défense des droits des femmes dans la Constitution et nous avons proposé que l’on la renforçât de façon révisée en y ajoutant la parité. Comme mesure d’accompagnement, nous avons proposé cet observatoire de la parité qui est une institution qui existe en France depuis 2000. On a entendu parler de l’institution du Médiateur de la République, l’observatoire fonctionnera sur le modèle du médiateur de la République justement.

Source : Repères

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