Cinéma : le Coran botté en touche

Jafar Panahi a trouvé dans « Offside » une joyeuse astuce : le foot en toile de fond pour établir les règles d’un nouveau jeu où des iraniennes luttent pour l’égalité des droits.
(Photo : Offside)

RACHEL HALLER

Paru le Samedi 03 Juin 2006

Tableaux de la discrimination féminine ou sociale en Iran, les derniers films de Jafar Panahi ne ménagent pas leurs critiques. Le Cercle suivait les destins croisés de quatre fugitives coupables d’abord d’être femmes. Sang et or, lui, creusait le fossé économique entre les hauts et les bas de Téhéran. Ces oeuvres, plus proches d’un cinéma social à la Ken Loach que des envolées lyriques d’un Kiarostami ou d’un Makhmalbaf, arrachaient leurs images à l’urgence de l’instant, empoignaient la réalité dans la semi-clandestinité.
Semblable dans sa forme et sa démarche, le nouveau-né de Jafar Panahi, Offside (Hors-jeu), épingle lui aussi la condition des femmes et ses fondements sociaux. Mais cette fois, le réalisateur change radicalement de ton.

Au lieu de livrer la réalité dans toute sa cruauté, il la détourne avec une joyeuse ingéniosité. Ou plutôt, il la décentre par un glissement dans le hors champ (de l’action et non du cadre), de fait dans le hors-jeu. Le hors-jeu du match de foot, le hors-jeu des femmes bannies de la vie publique, le hors-jeu d’une discrimination finalement aplanie par la nécessité. Cette astuce ne l’a pas soustrait à la censure, mais lui a valu une nouvelle consécration en Occident - le Grand prix du Jury au dernier festival de Berlin.

CASQUETTE ET CLOPE AU BEC

Tout commence dans un bus secoué par les cris d’une bande de supporters survoltés. Chacun y va de son commentaire, de son pronostic. Pour sûr, l’équipe d’Iran doit l’emporter face à Bahrein et se qualifier pour la Coupe du monde. Au milieu du tumulte, une voix se tait. Et pour cause : casquette à rabats et chemise de bûcheron ne parviennent pas à dissimuler la finesse de la silhouette. Une jeune femme a osé se glisser dans la virile mêlée... Pire, elle va tenter de braver l’ultime interdit, franchir les portes du stade pour assister, elle aussi, à ce fameux match. Mais le contrôle est sévère et le subterfuge vite démasqué. La « traîtresse » n’accédera jamais aux gradins. Elle ira rejoindre les autres malheureuses condamnées à rester dans les coulisses sous la surveillance d’une poignée de soldats.

Là, l’aventure devient croustillante. Les téméraires, cheveux courts et clope au bec, ne sont pas seulement des inconditionnelles du ballon rond. Elles représentent aussi la haute dissidence en pays islamique. Entre deux buts rapportés par un commentateur improvisé, elles interrogent l’absurdité d’un décret absent du Coran. Pourquoi les femmes ont-elles accès au cinéma et pas aux matches de foot ? Le sergent apostrophé s’embrouille, se contredit puis se tait. Une brèche s’ouvre et la plus vindicative s’y faufile.
Quelques rebondissements et une virée mémorable aux pissotières plus tard, la rebelle remporte la mise : elle parvient à établir un rapport d’égal à égal avec ses oppresseurs. Oppresseurs involontaires (c’est l’une des grandes réussites du film), puisque eux aussi doivent se plier à l’ordre établi. A la différence qu’ils n’ont pas besoin de l’interroger.

FIN DE PARTIE

Dans cette prison de fortune transformée en terrain de foot commence alors à se jouer une toute autre partie. Avec d’autres règles, d’autres codes. La solidarité l’emporte. Un trop court instant. Mais la possibilité est déjà esquissée. La suite rejoint le rêve. On peut se laisser bercer ou le déplorer. Quoi qu’il en soit, Jafar Panahi offre une très belle relecture des enjeux du ballon rond. Une alternative bienvenue, surtout à la veille de cette Coupe du monde 2006 !

Source : Le courrier

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