Congo : le viol comme arme de guerre

Dans l’est de la République Démocratique du Congo, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, 13 000 cas de viols ont été recensés l’année dernière. La violence sexuelle est utilisée comme une véritable arme de guerre par certains groupes rebelles pour rabaisser l’adversaire. Justine s’est engagée depuis six ans venir en aide aux femmes qui ont été abusées dans la région du Nord-Kivu.

Il est presque 17 heures. A cette heure-ci normalement, Justine quitte le bureau de la Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles, dont elle est la coordinatrice, pour rentrer chez elle à une demi-heure de bus de là.
Mais aujourd’hui, elle a accepté de rester un peu plus tard. Il fait déjà nuit et Justine est assise dans la seule pièce qui ait l’électricité, la réception. Les pieds déchaussés, la tête posée sur ses mains, sa lassitude est manifeste mais ne transparaît pas dans sa voix, vive et claire.

"Notre combat principal est la lutte contre l’ignorance. Ici, la population pense qu’une femme violée était forcément un peu consentante. La plupart des maris, dont la femme a été abusée, considèrent qu’ils ont été trompés et la répudient.
Nous essayons de rencontrer ces maris mais aussi de former ’les leaders d’opinion’ : les chefs de village, les enseignants, les pasteurs… en leur expliquant que la loi congolaise punit le viol de vingt ans d’emprisonnement et que les femmes abusées doivent être considérées comme des victimes et soutenues par leur communauté."

Il y a maintenant six ans que Justine a créé la Synergie des femmes victimes de violence sexuelle. Il s’agit d’un regroupement de 35 associations locales qui apportent une aide psychologique aux femmes abusées et les dirigent vers des hôpitaux où elles peuvent suivre un traitement antirétroviral et être soignées.
Comme tous les autres membres de la Synergie, Justine est bénévole et ne reçoit une paie que de loin en loin, quand une organisation internationale finance un projet précis.
Ce n’est pas facile pour cette femme de 43 ans qui doit subvenir aux besoins de quatre enfants : deux filles d’une vingtaine d’année d’un premier compagnon et deux petits garçons de six et onze ans :
"Je vis seule avec mes enfants. Avec le père des filles, ça n’a pas marché et le deuxième papa est parti car il trouvait que je consacrais trop de temps à mon travail. C’est vrai que c’est un sacrifice. Je ne gagne pas d’argent et je ne suis pas souvent là pour m’occuper des garçons."

"Les femmes n’osent pas porter plainte par crainte de représailles"

Mais les besoins d’aide aux victimes sont énormes, le viol est devenu un véritable fléau social qui ne touche pas seulement les zones occupées par les groupes armés rebelles mais aussi quotidiennement les villes relativement pacifiées, comme Goma. Justine l’analyse :
"La guerre a induit une dépravation des mœurs de l’ensemble de la société. Les violeurs sont devenus tellement nombreux que la sanction traditionnelle par le chef du village n’était plus possible. Les hommes violent parce que l’impunité est totale.
La justice est corrompue et les femmes n’osent pas porter plainte par crainte de représailles. Je connais une jeune fille de 18 ans à qui on a coupé les lèvres parce qu’elle avait raconté son agression à un policier."

"Il y a cinq mois, six hommes en armes sont rentrés de force chez moi"
Le charisme et le courage de Justine ont été remarqués par plusieurs ONG. Elle travaille notamment avec Amnesty International qui l’a invitée à deux reprises en Europe, à des conférences sur les droits des femmes. Et depuis deux ans, elle collabore aussi avec la Cour pénale internationale à qui elle transmet les plaintes de victimes de violences à l’encontre des criminels de guerre.
"Certains militaires rebelles ont été informés de mes activités. Ils menacent régulièrement de me violer pour que je sache ce que ressentent les femmes que j’aide… Et il y a cinq mois, six hommes en armes ont pénétré de force chez moi. Il était 18h30 et je n’étais pas encore rentrée. Mes enfants étaient seuls. Ces militaires ont brutalisé mes filles. Ils ont menacé de les violer en leur posant leur couteau sur la nuque. Mais ils sont finalement partis au bout de quarante minutes. Depuis, mes filles poursuivent leurs études à Nairobi, en droit et psychologie. C’est difficile d’être séparées mais j’avais trop peur pour elles !"

Photographier les mutilations pour constituer des preuves

Le téléphone de Justice sonne. Ce sont justement ses filles qui prennent quotidiennement des nouvelles de leur maman. Justine répond brièvement et poursuit :
"Plusieurs fois j’ai songé à tout arrêter. Mais lorsqu’une victime vient me trouver chez moi et me raconte son histoire en larmes. Je ne peux pas ne pas l’aider ! Selon ma mère, j’étais prédestinée à aider les autres femmes. Elle m’a raconté qu’au moment de ma naissance, les femmes se sont mises à chanter ’l’aide est venue’, alors qu’elles ne le font jamais habituellement…"
Alors Justine continue chaque jour à recevoir les victimes et à photographier les mutilations pour constituer des preuves. Depuis 2003, l’association a reçu 6 700 femmes de six mois à 80 ans. Beaucoup ont été violées par plusieurs hommes et torturées. Les hommes les pénètrent, les sodomisent parfois avec leur fusil.
Presque toutes ces femmes doivent être opérées de fistules dans un des hôpitaux de Goma. Mais une fois physiquement guéries, ces victimes n’ont d’autre choix que de retourner dans leur village.

Source : Rue 89

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