Pas de genre, pas de fric. Contribution à la journée du 24 Mars 2005

Claudy Vouhé, l’ex-coordinatrice du Réseau Genre en Action, a fait une communication dans le cadre du colloque sur Beijing+10 le 24 mars à la Banque Mondiale à Paris (2005).

Tout d’abord, je souhaite apporter une petite modification à ’mon titre’ puisque je ne suis plus coordinatrice du réseau Genre en Action dont la coordination vient d’être reprise par Elisabeth Hofmann, qui est dans cette salle.

Je me demande aussi si je suis dans la bonne table ronde car le Réseau, qui n’est certes pas un « projet » du Ministère des Affaires Etrangères (MAE) en tant que tel, n’en est pas moins subventionné exclusivement par la Direction Générale pour le Développement et la Coopération Internationale (DGCID), ce qui fausse son côté « société civile » à mon avis. Le Réseau a été créé il y a plus de deux ans pour faire connaître, informer, motiver et soutenir des acteurs souhaitant s’impliquer dans les questions de genre. Or, force est de constater que la mobilisation de la société civile française (OSI, associations, collectivités territoriales, comités de jumelage etc.) est difficile. Susciter cette mobilisation est d’ailleurs un des objectifs majeurs du Réseau.

Dans nos débats avec les différents groupes avec lesquels nous essayons de travailler, la question qui revient sous différentes formes est de savoir qui a « le droit » de demander que l’on prenne en compte le genre ? . En France, il me semble que nous sommes dans une situation assez « schizophrène’.

Selon « le discours » des associations de la société civile française, ce sont les partenaires du Sud qui « guident » et sont acteurs de leur propre développement. Des deux côtés, les partenaires ont parfaitement intégré (et je le dis avec une pointe d’ironie) la rhétorique de « la participation » et du partenariat. Il faut que les associations du Nord « accompagnent, écoutent, n’imposent pas, soient dans des démarches durables, égalitaires avec le Sud etc ». Nous pourrions bien sûr passer plusieurs jours à débattre de cela en général car nous savons que la réalité est souvent très différente et que des rapports de pouvoir forts et des relations totalement inégalitaires régissent parfois ces coopérations. Mais quand il s’agit des questions de genre, c’est assez clair : Une voix du Sud est une voix du Sud, et tant pis si ce n’est pas la voix des femmes ! En résumé, quand on suggère de faire aussi participer les femmes aux discussions et aux décisions concernant les programmes on nous rétorque … « mais qui sommes-nous pour vouloir changer les interlocuteurs traditionnels, pour imposer le dialogue avec les femmes dans des sociétés où la tradition ne le veut pas etc. ». Souvent, les « autres voix » du Sud ne sont ni recherchées, ni entendues … à croire que les associations de femmes au Sud sont aphones … ou que les OSI françaises sont sourdes … à moins que ce RV manqué ne soit dû à la domination dans les OSI françaises (et on peut ajouter sans crainte dans les collectivités territoriales et autres comités de jumelage) des « mâles, blancs, entre 55 et 60 ans » pour citer Yveline Nicolas (dans le Numéro 1 de la revue Altermondes du CRID, mars 2005).

Qu’en est-il des voix militantes du Nord ? Chaque fois que nous essayons de mobiliser des partenaires en France dans le cadre du Réseau Genre en Action, nous travaillons avec les convaincu-es (qui sont ici) et nous retrouvons grosso modo avec les mêmes personnes - femmes, féministes, militantes, bénévoles ou organisations qui travaillent sur des thèmes qui touchent directement les femmes, dans le domaine de la santé notamment. Ce qui bien sûr alimente la schizophrénie des sceptiques et des résistants qui dénoncent haut et fort que « le genre ce n’est pas le féminisme », que « les revendications des femmes d’ici ne sont pas celles des femmes de là-bas », que le « genre ne peut être imposé par les féministes du Nord aux femmes du Sud » etc.

Restent les voix « d’en haut », je parle de celles des politiques et des donateurs. Et si le genre venait de là ? Contre tout principe démocratique, certes, face à l’inertie et aux résistances, on en vient quand même à se demander si ce ne sont pas des « directives » d’en haut qui pourraient faire bouger les choses. Mais … les OSI en particulier (je fais plus particulièrement référence ici aux organisations qui emploient des professionnel-les et travaillent avec des fonds privés mais aussi des aides publiques pour mener leurs actions, et non pas aux associations bénévoles ou aux collectivités territoriales dont la coopération au développement n’est pas la raison d’être), ces OSI donc revendiquent leur indépendance d’action face aux politiques et aux donateurs, nationaux et internationaux. Pas question de se faire « imposer » le genre, ni par le Nord ni par « le haut ».

En ce qui concerne les agences multilatérales, il est clair que certaines OSI sont réfractaires « en bloc » à toute orientation émanant de la Banque Mondiale et des agences Onusiennes à cause de leur approche jugée ultra-libérale du développement. Il s’agit donc d’un débat idéologique et politique qui dépasse, mais hélas n’inclut pas, les questions de genre (comme le prouve la campagne « 2005 plus d’excuses » des OSI françaises sur le thème des OMD, et dans laquelle le genre est ignoré). Si au moins les OSI, au lieu d’ignorer le genre lançaient un vrai débat autour du thème « Pourquoi faire confiance à la Banque Mondiale sur la défense du droit des femmes quand elle a contribué à bafouer tant d’autres droits économiques et sociaux en soutenant l’ajustement structurel par exemple ? », nous pourrions avancer !

Le pire, c’est que les agences internationales donnent souvent à leurs adversaires ’le bâton pour se faire battre’ quand il s’agit du genre. Il est en effet extrêmement facile de trouver des failles béantes dans l’approche de ces agences aux questions de genre ! Nous avons pu le constater ces dernières années par rapport à la piètre prise en compte du genre et des femmes dans les Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté et plus récemment dans les Objectifs du Millénaire pour le Développement ou le Sommet Mondial de la Société de l’Information. J’étais récemment à la Commission Economique pour l’Afrique à Addis Abeba pour travailler sur le genre et les TICs. Malgré la présence du Centre Africain pour Genre et Développement au sein même de la CEA, les politiques TICs qui en émergent sont totalement aveugles au genre ! Quant aux directives en provenance de l’U.E, elles sont encore extrêmement vagues et le genre reste « optionnel ». Autant dire que l’inconsistance des agences internationales sur la mise en place de la transversalité/mainstreaming du genre ne nous aide donc pas !

Revenons en France et restons « en haut ». Pour le moment, personne n’est « inquiété » par le critère genre, c’est le moins que l’on puisse dire ! Le MAE ne demande rien, ou si peu, et les autres bailleurs font de même. J’ai entendu dire que certains fonds perçus par les OSI demandaient cette dimension … qu’en font-elles, quelles sont les exigences du MAE (peut-être aurons-nous des éléments de réponse là dessus au cours de la journée).

En résumé, la société civile française - et les OSI en particulier -ne souhaitent pas que le genre soit « imposé » par les bailleurs nationaux ou internationaux et elles considèrent les voix « pro-genre » du Nord, notamment celles des femmes, comme illégitimes. Il faut que ça vienne du Sud … soit ! Alors que ces organisations aillent écouter vraiment les femmes du Sud, et agissent en conséquence mais qu’elles arrêtent de faire comme si la problématique n’existait !

En attendant, que faire pour que le genre devienne un critère transversal dans les actions d’aide au développement ? Un critère pour qui ? Pour être opérationnel, je pense qu’il faut ici distinguer la société civile de la société « commerciale ».

En France, je pense que l’annonce par le MAE ou l’AFD d’un « critère genre » appliqué aux OSI comme conditionnalité d’accès aux financements soulèverait un tollé et instrumentaliserait le genre (on le fait parce qu’on nous le demande et que sans ça on n’a pas les fonds, mais on n’y croit pas !) . En plus, nous savons que le renforcement des compétences en genre des organisations de la société civile doit s’inscrire dans un projet plus vaste de professionnalisation et qu’il serait inefficace d’imposer un critère « genre » sans faciliter l’acquisition de compétences à ce sujet. Mais cette stratégie aurait au moins le mérite de lancer la discussion.

Mais qu’en est-il des organisations qui gagnent leur vie en travaillant pour la coopération française (même si elles n’ont pas toujours un statut commercial, elles agissent comme des fournisseurs privés et sont rémunérées pour leurs services) ? Je veux parler des consultants (privés et bureaux), des instituts de recherche, des centres de formation au développement. Ne peut-on pas imaginer dans un premier temps que ce soient ces organisations « commerciales » à qui les gestionnaires de l’aide publique au développement demandent, sans compromis, d’intégrer la dimension genre dans leurs travaux … pas de genre pas de fric !

Je finirai en insistant sur le manque de stratégies et de moyens mis à disposition par les organisations (publiques et autres) pour intégrer le genre dans la coopération internationale. Le manque de capacité en France est d’autant plus grave qu’il y a multiplication des associations « aveugles au genre » qui s’impliquent dans la solidarité internationale, les collectivités territoriales y compris. Le Réseau Genre en Action dispose d’un tiers temps (les ressources humaines manquent plus que le budget), le MAE a également affecté un tiers temps à ce dossier et il n’y a personne, à ma connaissance (mais j’aimerais être démentie !) à qui on ait confié ce dossier dans les OSI ou la coopération décentralisée en lui donnant les moyens de son énorme tâche. Je lance donc un appel à toutes les personnes/organisations susceptibles de soutenir le travail du réseau d’apporter, plus que des fonds, leur volonté et leur disponibilité pour le partage d’idées et de savoir-mieux-faire avec le genre.

Je vous remercie.

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