Coopération décentralisée et genre : contributions reçues sur le forum

La coopération décentralisée est définie comme un des axes de la solidarité internationale. Elle promeut l’implication et la participation des citoyens dans la coopération internationale et la mondialisation des échanges. La coopération décentralisée peut également devenir un vecteur de citoyenneté locale et de démocratie participative, notamment en redynamisant le tissu social et associatif local et en ouvrant des espaces de concertation entre élu-es, technicien-nes et habitant-es. Quelle place pour les femmes dans la coopération décentralisée ?

Texte de lancement du forum

Coopération décentralisée : Enjeux, opportunités et contraintes pour la promotion de l’égalité femmes/hommes ?

 [1]

Une coopération en pleine croissance

Depuis les années 80, les initiatives de la coopération décentralisée se multiplient et évoluent, à la fois quantitativement et qualitativement. Après les petites communes, les régions, les grandes villes et les départements s’impliquent à leur tour avec le soutien de leurs administrés, dans une action internationale aux côtés des communautés défavorisées du tiers-monde et de l’Est européen. Ces collectivités soutiennent concrètement une multiplicité d’initiatives destinées à renforcer les échanges culturels notamment entre les jeunes, à échanger les expertises entre collectivités du Nord et du Sud, à renforcer les capacités des acteurs du sud en matière d’accompagnement de la décentralisation mais aussi sur la gestion locale, le développement local.

Ainsi, les collectivités territoriales françaises s’engagent dans des actions humanitaires et/ou des projets de coopération internationale dans de nombreux domaines comme la coopération institutionnelle afin d’apporter un soutien aux processus de décentralisation et de démocratisation, le domaine culturel, le domaine éducatif, sanitaire et social avec des appuis aux écoles, aux centres de santé et aux hôpitaux par exemple et ce quasiment dans toutes les régions du monde.

La coopération décentralisée conjugue l’expression d’une volonté croissante de solidarité à l’internationale et la conviction de la richesse inhérente à l’échange culturel. Ainsi, depuis quelques années, les collectivités territoriales ont acquis, par la reconnaissance obtenue auprès des bailleurs internationaux, un véritable statut d’acteur du développement au même titre que les Organisations de Solidarités Internationales (OSI).

En France, la notion de "coopération décentralisée" est définie par le titre IV "De la coopération décentralisée" de la loi du 6 février 1992 portant sur l’administration territoriale de la République et la circulaire du 26 mai 1994 qui reconnaît aux collectivités territoriales la possibilité de nouer des relations avec des collectivités locales d’autres pays dans la limite de leurs attributions et sous le contrôle de l’Etat. Face à l’acception française qui définit la coopération décentralisée comme la relation entre des collectivités territoriales françaises et des collectivités territoriales étrangères, la définition européenne de la coopération décentralisée est beaucoup plus extensive puisqu’elle considère l’ensemble des acteurs non gouvernementaux.

Longtemps opposées, ces deux acceptions aujourd’hui se rejoignent, tout du moins dans la pratique. En effet, coopération de collectivités territoriales à collectivités territoriales, la coopération décentralisée " à la française " est avant tout aujourd’hui une coopération de territoires à territoires, les collectivités territoriales veillant à impliquer dans leurs démarches le plus grand nombre d’acteurs sociaux locaux.

Des enjeux sociaux, économiques et politiques

La coopération décentralisée est définie comme un des axes de la solidarité internationale. Dans la tradition des jumelages, elle promeut l’implication et la participation des citoyens dans la coopération internationale et la mondialisation des échanges. La volonté de prendre part à l’effort de solidarité internationale anime beaucoup d’élus et/ou de citoyens, initiateurs de projets.

La coopération décentralisée peut également devenir un vecteur de citoyenneté locale et de démocratie participative, notamment en redynamisant le tissu social et associatif local et en ouvrant des espaces de concertation entre élu-es, technicien-nes et habitant-es. Théoriquement, elle peut, lorsqu’elle associe des publics " fragilisés ", avoir un impact social important, notamment en matière de lutte contre les exclusions, au nord et au sud. Théoriquement encore, la coopération décentralisée peut valoriser ces groupes en tant qu’ " acteur-trices " et les inscrire dans une démarche de projet.

Mais la coopération décentralisée ne fait pas l’unanimité. Pour certains, au nord et au sud, elle marque un recul dans la cohérence et les moyens alloués au développement et dans la recherche de solutions politiques durables au déséquilibre économique et politique entre les pays.

La place de l’égalité femmes/hommes dans la coopération au développement

Parmi les voix contestataires, celles de femmes et d’hommes impliqué-es, au nord et au sud, dans la recherche de l’égalité entre les femmes et les hommes. La critique de la faible articulation entre “ genre ” et coopération décentralisée se fait à plusieurs niveaux :

Au niveau de la compréhension même des enjeux, nous manquons cruellement de réflexions et recherches sensibles au genre sur l’impact potentiel (manque à gagner et/ou bénéfices) de la coopération décentralisée sur les femmes et les hommes dans les pays en développement. La coopération décentralisée profite t-elle autant aux femmes qu’aux hommes – économiquement, socialement, professionnellement, politiquement etc.) et dans quelles conditions constitue t-elle un levier pour la réduction des inégalités de genre, au Nord et au Sud ?

Cette interrogation revêt un caractère à la fois idéologique et technique. Parce que la coopération décentralisée n’a pas de cahier de charge dans le domaine du genre et qu’elle évolue dans une logique “ local – local ”, elle risque de traiter les inégalités comme des “ différences culturelles ” ou de se focaliser sur certaines pratiques locales néfastes envers les femmes (comme l’excision) et, ce faisant, de marginaliser d’autres formes de violence et d’inégalités, ainsi que des facteurs structurels et politiques affectant le statut des femmes qui peuvent être communs au Nord et au Sud. Que peuvent s’apporter mutuellement les collectivités sur des problématiques de genre, comme la violence faîte aux femmes, qui concernent à la fois le Nord et le Sud. La coopération décentralisée est-elle un terrain égalitaire où les femmes comme les hommes, des deux côtés des partenariats, sont consulté-es, s’impliquent et décident des enjeux et des stratégies ?

Sur le terrain, certes, les initiatives décentralisées soutiennent des « projets femmes » mais est-ce que et comment les coopérations décentralisées prennent en compte de façon transversale et systématique le fait que les femmes et les hommes ont des besoins, obstacles, opportunités, solutions, moyens etc. souvent différents et surtout inégaux dans la plupart des domaines, au sud et au nord ? Comment y répondent-elles et comment mesurent-elles leur impact sur les disparités femme/homme, avec quelles approches, quels outils, quelles compétences ? Comment négocient-elles “ l’ingérence culturelle ” et la lutte contre l’exclusion des femmes ? Comment les femmes et les hommes des pays soutenus sont-ils impliqués et ressentent-ils cette dimension ?

Au niveau politique et financier enfin : un survol des principaux documents sur la coopération décentralisée et des opinions des acteurs et décideurs révèle que la prise en compte de l’égalité femmes/ hommes est rarement explicite. Certes, on remarque la nécessité croissante de travailler avec des associations de femmes (c’est devenu, par exemple, un des critères de financement de la CE, en réponse à la place donnée à ce thème dans les accords de Cotonou). Certains documents politiques centraux, tel le NEPAD, mentionnent aussi cette dimension comme un axe important de toutes formes de coopération et l’on sait que la plupart des pays ont signé les conventions internationales (par exemple la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes, CEDEF).

Mais qu’en est-il de la mise en œuvre de ces déclarations d’intention à travers la coopération décentralisée ? Cette forme de coopération ne comprend-elle pas le risque de marginaliser les engagements du centre, i.e. les politiques des états où les mentions du genre sont encore les plus fortes ? Comment cette problématique s’insère t-elle dans le choix et le dialogue entre partenaires, dans les dossiers de financement et le suivi des effets ?

Contributions

Le Point de vue du Ministère

En premier lieu, il convient de savoir que l’on parle très peu du concept "genre" dans les actions de coopération décentralisée. La thématique retenue est plutôt celle de la promotion de la femme. Dès lors, on place la femme dans un groupe social minoritaire à appuyer au même titre que les jeunes, les handicapés...

Cette problématique de la promotion de la femme apparaît essentiellement dans les projets de coopération décentralisée cofinancés par le MAE par l’appui apporté à la création d’activités génératrices de revenus qui passe par des cours d’alphabétisation, des formations, par la mise à disposition d’équipements et par la mise en place de fonds de roulement. Ces actions ont un caractère collectif et sont souvent tournées vers des groupements féminins ou coopératives de femmes.

En outre, malgré le dynamisme particulier des femmes et leur intégrité qui sont perçus comme des facteurs incitant les acteurs de coopération décentralisée à leur confier des tâches de responsabilité dans la gestion de projets, il apparaît en réalité que les femmes sont souvent cloisonnées dans des rôles administratifs de trésorière ou secrétaire.

Les femmes sont confrontées à la difficile prise de pouvoir décisionnel face aux problématiques de développement local. Elles sont très peu présentes, voire absentes, dans les institutions qui se mettent en place avec les politiques de décentralisation.

L’enjeu de la coopération décentralisée reste donc de prendre en compte de façon transversale les apports des hommes et des femmes dans les dynamiques de développement local. Il est opportun dans cette optique de travailler avec les cadres de concertation des partenaires techniques et financiers qui existent parfois au niveau central. Ils regroupent de nombreux experts sur le concept « genre » qui a des acceptations différentes selon les pays. Ces cadres viennent en appui aux ministères sur la condition de la femme ou de façon transversale aux différents ministères et sont relayés au niveau local par les services déconcentrés de l’Etat. Ils participent également à l’appui à la mise en œuvre des politiques des cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté sur les problématiques de genre. Cette synergie dans la coordination services déconcentrés de l’Etat / institutions décentralisées pourrait apporter des éléments de réponse à la compréhension et à la prise en compte du genre dans les actions de coopération décentralisée.

On peut par ailleurs noter que de plus en plus la tendance dans les postes diplomatique est d’essayer de monter des projets qui veulent aller un peu plus loin que la seule promotion de la femme et qui posent le problème de la place des femmes dans les instances de décision de la société, notamment dans le cadre des différentes réformes administratives en cours même si à l’heure actuelle, le bilan est maigre. (Source : Ministère des affaires étrangères)

Le point de vue d’une collectivité locale française

Comment pourrait-on faire pour que la problématique de genre soit considérée dès les premières discussions sur la pertinence ou non pertinence de réaliser des actions de coopération décentralisée dans une commune ( à peu près 15000 habitants) ?

- 1. Pour cela le fait d’avoir une délégation précise qui parle de l’égalité des hommes et des femmes et de la parité dans une commune peut favoriser justement la prise de conscience des enjeux mais nous sommes encore en train de faire les premiers pas dans cette démarche. La fonction d’un(e) élu(e) peut être une "fonction de veille" et de "rappel " de cette dimension complétement inconue. Là, nous avons à agir à partir du Nord et il me semble que au Nord il nous manque une connaissance plus approfondie des enjeux de la coopération decentralisée car le dispositif en soi est complexe par exemple à niveau des partenaires, du financement, etc,etc... Une grande partie d’élus n’arrivent pas encore à sortir des notions de jumelage pour aller vers la coopération ou au moins sont encore dans une période de découverte mais n’ont pas d’ outils pour les aider à la prise de décisions sur la coopération decentralisée et encore moins sur l’importance du genre.

- 2. Au niveau de la formation des futurs agents du développement, il me semble utile de considérer dans les programmes le sujet de la réunion du 3 sur les enjeux , contraintes et opportunités pour l’égaité femme/homme.

- 3. Au niveau des institutions il faudrait créer des centres de ressources sur le sujet afin d’informer les décideurs . (Source : Carmen Coumeau, déléguée à la parité, Mairie de Blanquefort (33))

L’avis d’un Malien, spécialiste des questions de genre

Quelques pistes de réflexion par rapport à la réduction des inégalités dans le cadre de la coopération décentralisée

Comme indiquée dans la note introductive, la coopération décentralisée représente une opportunité pour la réduction des inégalités mais pour saisir cette opportunité il y a une nécessité de développer une stratégie réelle qui tient compte des réalités du contexte local et du jeu des acteurs.

Par rapport au contexte, il est important de comprendre que tous les groupes sociaux surtout les femmes, du fait de leur statut, sont souvent en marge des processus participatifs comme la décentralisation. Elles n’ont pas accès à l’information et ne connaissent pas les implications de ces processus.

La problématique se situe donc au niveau de la représentativité en terme présence homme/femme mais surtout en terme de besoins et de défense des intérêts. (Les besoins de qui sont sur la table de négociation ? Qui défend ces besoins ? Comment vont –ils être satisfaits ? Quelles ressources et quel processus ?).

Les groupes en place (les interlocuteurs) qui représentent le pouvoir local qu’ils soient élus ou nommés sont généralement le prolongement d’un système féodal. Ils défendent généralement les intérêts d’une minorité (politique, traditionnel etc).Ex : le parti au pouvoir, les forces traditionnels dans le village etc

La coopération décentralisée doit tenir compte de ces réalités pour ne pas les renforcer. En plus des représentants du pouvoir local, les associations de femmes (groupement, coordinations) doivent être aussi considérées comme des interlocuteurs car elles représentent et défendent les intérêts d’un groupe (généralement le plus grand groupe). A ce niveau, il faut aussi faire attention aux alibis…….

Il est donc souhaitable de développer toute une stratégie d’intervention et de négociation avec les acteurs locaux. La réduction des inégalités doit s’inscrire comme un principe et se traduire en une approche réelle de travail au niveau du terrain en terme d’analyse des besoins des parties prenantes, clarification des enjeux et des intérêts, allocations de ressources(processus, quantité et qualité) et du suivi des actions par rapport aux effets sur la vie des femmes et des hommes.

Cela exige donc des différentes parties (Nord- sud) une politique claire et des compétences techniques réelles pour implémenter cette politique. L’ingérence culturelle est une fuite en avant des deux cotés. Les ressources de la coopération doivent être utilisées de façon efficiente si elles s’inscrivent réellement dans le cadre du développement. (Source : Adama Moussa, Consultant genre, Mali)

Et celui d’une Béninoise, responsable des questions de gerne dans une coopération bilatérale

La non prise en compte de la thématique genre dans la Coopération décentralisée à la place de l’application de la promotion de la femme est une preuve de la méconnaissance de l’approche, tant par les partenaires locaux et internationaux impliqués dans les négociations des accords. Toutefois, les actions entreprises en directions des femmes ne me semblent pas péjoratives, dans la mesure où elles peuvent contribuer à réduire les déséquilibres entre les hommes et les femmes, notamment sur les questions de l’éducation, l’accès au financement et la gestion des activités génératrices de revenus. L’absence des femmes dans la prise de décision au niveau local est un fait avéré auquel il faut trouver des solutions.

Mais la recherche de la parité est-elle la meilleure solution à l’étape actuelle ? Pour ma part, il faut commencer par travailler à faire reculer les facteurs qui sous-tendent cette exclusion des femmes. Combien de femmes dans les pays d’Afrique au Sud du Sahara ont-elles les connaissances, le savoir nécessaire pour jouer convenablement ces rôles ? Parmi celles qui ont les compétences, combien ont confiance en elles et sont prêtes à braver les interdits, le qu’en-dira t-on ? Je pense qu’il faut attaquer le mal à la racine, encourager l’éducation des filles et des femmes sous toutes les formes, renforcer les capacités des femmes à avoir confiance en elles-mêmes, défendre leurs intérêts, se positionner comme des leaders valables mais surtout SE DONNER LA MAIN. NE PAS CRACHER SUR LES BRAVES.

Au Bénin dont je suis originaire, nous avons vécu comment les béninoises ont traité la seule femme du pays qui avait eu le courage de se présenter à la magistrature suprême. La question du pouvoir décisionnel des femmes ne peut se résoudre seulement par la volonté politique de partenaires au développement ou de gouvernement. Il faut aussi qu’il y ait une impulsion de la base. (Yvette Onibon Doubogan, Coopération Suisse, Bénin).

Lire le compte rendu de la réunion sur le thème genre et coopération décentralisée en cliquant sur le titre.

Notes

[1Cette première partie de la note reprend verbatim des extraits de différentes sources, en particulier le site internet des Cités Unies et celui de Colisée (Le comité de liaison pour la solidarité avec l’Europe de l’Est (consultés le 6/10/2003), le Monde diplomatique de juillet 2000 (article de Michel Raffoul), et le guide de la coopération décentralisée du ministère des Affaires étrangères (2000)

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter