Côte d’Ivoire : Guerre sourde des femmes de Songon contre la pénurie d’eau

Le lundi 29 septembre 2008, les femmes du village d’Abadjin Kouté sont sorties massivement pour exprimer leur ras-le-bol contre la pénurie d’eau qu’elles connaissent depuis plusieurs mois. Fatiguées des longues heures de marche et des violences dont elles sont victimes pour rallier les rares points d’eau encore fournis elles ont été violemment dispersées par une unité des éléments de la Brigade Anti-émeutes (BAE).

Il n’y a plus d’eau dans les robinets à Abadjin Kouté

Abadjin Kouté est un paisible petit village situé sur l’axe Abidjan Dabou dans la commune de Songon, tout près d’Abidjan. Depuis plus de trois mois, les femmes de ce village sont soumises à rude épreuve. Le village est privé d’eau courante et toutes les démarches entreprises auprès de la Société de Distribution d’eau en Côte d’ Ivoire (SODECI) sont restées sans suite. Les robinets continuent d’être désespérément secs. Responsables de la gestion quotidienne de l’unité familiale les femmes sont les premières à non seulement ressentir la pénurie d’eau mais à élaborer des stratégies pour permettre aux familles de continuer à satisfaire leurs besoins en eau.

La première action est l’achat de récipients (barriques, bassines, grandes bouteilles d’eau minérales récupérées, etc.) à même de conserver une importante quantité d’eau. Pour remplir ces ustensiles, elles se lèvent vers quatre heures du matin pour parcourir des kilomètres pour chercher de l’eau de boisson dans les villages environnants. Pour les femmes qui ne sont en mesure de marcher se contentent de l’eau malpropre d’un marigot situé non loin du village. Malheureusement cette seconde option est celle qui privilégiée par la majorité de ces femmes qui utilisent de techniques sommaires de purification de l’eau recueillie. Cette situation est renforcée par des agressions dont certaines femmes ont été victimes à la recherche de l’eau dans les autres villages. Comme si cela ne suffisait pas, les points d’eau trouvés ne sont pas gratuits. Avec la paupérisation qui mine ces populations rurales, les femmes sont obligées de débourser de l’argent pour remplir les seaux qu’elles emportent avec elles. La loi de ce « marché noir de l’eau » est d’autant plus rude qu’elle survient en pleine rentrée scolaire. Les maigres ressources gagnées dans l’informel alimentaire (commerce d’attiéké ou de condiments) sont rognées par des vendeurs sans scrupules qui n’hésitent pas à augmenter le prix de l’eau.

Entre temps, les hommes qui ont la charge de payer les factures d’eau s’acquittent de cette obligation sans pour autant parvenir à ramener l’eau à la maison. En clair, les populations paient de l’eau qui ne leur est pas livrée depuis plusieurs mois. Les femmes qui ont incité leurs hommes à ne plus payer leurs factures ont aggravé leur situation. L’approvisionnement de l’eau a été suspendu.
Le manque d’eau survient à un moment où la région d’Abidjan a été déclarée zone à risque par le ministère de la santé et de l’hygiène publique du fait d’une épidémie de choléra et de fièvre jaune. Du reste une brève campagne de vaccination gratuite contre la fièvre jaune vient de s’achever.

Quand le droit d’avoir accès à l’eau devient une émeute à mater

Exaspérées par la pénurie d’eau, les femmes d’Abadjin Kouté ont organisées une manifestation publique le lundi 29 septembre 2008. Tôt le matin elles ont, avec l’aide de leurs jeunes garçons, érigées des barricades sur l’axe Abidjan Dabou. Le visage badigeonné de kaolin, elles ont commencé à manifester en chantant pour se faire entendre par les autorités compétentes (les responsables de la SODECI, le député, le préfet et le sous-préfet de Songon). Les femmes sont rejoint quelques instants plus tard par tout le village (jeunes, vieux et enfants) qui sont descendus dans la rue aux sons de tam-tam, de grelots et autres instruments de musique de fortune (bouteilles vides et bidons vides). Les manifestants se sont retrouvés à la place, très fréquentée, communément appelé « carrefour Binbresso ».

La réaction de la police devant des manifestants, largement dominés par des femmes sans armes est violente. Les éléments de la BAE commis pour « maintenir l’ordre » à disperser les manifestants avec des grenades lacrymogènes, rendant l’air difficilement respirable aux nombreux femmes et enfants qu’ils avaient en face d’eux. En plus de ce gaz nocif, les policiers ont tirés à balles réelles et se sont livrés à un passage à tabac des manifestants indifféremment des sexes. Ainsi, de nombreuses femmes de même que d’autres manifestants ont été blessées. Des cas graves de personnes ayant reçus des balles dans les jambes sont signalés au dispensaire du village. Après les violences des négociations ont été engagées entre les notables du village, le préfet, le sous-préfet, le maire et les responsables de la SODECI pour ramener le calme. Le camion citerne dépêché par la SODECI pour calmer la colère des femmes en approvisionnant, pour la circonstance, le village en eau a été pris à partie l’obligeant à rebrousser chemin. Du reste les femmes ont promis de descendre dans la rue jusqu’à ce que l’eau revienne dans le village. Elles sont soutenues dans cette action par le chef du village.

L’eau source de préservation de la santé et la dignité de la femme en milieu rural

L’épisode de violence qui a opposé les femmes et les forces de l’ordre traduit la guerre sourde menée par l’ensemble des femmes rurales pour préserver leur santé et leur dignité. Le paradoxe est saisissant. En situation de crise, l’eau devient source de mort pour la femme rurale. Dans l’immédiat, ce sont elles qui se ruinent la santé pour satisfaire les besoins de la famille en eau : longues marches, charges importantes susceptibles de provoquer des accidents et des chutes. Le poids de la tradition dans la gestion de la famille amène cette catégorie de femme à se surpasser pour ne pas passer pour une « femme paresseuse, fainéante ». Du coup elle fait appel à son ingéniosité pour subvenir aux besoins d’eau de la famille au mépris de sa santé. Dans sa quête infatigable d’eau elle coure le risque d’être violée ou assassiné. Les châteaux d’eau, quant ils ne sont pas vétustes manquent cruellement dans les villages ; toute chose qui pèsent lourdement sur la femme.

Il importe de doter les villages en points d’eau potable. Mais il ne suffit pas d’installer quelques pompes à eau pour vider la question, encore faut-il que les femmes qui sont fortement impliquées dans leur usage soient associées dans les projets de construction et de gestion de ces infrastructures. Elles se situent en amont et en aval du processus de réappropriation des points d’eau modernes dans les villages. Pour ce faire il faut sortir du prisme réducteur de la répartition sexuelle du travail qui distribue les activités selon les sexes en affectant les femmes aux tâches socialement féminisées. Pour installer des pompes à eau, il faut consulter les femmes qui ont une parfaite maîtrise des modalités pratiques de distribution et de gestion de l’eau dans les villages. Elles sont pénétrées des règles formelles et informelles qui régissent la consommation de l’eau dans les domiciles. Les projets d’adduction d’eau doivent de ce fait comporter une dimension genre dans la maintenance des infrastructures. Les femmes sont, au même titre que les hommes capable de réparer une pompe à eau ou prévenir, si nécessaire, le ministère des infrastructures économiques en cas de panne grave.

La prise en compte de la femme rurale dans les projets liés à l’eau non seulement réduit les tensions entre les communautés villageoises et les autorités administratives mais préserve la dignité de cette dernière. La dignité ici est entendue comme l’ensemble des représentations et des pratiques qui militent en faveur de la promotion du droit de la femme à jouir des services sociaux primaires que sont la santé, l’éducation, l’eau et les loisirs. La disponibilité d’eau en qualité et en quantité suffisantes met la femme rurale à l’abri des agressions sexuelles qui sont perpétrées loin des villages dans les broussailles. Pour la plupart ce sont des femmes mariées qui parfois portent le double fardeau du stigmate de la femme ‘’souillée’’ ou de la femme ‘’infidèle’’ qui se permet des infidélités avec un amant connu. On a enregistré dans les villages des divorces survenus à la suite de viols : l’époux répudie sa femme qui, selon lui a eu des consentis. Les plus malheureuses supportent en silence les effets du viol. La présence de pompes suffisantes et opérationnelles peut mettre fin à la fragilisation voire la dislocation de la famille au village. Quand on sait les représentations attachées à la sexualité au village, il est impérieux de veiller à l’approvisionnement du milieu rural en eau.

Silué N’Tchabétien Oumar
Politologue, Sociologue.
Expert en gestion des conflits et paix et en Genre
Sirasso2000 chez yahoo.fr
(+ 225) 05 00 49 09
08 BP 67 CIDEX 02 Abidjan (République de Côte d’Ivoire)

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