Côte d’Ivoire : manifestations féminines contre la hausse insupportable des prix

« Gbagbo, on a faim ! », « On veut manger ! ». Après les populations du Cameroun, du Burkina Faso, d’Haiti ou encore du Sénégal, les Ivoiriennes ont à leur tour marqué leur vive désapprobation face à une situation sociale qui ne cesse de se détériorer. Avec des slogans explicites, les femmes se sont soulevées le lundi 1er et le mardi 2 avril pour protester contre la hausse sauvage des prix.

La stratégie des femmes pour manifester était toute simple. Le visage badigeonné de kaolin, elles se sont armées de vielles casseroles pour faire le maximum de bruits dans le but de se faire entendre et, éventuellement, comprendre. Le mot d’ordre est largement suivi puisque qu’il a été largement diffusé grâce aux téléphones portables des principales responsables du mouvement.

Il y avait aussi des messages écrits sur des bouts de cartons qui exprimaient leur désarroi. " Nous sommes sorties ce matin parce que trop c’est trop. On en a marre. C’est une autre forme de guerre qu’on déclare à la Côte d’Ivoire. On est fatigué". Une dame beaucoup plus en colère met le pied dans le plat " On ne peut rien payer, le riz denikacha qui était à 200 francs est passé à 400 francs. On ne peut plus manger, on a faim. On est venu nous plaindre aux autorités, à Soro à Gbagbo ". Mais une autre, encore plus déterminée, a prévenu " S’ils ne font rien, on va continuer de manifester jusqu’à ce qu’ils trouvent une solution. On n’a pas de président pour s’occuper de nos problèmes, nous allons prendre nos responsabilités, on est fatigué".

Elles ont pris alors d’assaut les principales artères du District d’Abidjan où ont été érigées des barricades. A Cocody, Riviéra, au II Plateau, à Port- Bouët, Yopougon, et d’autres communes, les voies étaient obstruées par des tables bancs, des blocs en béton ou des pneus enflammés, des troncs d’arbre, des branches, des poubelles vides et/ou pleines.

Réponse immédiate du gouvernement : un important dispositif de forces de l’ordre constituées par les éléments de la police et de la gendarmerie appuyées par des commandos de la gendarmerie et des corps d’élite de la Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS) et du Centre de Commandement et de Sécurité (CECOS). Face à la témérité des manifestantes, l’ordre a été donné à la police et à la gendarmerie de les disperser. Mais les manifestantes devant les gaz lacrymogènes n’ont pas capitulé aussi facilement et beaucoup d’entre elles ont été victimes de la violence policière sans que leur sort ne soit exposé aux yeux de tous.

Conséquence d’une politique libérale

Ces manifestations de la faim sont la conséquence d’une politique libérale : signature d’un accord concernant un Programme d’Ajustement Structurel (PAS). Ce PAS, imposé dans les années 1980 par les Institutions Financières Internationales, était censé remédier à la crise de la dette. Il s’analyse en un ensemble d’exigences libérales parmi lesquelles l’on compte la réduction des dépenses publiques donc de l’intervention de l’Etat, la privatisation et l’ouverture des marchés. « Ces trois facettes du néolibéralisme n’ont pas manqué de causer des dégâts socio-économiques dans une Côte d’Ivoire où la situation des populations rend indispensable l’intervention étatique. Il en résulte une hausse des coûts des services puisque du social avec l’Etat, l’on passe à la recherche de profit avec le privé. »

Ces manifestations sont également à replacer dans les difficiles relations France – Afrique puisqu’elles interviennent au lendemain d’une « virée nocturne » du chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, en compagnie du député socialiste Jack Lang à la « rue Princesse », réputée pour être la « rue de tous les vices ». Le député français déclarait d’ailleurs à cette occasion : « Je suis très heureux de me retrouver en compagnie du Président qui, on l’a vu ce soir encore, bénéficie d’une grand popularité à Abidjan et notamment dans les quartiers populaires. […] Abidjan, plus que jamais, est une ville vivante et certainement l’une des villes les plus vivantes de l’Afrique tout entière ». Ce « bain de foule » a certainement mis le feu aux poudres et les Ivoriennes ont donné un sens particulier à ce constat : les habitants et les habitantes d’Abidjan survivent et revendiquent le droit à se nourrir pour pouvoir continuer à vivre…

Avait-on besoin de tuer ?

Concernant une éventuelle sortie de crise, je laisse la parole à Silué N’Tchabétien Oumar, sociologue et politologue ivorien : « Au lieu de s’en prendre à des femmes il serait judicieux, pour les acteurs politiques, notamment ceux du FPI (Front Populaire Ivoirien, parti du président Gbagbo), d’appliquer le train de mesure qu’il vient de prendre. Il s’agit de la suspension pendant trois mois des droits de taxes à l’importation pour le riz, l’hile, de table, le lait, la farine de blé, le sucre, le poisson, la boîte de conserve de tomates et le ciment. Le gouvernement a aussi annoncé la réduction de la TVA sur ces mêmes produits. Elle passe de 18 à 9%. Ces mesures seront accompagnées, selon le gouvernement, par une vigoureuse action de lutte contre le racket. Pour l’heure la télévision et la radio locale censurent toutes les informations relatives à ces événements. Avait-on besoin de tuer et de blesser des populations aux mains nues pour arriver à des décisions dont l’application n’est pas sûre vu le laxisme qui mine l’administration ivoirienne ? »

Sources : Alternatives internationales

All Africa

« Marche des femmes contre la flambée des prix en Côte d’Ivoire. Mourir de faim ou de la violence policière ? » de Silué N’Tchabétien Oumar.

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