Côte d’Ivoire : quand l’eau devient une denrée rare

Récit d’une crise de l’eau actuelle à Abidjan, capitale économique de la Côte D’ivoire. Débutant par une sous alimentation et des coupures intempestives de plusieurs jours, la pénurie en eau est maintenant un problème crucial dans ce quartier sous équipé.

Aujourd’hui, nous sommes au 7ème jour [1], jour pour jour que la population de Pays bas [2] (Gesco) est plongée dans une crise d’eau difficile qui entraîne une chasse à l’eau sans repos. Débutant par une sous alimentation et des coupures intempestives de plusieurs jours, la pénurie en eau est maintenant un problème crucial dans ce quartier sous équipé

La source de vie est introuvable à Gesco

La période de la sous alimentation et des coupures avait considérablement modifié les habitudes et les comportements des populations. Ainsi, les ménages laissaient les robinets ouverts et veillaient tranquillement attendant l’arrivée de l’eau. Pour les quelques foyers chanceux, l’eau pouvait encore venir aux alentour d’01 heure voire 02 heures du matin à une faible pression, ainsi on profitait pour faire le plein des fûts, la lessive et la vaisselle puis se laver. Pour les foyers malchanceux ou non approvisionnés en eau courante, il fallait simplement attendre le lendemain matin et espérer avoir de l’eau potable.

Aujourd’hui, nous constatons que la crise d’eau est maintenant une réalité incontournable à Gesco puisque le besoin en eau s’accroît au fil du temps. Après les quelques veillées que la sous alimentation avait occasionnées, il est aujourd’hui question de survie car voila maintenant 04 jours (du dimanche au mercredi) que la source de vie est introuvable à la Gesco et notamment au Pays bas. Les populations sont obligées de migrer vers d’autres quartiers comme Mamie Adjoua, Ananeraie ou Port bouet II à la recherche d’eau. C’est une véritable chasse à l’eau dans ce quartier sous équipé qui n’épargne personne : les populations des quartiers Eden, Petit marché, Pays bas, Petit paris, quartier Gouro, etc. Et qui nécessite toutes les stratégies possibles et nécessaires : le porte à porte, une cuvette d’eau, une bouteille d’eau…

La chasse à l’eau est véritable. Partout dans les rues, les bassines sur la tête, des seaux et bidons en main ou dans des brouettes, les femmes en première ligne souvent accompagnées des plus jeunes passent toute la journée à la recherche d’eau, frappant à toutes les portes pour recueillir ne ce reste qu’une bassine ou un seau d’eau. Les journées se présentant infructueuses, il fallait maintenant passer des nuits blanches à la recherche d’eau. Ainsi de jour comme de nuit jusqu’au petit matin, les femmes et quelques hommes parcouraient les quelques points d’eau de ravitaillement de fortune.
La lutte perpétuelle pour l’acquisition de l’eau potable en quantité et en qualité suffisante offrait plusieurs scènes au quartier pays bas. Par exemple, dès que l’eau arrivait dans un point de ravitaillement de fortune, l’attente, la fatigue et l’impatience de voir son tour arrivé créaient des disputes, des insultes, des bagarres et du désordre. Les plus faibles se retiraient et repartaient à la recherche d’autres points de ravitaillement.
L’eau est source de vie et le récit des événements qui se sont déroulés à partir du mercredi 04 Mars montre bien une caractéristique de la chasse à l’eau partout à Gesco et notamment au quartier pays bas.

Le récit d’une chasse à l’eau au Pays bas, Gesco

Mercredi 04 Mars, la situation devient intenable et intolérable pour les différents foyers qui ont attendu vainement toute la nuit du 03 Mars jusqu’au petit matin à 06 heures.
De 06 heures jusqu’à 11 heures aucun signal d’eau dans les quelques points de ravitaillement comme d’habitude puisqu’il n’est plus utile de compter sur l’alimentation chez soi-même à la maison. Plusieurs femmes decident d’aller encore plus en bas en reference aux zones et endroits de basse altitude.
- Allons vers le bas, en haut ici y a rien
- Allons vers le bas, allons à Tiesso

D’autres certainement habituées, optent pour la solution du Banco n’espérant plus avoir de l’eau potable. Jusqu’à 23 heures de la nuit, toujours aucun signal d’eau dans tout le quartier de pays bas. La population est dehors en pleine nuit à la recherche d’eau.

Que faire ? Quoi faire ?

01 heure du matin (05 Mars), toujours pas de goutte d’eau, les femmes et les jeunes filles s’impatientent, la fatigue se fait de plus en plus ressentir, le désespoir aussi. Certaines femmes sont même couchées à même le sol sur un morceau de pagne, endormies au lieu habituel de ravitaillement. Quelques hommes causent tout juste à côté. Les portables sonnent par ci et par là, toutes les femmes ont le même langage :
-  je suis là. l’eau n’est pas encore venue
-  y a pas l’eau
-  on est beaucoup
-  y a beaucoup d’hommes (en référence au monde qui attend l’eau)
-  je suis loin (en référence à sa position dans le rang)
-  il dit que ça va venir…

Il est maintenant 02 heures du matin, face à la situation délicate, des idées naissent. Et les hommes soutiennent « qu’il n’y a pas d’eau à la maison, ni dans les points de ravitaillement habituels mais il y a l’eau dans les tuyaux. » Un groupe de jeunes à l’esprit fertile décident de s’attaquer aux différents tuyaux d’approvisionnement qui parsèment les rues et qui sont à découvert.

Bientôt le premier tuyau est cassé, les femmes accourent pour prendre de l’eau. Enfin, peut importe le moyen, le but était d’avoir de l’eau. Aussitôt, les palabres et disputes reprennent. Les jeunes qui ont cassé le tuyau veulent profiter de la situation pour se faire de l’argent [3], d’autres personnes trouvent que cela est injuste. Difficile de se comprendre dans de telle situation, alors deux jeunes s’empoignent, le désordre est total, des cris de joies fusent de partout. Les femmes entre temps se luttent les seaux et les cuvettes pour s’approvisionner en eau potable.

Juste un peu plus bas, puisque l’expérience a montré que l’eau se trouve dans les tuyaux ; un deuxième tuyau visible est cassé. La solution est enfin trouvée. Les femmes en première ligne et à pied d’œuvre nuit et jour dans cette fameuse chasse à l’eau sont mobilisées pour se faire servir quittant aussitôt les points habituels de ravitaillement de fortune puisqu’il n y a pas d’eau là bas.

Aux alentour de 04 heures du matin, les propriétaires des tuyaux cassés sont informés de la situation et interviennent. Une débandade générale, des explications, des injures et malédictions et des discussions s’en suivent. Les deux propriétaires accusent les personnes non fournies en eau potable et les petits voyous du quartier, peine perdue. Personne n’est responsable des tuyaux cassés et la solidarité dans le mal face à la situation de nécessité prend le dessus. Vers 06 heures du matin, un nouveau monde afflue toujours à la recherche d’eau.

Durant toute la journée du 05 Mars, la même situation se répète. La réalité nous permet de constater que la crise d’eau touche principalement les populations démunies des quartiers sous équipés et particulièrement les femmes qui ici au pays bas témoignent actuellement d’une utilisation et d’une demande en eau potable.

Il est maintenant 00 h 12mn (06 Mars) et il n’y a toujours pas d’eau. La situation semble une fois encore plus grave que ce qui s’était passé la veille. Les populations sont dehors à la recherche d’eau attendant que le sauveur vienne prendre le courage pour répéter ce qui s’était passé la veille. Les propriétaires ou leurs enfants sont aussi présents et tous guettent…Il est vrai que les différentes explications ont montrés que les deux tuyaux cassés n’influençaient pas la charge économique des propriétaires relativement aux factures. Cependant, il fallait veiller parce que certains petits voyous se remplissaient les poches dans leurs dos. Donc à leurs places qu’aurez-vous fait ? Aussi, ils n’avaient pas le courage de casser leurs propres tuyaux et se livrer à la vente.

D’autre part, après le forfait l’eau pouvait couler et la réparation des tuyaux revenait à la charge du propriétaire alors qu’il n’a pas pu avoir de l’eau toute la nuit puisque son alimentation était interrompue.
01 heure du matin, toujours pas de solution. Il va falloir changer les stratégies et prendre aussi assez de courage pour casser un tuyau.

Les techniciens en ce genre de situation, l’on n’en manque pas. Les nouvelles idées étaient pour certains d’aller chercher l’eau à la source, c’est-à-dire au niveau des compteurs d’eau. Cette fois ci, les femmes (responsables de la collecte et du stockage de l’eau destinée aux usages domestiques) s’organisent et commencent à faire des files d’attente longue comme des chemins. On a le temps de causer et d’apprécier d’autres choses le temps de se faire servir.

Mais une fois de plus cela prend du temps et les heureux d’hier sont coincés puisqu’ils ne peuvent se faire du sou. Alors les plus cupides décident de s’attaquer au gros tuyau d’alimentation de la société de distribution d’eau.

Quelques minutes plus tard, il est cassé. Nouvelle débandade, des cris de joie s’annoncent et fusent de partout : « ils ont cassé le gros tuyau ». Mais cette joie ne durera que quelques minutes puisque le mécontentement des vendeurs de fortune (qui n’avaient pas encore de l’eau pour approvisionner les femmes et qui trouvaient que ce acte leur était préjudiciable) avait pris le dessus y compris le mécontentement des différentes personnes qui patientaient dans les maisons. Bien que plus rapide et en abondance cette nouvelle source d’approvisionnement ne durera que quelques minutes après la bagarre qui a confronté « les casseurs du tuyau » aux jeunes du secteur. L’on trouve rapidement une solution et c’est chose faite, le gros tuyau est soudé. Cependant bien qu’ayant duré quelques minutes environ une quarantaine, ce geste a fait plusieurs heureuses qui ont pu remplir quelques bassines après une lutte très âpre.

Les autres femmes moins courageuses retournent occuper à nouveau leurs différentes places dans les différents rangs précédents non sans se voir injurier. Le choix ou l’option du banco en cette nuit difficile d’attente reste maintenant un péril depuis qu’un cas de viol a été signalé. On ne pouvait s’y aventurer que la journée mais plus à partir de 18 h désormais comme ce fut le cas dans les premiers jours de la crise d’eau à Gesco et au pays bas. Il est maintenant 02 h du matin, certains points d’approvisionnement ont commencé à fonctionner et l’approvisionnement au compteur devient la nouvelle méthode pour se faire de l’argent et rendre d’énormes services aux femmes qui depuis six heures du matin sont à la recherche d’eau.

Une chose est désormais sûre, la nuit est le moment propice pour avoir de l’eau, la journée n’espérons pas. Seuls quelques rares points de ravitaillement de fortune ont la chance d’aider ces nombreuses femmes démunies qui ont besoin d’eau pour l’utilisation domestique comparablement aux industries et autres utilisateurs.
Quand nous pensons que la demande en eau pour la majorité de cette population pauvre consiste à un accès à l’eau pour se laver le corps et faire la lessive, faire la vaisselle et la cuisine, boire, les utilités ménagères, etc. Et respecter les conditions minimum d’hygiène, nous nous posons la question de savoir si ce qui se passe actuellement est une caractéristique de la pauvreté, une malédiction ou une punition le fait d’être privé d’eau potable pendant plus d’une semaine.
Vendredi 06 au samedi 07 Mars, avec un peu d’organisation et l’habitude, la vente d’eau peut se faire dans tout le quartier. Ce soir l’on compte environ cinq groupes de femmes qui attendent, elles sont là depuis 17 heures pour les premières allant ainsi vite pour aligner les seaux et se positionner à une bonne place, les dernières arrivent après 20 heures pour rejoindre les autres et se positionner pour attendre l’après minuit. Les femmes habitant le secteur attendent patiemment le signal pour accourir des maisons.

Il est 00 heure 05 minutes, organisées en cinq petits groupes en fonction des différents points de ravitaillement les femmes attendent patiemment l’arrivée de l’eau. Il est 01 heure du matin et seuls les points de ravitaillement reliés aux compteurs d’eau peuvent déjà ravitailler les femmes, les autres points de ravitaillement (3 au total) ne sont pas encore opérationnels. Une fois de plus, face à l’attente des nombreuses femmes, les imaginations fusent et les jeunes gens se voient une fois de plus obligés de casser les tuyaux d’approvisionnement pour pouvoir alimenter les femmes. Cette fois ci, il n’est plus question de se faire du sou, même si c’était le cas en certains endroits, l’on ne pouvait contrôler le flux. Des branchements extraordinaires et ingénieux sont réalisés. Les réseaux d’approvisionnement normaux et les robinets de maison sont maintenant inutiles. Cette même nuit, une forte pluie s’annonce vers 2 heures du matin. Toutes contentes les femmes bénissent Dieu qui « a pensé à nous », quelques cris de joie…après quelques minutes, il pleut maintenant avec averse et pourtant certaines femmes ne démordent pas. Il leur faut de l’eau potable alors que craindre- le froid ? Non. C’est encore mieux que se faire violer. Pauvres femmes !

Du réchauffement climatique au concept de développement durable

Les statistiques et les travaux du GIEC [4] prévoyaient relativement aux changements climatiques et à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre des conséquences néfastes au niveau mondial notamment les plus graves en Afrique comme des pénuries d’eau des plus sévères allant d’une baisse quantitative et qualitative qui pourrait aggraver le problème de la sous alimentation et une augmentation de certaines maladies dans ce continent.

Ainsi au regard des économies du monde et du niveau de développement actuel des pays en terme de capacité réelle à faire face aux quelconques problèmes et crises liés au changements climatiques (comme aux USA et au CANADA par exemple), il avait été estimé que la priorité devrait être accordée aux pays sous développés en terme d’aide et d’appui en cas de crise.

Cependant avec les catastrophes que nous observons à travers le monde [5] et aussi dans la sous région (cas de la crise actuelle de l’eau dans certains quartiers de la ville d’Abidjan [6]), sans compter les évidents problèmes à venir. Nous préconisons que les gouvernants des pays sous développés intègrent de manière réelle la notion de développement durable dans tous les secteurs d’intervention et dans les différents programmes comme une priorité absolue afin de mettre sur pied des stratégies visant une bonne gestion de leurs propres ressources naturelles. Car ces pays sont beaucoup plus vulnérables aux catastrophes et crises préconisées dues aux changements climatiques, mais aussi et surtout qu’il est aujourd’hui question de survie à Abidjan puisque la source de vie commence à manquer. C’est un devoir de survie [7] pour les pays sous développés d’une part et d’autre part, un moyen de régénération pour ce qui est de la gestion des ressources naturelles et de la pérennisation des populations [8] dans ces pays.

De la situation actuelle à la satisfaction des Objectifs du Millénaire pour le Développement

Voilà maintenant plus d’une semaine, jour pour jour que la population d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et notamment celle des quartiers sous équipés fait une chasse à une ressource naturelle : la chasse à l’eau. Un besoin en eau qui s’accroît au fil du temps. Et fait rejaillir ou ressortir une première problématique qui est la suivante : Comment est-ce que la Côte d’Ivoire pourrait-elle assurer la satisfaction des besoins essentiels des générations futures en eau en rapport avec les contraintes démographiques si la satisfaction des besoins réels des populations actuelles en eau et notamment des populations les plus démunies crée déjà un problème majeur en ce sens qu’il existe aujourd’hui une pénurie de cette ressource naturelle ?

L’eau, est source de vie et on ne le dira jamais assez. Cette source de vie est non seulement en train de disparaître à Abidjan mais plus grave, elle crée des conflits. La lutte perpétuelle pour l’acquisition de l’eau toute cette semaine à Abidjan [9] prévoit ce qui se passera dans quelques années au niveau local, continental et même mondial si des mesures effectives ne sont pas prises et mises en application dès maintenant pour une gestion intégrée des ressources en eau et tout d’abord au niveau local.

La deuxième problématique qui découle de cette situation est la suivante :
Quelle sera la nouvelle problématique pour satisfaire aux OMD en général et relativement à l’accès à l’eau potable d’ici 2015 en Côte d’Ivoire ?
-  Si le constat actuel se prolonge et que l’accès à l’eau en quantité et en qualité suffisante n’est plus possible pour ceux qui en avaient déjà et qu’ils doivent maintenant parcourir des kilomètres pour s’en procurer.
-  Lorsque nous savons que selon le rapport annuel 2007 de l’Agence Française de Développement « In 2007, 1.1 billion people did not have sufficient access to water and… » p.28
-  Que l’ONU, en formulant les OMD, avait invité tous les pays à s’efforcer de réduire de moitié la proportion des populations qui n’ont pas accès à l’eau potable et aux services appropriés d’assainissement d’ici l’an 2015. Et c’est effectivement pour cette raison que la Côte d’Ivoire avait promis au travers des OMD :
« L’amélioration des conditions de vie des ménages constitue un facteur déterminant de réduction de la pauvreté. Aussi, les défis suivants devront-ils être relevés : (VI) la sensibilisation des populations à l’utilisation rationnelle des ressources en eau ; et (VII) la vulgarisation de l’utilisation du gaz butane… » P. 29

Enfin soulignons au passage qu’en Côte d’Ivoire et notamment à Abidjan (ville surpeuplée) les attentes des ménages augmentent, l’activité économique suscite une demande plus forte, alors que le service de l’eau est peu ou mal pris en charge pendant que cette ressource se raréfie de plus en plus avec la population mondiale qui s’accroît [10].

De la situation actuelle au rôle des femmes

Les réalités de la chasse à l’eau que nous offrent les différentes scènes des points de ravitaillement partout dans la commune de Yopougon [11] et notamment dans les quartiers de Gesco [12]- Mamie Adjoua- Ananeraie…ouvrent les perspectives réelles d’une intégration du Genre de manière plus effective et plus professionnelle dans le domaine particulier de l’eau. Les femmes sont en première ligne et à pied d’œuvre nuit et jour dans cette fameuse chasse à l’eau. On les voit dans tous les coins de rues avec des bassines, des seaux, des bidons réclamant la source de vie qu’est l’eau à chaque endroit où elles rencontrent d’autres femmes ou un groupuscule attendant patiemment leur tour de se faire servir. Elles savent déjà toutes que l’eau se trouve en « bas » en référence aux zones et endroits de basse altitude. Donc il faudra descendre en bas, dans les baffons, dans les coins retranchés et reculés pour ne ce reste qu’avoir une bassine d’eau.

Elles utilisent toutes le terme [vers le bas, en haut ici là ça ne vient plus - allons en bas vers le Banco - allons à Tiesso] sans toute fois savoir effectivement que l’eau est en « étiage » accrue. Le niveau de l’eau a baissé, baisse toujours et baissera encore si rien n’est fait dans les années à venir. En première ligne [13] dans ce combat existentiel de l’acquisition de l’eau, l’intégration du Genre dans le domaine particulier de l’eau ne s’est pas encore vraiment fait sentir jusqu’à maintenant au niveau local.

Avec les différents conflits observés entre ces femmes à chaque point de ravitaillement en eau (payant pour la plupart) et le déferlement des populations vers les zones pourvues en eau pour le moment ; nous ne pouvons que préconiser une gestion intégrée des ressources en eau. C’est-à-dire une approche stratégique de la gestion qui prend en compte la diversité et l’interdépendance des utilisateurs de l’eau (notamment les femmes dans le cas actuel) dans un contexte social, économique, environnemental ou culturel donné tout en s’efforçant de cerner le risque potentiel de conflit (cas des différents palabres et disputes observés) en terme de demande en ressource en eau.

Bien que les réels utilisations, demandes, accès et contrôles de l’eau puissent varier dans des proportions sensibles, la réalité nous offre de constater que ce sont les plus démunis en premier [14] et particulièrement les femmes qui témoignent actuellement d’une utilisation et d’une demande en eau. Reste à savoir si l’accès et le contrôle de l’eau requièrent de leur ressort ou responsabilité. De cette observation ressort la question suivante : Quelle priorité [ou équité] est faite aux plus démunis, aux ménages et notamment aux femmes des quartiers populaires et sous équipés pour l’utilisation domestique comparablement aux industries, usines et autres utilisateurs. Les Anglais diraient « there is no match ». Le besoin que présentent ces femmes en longueur de journée, parcourant les rues et quartiers à la recherche d’eau n’est rien devant la forte quantité d’eau qu’utilisent les autres utilisateurs notamment les industries et usines. Mais sachez qu’en toute chose, il existe une politique ! Et des priorités !

L’on pense faire de ces politiques et priorités des facteurs de développement certains, alors que le vrai développement aujourd’hui commence effectivement à la source, c’est-à-dire à la base. Un exemple, l’autosuffisance alimentaire n’est pas si la production agro-alimentaire ou vivrière (pour ne mentionner que cela) n’est pas destinée directement à l’alimentation des populations locales. La satisfaction en eau potable devient un problème crucial et déjà la voie de sortie du sous développement prend un grand coup. La source de vie est introuvable et les priorités sont faites aux autres utilisateurs pendant que les femmes et ménages sont oubliées, ignorées ou même négligées. Alors que le besoin en eau (utilisation et demande) pour la majorité de la population pauvre consiste à un accès à l’eau pour se laver le corps et faire la lessive, faire la vaisselle et la cuisine, boire, les utilités ménagères avant même qu’on ne puisse parler de le donner au bétail, cultiver le potager, etc.

Alors il faudra bien faire quelque chose face à la souffrance de ces femmes qui dans la plupart des cultures sont responsables de la collecte et du stockage de l’eau destinée aux usages domestiques. Aujourd’hui selon la disponibilité de cette ressource, cette tâche s’avère extrêmement difficile (parcours du combattant), coûteuse (les prix augmentent en fonction de l’offre et de la demande), pénible (parcourir des kilomètres à la recherche de points de ravitaillement, passer des nuits blanches à la recherche de la source de vie voire se faire violer [15]) et une activité d’endurance (en terme de temps) … Malheureusement, en dépit de toutes ces responsabilités ; les femmes dont on parle n’ont pas très souvent un accès équitable à des informations assez fournies sur les acteurs et la problématique de l’eau… aux processus de consultation concernant les améliorations à apporter et à l’approvisionnement de leur foyer en eau, mais aussi et surtout aux fonctions liées à la gestion et à la prise de décision…en matière de distribution de l’eau [16].

Quand je pense qu’il y a seulement quelques mois dans ce quartier pays bas de Gesco où les femmes se battent aujourd’hui pour avoir juste un peu d’eau, l’eau coulait à flot par endroits multiples et cela en longueur de journées créant des rigoles et des pertes énormes et gênant considérablement le passage sous le regard approbateur des femmes pendant que les hommes étaient au travail…simplement parce que ne connaissant pas leurs rôles (longtemps mises à l’écart dans le domaine particulier de l’eau) et la notion de gestion rationnelle et durable de cette ressource naturelle source de vie.

-  Pourquoi ne pas profiter de cette âpre quête de l’eau qui dure maintenant plusieurs jours pour initier une sensibilisation de ces premiers acteurs (ces femmes) sur l’importance de l’eau, l’importance de sa gestion et sur la problématique de l’eau.

-  Pourquoi les autorités ne profitent pas de la situation pour comprendre réellement que la promotion d’une participation équitable des femmes en tant qu’agents du changement dans les processus économique, social, et politique est essentiel pour garantir un développement sensible aux sexospecificité, mais également pour une bonne gestion de l’eau en cette période de crise de l’eau à Abidjan.

De la nécessité d’hygiène

Face à une pénurie accentuée, nous observons la plupart du temps la pollution des eaux de surface [17] et souvent même souterraine en ce sens que les populations doivent satisfaire aux conditions minimum d’hygiène. Exclue pour le moment de l’accès équitable à l’eau potable (très souvent sur-utilisée à Abidjan pour des usages non alimentaire) ; comment cette population pourrait-elle vivre décemment et respecter les règles élémentaires d’hygiène qui sont entre autres : se laver les mains avant et après les repas, se laver les mains après les selles, laver les fruits et les légumes, boire de l’eau potable, etc.
Pour le moment, le cours d’eau Banco permet aux populations de Gesco et particulièrement de pays bas de satisfaire à leurs besoins domestiques multiples. Ce nouveau comportement nous conduit à la pollution de l’eau.

Les populations qui n’ont pas accès à l’eau courante actuellement prennent leurs bains, font la vaisselle et la lessive, défèquent ou jettent les matières fécales dans cette eau de surface sans compter les ordures ménagères et eaux usées. L’eau peut contenir ainsi des déchets, des microbes ou des parasites qui sont responsables des maladies liées à l’eau. L’eau ainsi polluée affectera la santé des populations déjà pauvres par la transmission des microbes ou des parasites qui leur donnerons diverses maladies : le paludisme, la diarrhée, la poliomyélite, la dysenterie, le cholera, la typhoïde, l’ascaridiose, etc.

Nous notons déjà il y a une semaine de cela, que le ministère de la santé avait lancé un vaste programme de vaccination contre la poliomyélite en faveur de la population (du 27 février au 02 Mars 2009). Alors si tel est le cas dans une perspective de prévention des maladies liées à l’eau dans la situation actuelle que vit la population d’Abidjan, il faut noter qu’il reste encore beaucoup à faire puisque la poliomyélite n’est pas la seule maladie liée à l’eau.

Conclusion

Nous dirons simplement comme l’a conclu la conférence internationale sur l’eau et l’environnement [18] que l’eau douce est une source finie et vulnérable essentielle à la vie, au développement et à l’environnement. La gestion et l’exploitation des eaux devraient être basées sur une approche participative engageant les utilisateurs, les planificateurs et les décideurs politiques à tous les niveaux. Ne pas oublier que les femmes jouent un rôle central dans l’approvisionnement, la gestion et la sauvegarde de l’eau dans plusieurs cultures africaines. Aussi, il est vrai que l’eau a une valeur marchande dans toutes ses utilisations et devrait être considérée comme une denrée économique cependant cet attribut doit avoir une priorité, les femmes, les ménages et les populations pauvres ou les populations les plus démunies. Au niveau local, préconiser dès maintenant des mesures effectives d’une gestion durable et participative de l’eau.

Par Stéphane BEUGRE ZOUANKOUAN, expert en développement durable et spécialiste sur les questions de genre

Chercheur-doctorant-consultant

***

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Côte d’Ivoire : quand l’eau devient une denrée rare

Notes

[1Dimanche 1er au Samedi 07 Mars 2009

[2Un sous quartier du quartier sous équipé de Gesco, situé dans la commune de Yopougon

[3Revendre l’eau comme c’est le cas dans les points de ravitaillement de fortune

[4Groupe Intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

[5En exemple la dernière incendie en Australie

[6La capitale économique de la Cote d’ Ivoire

[7Parlant des populations actuelles

[8Les enfants à naître dans les années à venir

[9Disputes, bagarres, insultes autour des points de ravitaillement de fortune à Gesco

[10Même si la construction de barrages et de réservoirs a permis d’augmenter la quantité d’eau disponible, plus de 40% de la population mondiale vivent dans une situation de stress hydrique, et on prévoit que ce pourcentage atteindra 50% en 2025. La sécheresse, la surexploitation et la contamination réduisent la disponibilité de l’eau à usage domestique

[11Quartier populaire, Yopougon est la plus grande commune de la ville d’Abidjan

[12Quartier sous équipé de la commune de Yopougon

[13Nous faisons référence aux femmes et notamment les femmes ménagères au devant de la scène (pour un groupement de trente 30 personnes, nous ne pouvons compter que quatre à cinq hommes du bout des doigts)

[14Les usagers des systèmes hydriques des petites collectivités rurales et les pauvres des zones urbaines en croissance rapide (cas des habitants pauvres du quartier sous équipé de Gesco)

[15Cas de viol signalé au Banco sur la route de l’autoroute du Nord après le corridor

[16Prendre connaissance des bonnes pratiques de gestion et d’utilisation de l’eau en vue de contribuer à la lutte contre le gaspillage et la pollution de l’eau. Apporter sa contribution à la protection des ressources en eau et à la réduction des maladies liées à l’eau à travers la promotion du dialogue et des actions concertées entre acteurs qui interviennent dans la gestion et l’utilisation de l’eau. Développer autour de soi la culture d’une meilleure utilisation rationnelle et la protection de l’eau indispensable à la vie

[17Le cas actuel du Banco

[18La conférence Internationale sur l’eau et l’Environnement, Janvier 1992, Dublin, Irlande

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