Des crimes et des enfants – la situation en Pologne

« Je ne peux m’imaginer d’acte plus fondamentalement odieux que puisse faire l’être humain que mettre au monde un enfant non désiré » - James Trefil, « Comment naît l’être humain ».

Teresa Jakubowska

Porte parole du Parti Anti-clérical Polonais Racja « La Raison »

Il ne se passe pas une semaine en Pologne sans que nous n’entendions parler d’enfants maltraités, de bébés assassinés, de nouveau-nés abandonnés dans des poubelles, de délinquants âgés de 13 ans. Pourtant le plus souvent nous n’entendons pas les cris des enfants battus systématiquement et pas toujours amenés à l’hôpital. On ne parle des raisons de cette situation, alors qu’elle ne fera que s’amplifier avec le temps.

Il est évident que les délinquants ont été en grande partie des enfants non désirés, maltraités, rejetés ou élevés dans ce qu’on a appelé des « foyers sans chaleur ». Ces enfants grandissent dans la haine envers le monde et la violence et le crime en sont les conséquences naturelles. A l’occasion du débat parlementaire au sujet de l’augmentation de la prime de naissance, il s’est avéré que la natalité polonaise est de plus en plus liée à l’augmentation de la misère et des pathologies sociales. En effet, si la prime de naissance concernait jusqu’à aujourd’hui 70% des naissances, cela veut dire que dans les familles où naissent ces enfants le revenu mensuel ne dépassait pas 504 Zł (135 €) par personne.

De plus, des enfants naissent également là, ou la famille n’a en fait jamais existé, ou il n’y a aucun revenu régulier, et ou la naissance d’un enfant représente une malédiction. En un mot, les enfants viennent au monde de plus en plus là où ils ne devraient pas : ils ne sont pas désirés, menacés depuis le début de leur vie par la violence, l’alcoolisme et le crime. Par exemple en 2004 356 000 enfants sont nés en Pologne. 70% de ces enfants, soit 250 000, ont comme mère des femmes qui n’ont même pas une base matérielle des plus modestes. Combien d’entre elles ont désiré ces enfants ? On peut estimer, sans trop se tromper, qu’elles ne sont pas nombreuses. Beaucoup femmes n’ont aucun soutien de la part du père de l’enfant ce qui a entraîné une avalanche de demandes d’aide auprès du Fonds Alimentaire d’Etat car de nombreux pères ne payaient pas de pension alimentaire. Puis ce Fond a été supprimé. Une partie de ces enfants ne survit que grâce à une aide sociale minimale payée par tous les citoyens.

Pourquoi est-ce ainsi ? Avant tout parce que nous avons une loi sur l’avortement très restrictive qui a des conséquences contraire à ce que souhaitaient ses promoteurs. La natalité en Pologne a baissé et baisse de façon spectaculaire tandis que la loi anti-avortement discriminatoire ne marche que contre les femmes et les jeunes filles les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens d’accéder ni à la contraception ni à l’avortement ni surtout d’élever un enfant. En général, tout le monde sait qu’en Pologne il n’y a aucun problème pour accéder à un avortement à condition d’avoir de l’argent. Car la conscience ne permet pas d’avorter ou de pratiquer l’avortement gratuitement, mais contre de l’argent, pas de problème. La loi interdisant l’avortement, exigée par l’Eglise, a été instituée au début des années 90 malgré une pétition pour un référendum qui a obtenu 1,5 millions de signatures de citoyens. La hiérarchie ecclésiastique a estimé qu’il n’était pas possible d’organiser un référendum au sujet de « l’assassinat d’enfants ».

Au temps de la République Populaire de Pologne, une femme alcoolique pouvait aller à l’hôpital et avorter gratuitement. Maintenant, la femme victime d’alcoolisme, de la drogue et du SIDA doit mettre au monde son enfant…et puis si vous voulez connaître la suite relisez le début de ce texte. Ces femmes n’ont pas les moyens d’accéder à la contraception car, depuis cette loi, les contraceptifs ne sont plus remboursés alors qu’ils devraient être distribués gratuitement dans des centres médicaux comme cela se pratique dans les pays civilisés. La pose d’un stérilet est payante même dans un centre médical public et même pour les femmes bénéficiant de la sécurité sociale. Pour ces mêmes raisons idéologico-économiques, ces femmes n’ont pas non plus accès à la médecine prénatale ce qui a pour conséquences un taux important de naissances d’enfants handicapés physiques et mentaux, qui ajoute du malheur au malheur. Chez nous le nombre de naissances d’enfants handicapés est relativement plus élevé que chez nos voisins. Ces enfants sont abandonnés par les parents alors qu’ils n’ont aucune chance d’être adoptés.

Des études financées par l’UE dans le cadre du programme MOSAIC menées au sujet des enfants prématurés ont démontré qu’en Pologne il y a 3 ou 4 fois plus de naissance d’enfants victimes de sérieuses malformations génétiques que dans les autres pays européens. Rien d’étonnant : en Tchéquie par exemple le nombres d’examens prénataux proportionnellement aux taux de naissance est 10 fois plus important qu’en Pologne.

Malgré un taux de naissance de très faible nous entendons continuellement parler des enfants affamés ce qui confirme les statistiques selon lesquelles un nombre élevé d’enfants naît dans des famille pauvres et à cause de la pauvreté. La sous-alimentation des enfants a des conséquences dramatiques à long terme sur leur développement physique et intellectuel. Ces enfants n’ont aucune chance de s’en sortir, ils vivent dans une atmosphère de violence et deviennent « naturellement » des clients potentiels des mafias qui en feront des criminels. Il faut ajouter également le taux élevé de jeunes enfants victimes d’accidents domestiques faute de soins et d’attention ayant pour conséquences notamment de graves brûlures. Il arrive qu’un enfant terriblement défiguré suite à ce genre d’accident soit rejeté définitivement par sa mère et soit abandonné à la charité publique.

Cette statistique dramatique ne semble pas alarmer nos parlementaires. Au contraire, les joutes oratoires de certains leaders de partis soutenant la « prime du landau » pour toute personne quelle que soit sont revenu sont désarmantes de bêtise. Ils nous disent que la Pologne meurt, qu’il n’y aura pas assez de monde pour payer les futures retraites. Mais la natalité actuellement c’est avant tout une hausse du nombre de futurs clients de l’aide sociale !

La police signale une énorme hausse de la criminalité des mineurs, parfois d’enfants. Les bandes d’enfants et d’adolescents sont une plaie pour les cités, la violence est entrée à l’école. Les enseignants ont commencé à avoir peur des élèves et ces derniers ne se sentent pas non plus en sécurité. Suite à ces actes de violences, certaines écoles font systématiquement appel à la police. Pourtant, des statistiques ont démontré que dans les pays (par exemples dans certains Etats américains) qui ont libéralisé l’avortement, 15-20 ans plus tard la criminalité des jeunes a baissé. Tout simplement, ceux qui étaient destiné à remplir les prisons ne sont pas venus au monde. Mais chez nous les politiciens du PIS sont des supporters enthousiastes de la peine de mort. Ils pensent qu’il vaut mieux exécuter un être humain de 20 ans plutôt que d’interrompre une grossesse. Une sorte de logique théologico-patriotique très étrange.

De plus, dans la mentalité polono-catholique, l’embryon est considéré comme un sujet alors que la femme n’est rien de plus que son emballage. A tel point que la Ligue des Familles Polonaises a l’arrogance de proposer un durcissement accru de la loi interdisant l’avortement par des dispositions humiliant la femme : une loi qui va la forcer à accoucher même si la grossesse menace sa vie et sa santé, même si l’enfant est le fruit d’un viol ou si le foetus est porteur de maladies génétiques. Evidemment, en l’absence de médecine prénatale seules les femmes pauvres devront (et doivent aujourd’hui) se soumettre à cette loi. Pour ces femmes la loi polonaise fonctionne dans la pratique de façon bien plus répressive qu’elle ne l’est théoriquement. La Pologne a d’ailleurs à ce sujet son premier procès à la Cour Européenne de Strasbourg.

En Pologne, au moment de sa naissance l’enfant perd brusquement sa qualité de sujet et devient un objet de la puissance parentale. Par exemple, selon la directive du ministre de l’éducation nationale de 1999, jusqu’à l’âge de 18 ans sa participation aux cours, facultatifs de toute façon, d’éducation sexuelle dépend d’une autorisation spéciale délivrée par ses parents ! Ce pouvoir s’exprime pleinement le fait que les enfants soient brutalisés (bien entendu, tant qu’ils sont vulnérables du fait de leur âge !). Quoi qu’il en soit, le code pénal polonais stipule dans l’article 217 § 1 que « qui frappe un être humain ou d’une autre façon porte atteinte à son intégrité physique, est passible d’une amende, d’une peine de limitation ou de privation de liberté jusqu’à 1 an » alors que le paragraphe 3 précise que « les poursuites sont effectuées sur demande privée », ce qui très clairement ne concerne pas les enfants mineurs.

Personne n’a jamais entendu parler que quelqu’un en Pologne soit condamné pour avoir frappé un enfant. Ne sont pas non plus condamnées les tierces personnes (comme par exemple les voisins) qui savent qu’un enfant est maltraité mais n’en informent pas les institutions concernées, bien qu’ils puissent être inculpés de non-assistance à une personne se trouvant en danger de mort ou de graves blessures. Il en ressort clairement qu’en Pologne l’enfant n’est pas un être humain, un point c’est tout. Et pourtant il suffirait d’appliquer le code pénal et poursuivre d’office les maltraitances sur les mineurs. Tout cela crée une ambiance générale qui tolère le fait de battre les enfants.

La loi promulguée en 2005 destinée à combattre les violences familiales n’a pratiquement pas bougé d’un pouce la situation des femmes et des enfants battus. On n’a rien fait pour renforcer la répression contre les auteurs des violences sur les enfants d’une part, d’autre part un des grand manque de cette loi est l’impossibilité d’expulser immédiatement du logement l’auteur des violences et de lui interdire de s’approcher des victimes, ce qui est pratiqué dans tous les pays civilisés du monde. En Pologne il est nécessaire pour cela de disposer d’une décision de justice, ce qui est en pratique inatteignable.

Par contre personne ne considère comme nécessaire d’avoir un arrêté de justice pour faire en un rien de temps de la femme et de l’enfant des SDF, en les transférant dans un centre social habituellement géré par l’Eglise et entretenu avec les deniers publics. Personne ne s’intéresse au fait que l’enfant est arraché à son milieu et à son école ni que la mère est éloignée de son lieu de travail. Il y a plus de 130 centres sociaux de ce genre en Pologne et les responsables sont fiers de ce qui est pourtant une discrimination avérée envers les femmes.

Le scandaleux phénomène d’enfants donnant naissance à des enfants est lié à l’absence d’éducation sexuelle dans les écoles, surtout dans les milieux défavorisés. En 2003 nous avons eu deux mères de 12 ans ce qui ne devrait pas avoir lieu dans un pays européen civilisé. Chez nous on oblige ces enfants à devenir mère. Cette même année 14 500 élèves sont devenues mères. En tout 22 514 adolescentes mineures ont eu des enfants. Ces chiffres parlent pour eux-mêmes.

L’intérêt de la Pologne en tant que société n’est pas tant d’augmenter la natalité que de modifier la structure sociale de cette natalité. Il faudrait que les enfants ne viennent au monde que dans des familles qui les désirent et qui sont capables de leur assurer les conditions d’un épanouissement physique et intellectuel. Aucune prime de naissance ne l’assurera toute seule. Comme quelqu’un l’a justement remarqué, « on devrait enlever les droits parentaux aux mères qui n’ont des enfants que pour toucher la prime du landau ». Malheureusement nous sommes en face d’un nouveau phénomène : des femmes qui ont abandonné dans les hôpitaux des enfants nés pour « la prime du landau ».

Que faire pour que les enfants qui viennent au monde ne soient que des enfants désirés ?

-  Abroger immédiatement la loi interdisant l’avortement et permettre l’avortement ainsi qu’également la ligature des trompes sur demande de la femme, gratuitement dans les centres médicaux publics.

-  Introduire dans les écoles dès les plus petites classes un enseignement sur l’être humain ainsi que sur ses fonctions sexuelles et reproductives au moins 1 heure par semaine.

-  Eliminer les manuels scolaires et les programmes éducatifs propageant les méthodes de contraception dites naturelles, complètement inadaptées aux besoins des jeunes.

-  Eliminer toutes les discriminations que les femmes subissent dans la vie publique et privées.

-  S’inspirer des expériences des autres pays, par exemple la Norvège, en ce qui concerne la parité.

-  Garantir et mettre en œuvre l’égalité des sexes dans le monde du travail

-  Mettre en place des congés parentaux destinés aux pères et financés par les services publics et ne pouvant pas être rétrocédés à la mère.

-  Organiser un service public de la petite enfance, surtout dans les campagnes, et organiser les moyens de transports pour en faciliter l’accès aux enfants.

-  Mettre en œuvre des réductions d’impôts pour les entreprises qui organisent des crèches pour leurs salariés.

-  Permettre aux jeunes et aux personnes défavorisées l’accès à des contraceptifs gratuits

-  Réfléchir à l’introduction d’une stérilisation des personnes condamnées pour maltraitance d’enfants sur décision de justice.

-  Introduire au moins 5 tranches d’imposition pour l’impôt sur le revenu et le relier aux nombres de personnes dans la famille.

-  Eliminer des manuels scolaires les stéréotypes sexistes (maman fait la vaisselles, papa lit le journal).

Cela va être plus rentable à long terme, nous allons moins dépenser pour les prisons et les familles d’accueil. Il existe certainement d’autres méthodes efficaces, il faut s’inspirer des expériences des autres pays.

La loi pénalisant l’avortement est une des raisons, même si elle n’est pas la seule, des phénomènes tragiques de la démographie polonaise que nous venons de décrire. Cela ne veut pas dire que son abrogation va faire de la Pologne un pays de bonheur universel, mais sa suppression est d’un intérêt vital pour le pays.

On estime le nombre d’avortement illégaux en Pologne à 200 – 250 000 par an. Il est utile de se rappeler que la natalité était très élevée à l’époque de la République Populaire de Pologne alors que l’IVG était entièrement libre et gratuite dans les hôpitaux publics.

Teresa Jakubowska
Porte parole du Parti Racja PL
Teresa.jakubowska chez neostrada.pl
Tél : 00 48 22 621 41 15
00 48 606 37 47 47

L’article a été publié dans la Trybuna du 18 janvier 2006

Source : Liste de diffusion ATTAC-Genre

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