Economie solidaire : une voie pour réduire les inégalités homme-femme ?

Quelles sont les formes de développement et les enjeux de l’économie solidaire et dans quelles mesures celle-ci pourrait-elle être une solution
pour lutter contre les inégalités entre les sexes ? L’IRD publie une fiche scientifique basée sur des enquêtes en France et au Sénégal.

L’économie, dans sa nature et ses pratiques, s’attache
essentiellement à l’évaluation marchande des biens et des richesses
et se place délibérément hors du domaine des relations
intra-familiales et sociales. Elle se présente ainsi peu favorable
aux femmes qui doivent concilier vie familiale et vie
professionnelle, assumer des responsabilités matérielles et ce, sans
accéder facilement aux mêmes droits que les hommes. Force est de
constater qu’au nord comme au sud, la pauvreté se féminise et
l’inégalité des sexes persiste. Isabelle Guérin, une économiste de l’IRD s’est penchée
sur les formes de développement et les enjeux de l’économie solidaire (1)
 : dans quelles mesures celle-ci pourrait-elle être une solution
pour lutter contre les inégalités entre les sexes ? À la faveur
d’enquêtes menées sur le terrain en France et au Sénégal, elle a
analysé les vastes potentialités offertes par la création
d’entreprises collectives comme illustration de cette économie
solidaire, qui prône la réinsertion de l’économie dans les domaines social et politique. À la lumière des travaux sur la notion de genre, elle a analysé les expériences d’économie solidaire et conduit des études de terrain en France et au Sénégal notamment, ce qui lui a permis de présenter des éléments de réflexion sur les forces et les faiblesses de l’économie solidaire.

Dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud, la pauvreté et la précarité touchent davantage les femmes que les hommes (2) : chômage, emplois sous-payés, risque de surendettement au nord, effets de la crise et des restrictions budgétaires, statut contraint de “ chef de famille ” au sud… Face à cette féminisation de la pauvreté et des inégalités, la recherche de nouvelles formes de solidarité devient nécessaire. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, on observe sur l’ensemble de la planète l’instauration d’une “ économie solidaire ” (1). Dans quelles mesures cette nouvelle forme d’économie qui aspire à “ démocratiser ” l’économie, donc à lui redonner une dimension sociale, peut-elle accorder une place aux femmes et lutter contre les inégalités entre les sexes ?

Dans la pratique, les femmes sont souvent les principales actrices des expériences d’économie solidaire. Face à la délicate articulation entre vie professionnelle et vie familiale, à des responsabilités matérielles accrues (notamment pour les familles monoparentales), aux difficultés d’accès à la propriété ou au crédit, les femmes s’auto-organisent : création de restaurants collectifs, de petits commerces, de coopératives de producteurs et d’artisans qui leur permettent d’acquérir une certaine autonomie financière.

Au-delà d’actions localisées, quelles sont les potentialités de ces différentes expériences ? Pour tenter de réduire les inégalités entre les sexes et revaloriser la place faite aux femmes, l’économie solidaire doit satisfaire à trois exigences.
La première consiste à jouer un rôle de “ justice de proximité ” permettant de pallier les problèmes d’accès aux droits économiques, sociaux et politiques de base. Soit ces droits n’existent pas pour les femmes, comme c’est le cas dans de nombreux pays du Sud, soit ils existent, mais sont peu et mal appliqués, mal connus et rarement revendiqués. Le cas se rencontre très souvent dans le domaine des activités génératrices de revenu : si théoriquement les femmes ont le droit d’y accéder, en pratique cela est délicat dans la mesure où elles ont peu accès à la propriété, au crédit, à l’éducation, etc. La réponse de l’économie solidaire consiste alors à faciliter l’accès à ces droits (microfinance, accompagnement à la création d’activités, services de santé…) ou à trouver des solutions de remplacement lorsqu’ils sont inexistants.

La deuxième exigence consiste à faire sortir du domaine privé les compétences habituellement réservées aux femmes, en particulier le soin aux autres, jeunes ou vieux, en les abordant là encore par une démarche collective (création de crèches, par exemple). Cette socialisation des questions privées passe ainsi par la création de métiers liés à ces activités et la valorisation des compétences de chacun, hommes ou femmes.

La troisième exigence que doit satisfaire l’économie solidaire – probablement la plus problématique – est de réussir à établir des liens entre ces actions collectives et l’espace public et politique. Ces espaces intermédiaires entre vie privée-domestique et vie publique permettent aux femmes de prendre conscience de leurs difficultés, puis de les exprimer et de les faire entendre. Progressivement, les femmes parviennent ainsi à dépasser leur intérêt personnel et participent à l’intérêt collectif et général.

Proposer des lieux d’offres de services aux femmes en situations précaires ou difficiles consiste à proposer une forme de solidarité mais aussi à recueillir des témoignages de vie permettant d’alimenter une réflexion à l’échelle de la société. La pertinence de l’économie solidaire réside dans cette capacité à articuler justice de proximité et justice globale. C’est justement parce qu’elle est ancrée dans le quotidien des individus qu’elle peut amener les politiques publiques à répondre réellement aux besoins et aux attentes des populations. Pour autant, il serait dangereux de mythifier la portée de ces expériences : elles sont non seulement très fragiles mais également largement sujettes à une récupération et une instrumentalisation par les autorités publiques (y compris sous des formes décentralisées ou supra-nationales). Tout l’enjeu est alors que ces pratiques innovantes mais disparates puissent peser sur des changements institutionnels susceptibles de déboucher sur une nouvelle articulation entre développement économique et progrès social.

Rédaction : DIC – Marie Guillaume


(1) L’économie solidaire désigne l’ensemble des initiatives économiques privées (autonomes de l’Etat) qui misent sur l’intérêt collectif et la solidarité plutôt que la recherche du profit. Ses pratiques concernent des domaines très divers : production et artisanat, commerce (épiceries sociales, restaurants, etc ;), finance, accès à des droits économiques et sociaux de base (relations avec les administrations, services de médiations…).
(2) Le choix d’axer les réflexions sur les femmes découle des résultats de plusieurs travaux menés par Isabelle Guérin sur l’exclusion financière et bancaire qui fait surgir systématiquement des spécificités féminines, au nord comme au sud.

I. Guérin poursuit ses recherches dans le cadre du Laboratoire Population-Environnement-Développement de l’unité mixte de recherche 151 IRD-Université-de Provence.

Références :

Isabelle Guérin - Femmes et économie solidaire. Éditions La Découverte, collection “ Recherches ” (Bibliothèque du Mauss), pp. 234, Paris, 2003.

***

Pour en savoir plus :

Isabelle Guérin, IRD - Institut Français de Pondichéry, 11, St.Louis Street, Pondicherry 605001 India. Tél. : 91-413-2222497, Fax : 91-413-2339534, courriel : isabelle.guerin chez ifpindia.org

Contacts IRD Communication :
Marie Guillaume (rédactrice), tél. : 01 48 03 76 07, courriel : guillaum chez paris.ird.fr

Bénédicte Robert : 01 48 03 75 19
presse chez paris.ird.fr

Se reporter à la fiche d’actualité scientifique (FAS)
n°185 ou sur le site de l’IRD :
http://www.ird.fr/fr/actualites/fiches/

Pour obtenir des illustrations, contacter Claire Lissalde, 01 48 03 78 99
lissalde chez paris.ird.fr ou consulter la photothèque sur le site
de l’IRD : www.ird.fr/indigo

P.-S.

Ird

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