Edito. Pas de justice climatique sans justice de genre !

Le 23 septembre dernier se tenait à New-York un Sommet organisé par l’ONU sur le changement climatique. De ce sommet extraordinaire réunissant les principaux dirigeants du monde (Etats, monde de la finance, multinationales) et quelques organisations de la société civile, vont découler les politiques de lutte contre le changement climatique de demain.

Absentes de la tribune, mais présentes en nombre lors de la Marche pour la Justice climatique qui a eu lieu ce jour là dans les rues de New-York, les femmes avaient pour slogan : « pas de justice climatique sans justice de genre ! »

Le changement climatique n’est pas qu’un problème environnemental

Si les modifications du climat sont des phénomènes scientifiques réels qui impactent l’environnement (effet de serre, augmentation de la température, fonte des glaciers, catastrophes météorologiques, etc.), ils sont surtout le symptôme d’une transformation brutale du monde sous l’effet du développement industriel.

Le mode de production intensif imposé par l’idéologie néolibérale est en effet à l’origine de l’exploitation des ressources naturelles et de la destruction des éco-systèmes. S’appuyant sur des structures patriarcales et coloniales, le système industriel actuel exploite tout particulièrement les ressources des pays du Sud pour enrichir une classe d’hommes dominante. Autrement dit, le changement climatique naît de rapports de domination où la nature, comme les femmes, est perdante.

Le changement climatique renforce les inégalités de genre

Si les femmes, en particulier celles qui vivent dans l’hémisphère Sud, sont les moins responsables de la destruction de l’environnement, elles en subissent gravement les conséquences.

Les changements climatiques ont en effet des conséquences spécifiques sur les femmes en raison de leur rôle social. Cantonnées à la famille, pourvoyeuses de nourriture et de soin, elles sont plus dépendantes que les hommes des ressources environnementales. « Dans de nombreux pays en développement, les contraintes économiques et les normes culturelles qui empêchent les femmes d’accéder à un emploi rémunéré impliquent que leurs moyens de subsistance dépendent de secteurs sensibles au climat, comme l’agriculture vivrière et la collecte de l’eau ». [1]

Les industries d’exploitation forestière, l’extraction minière, les monocultures intensives, l’accaparation des terres rendent plus difficiles les conditions de vie des femmes en détériorant leur environnement et en spoliant les ressources endogènes jusqu’alors générées par celui-ci.

Les changements climatiques les exposent également davantage aux violences sexuelles, quand le chemin pour aller chercher de l’eau s’allonge. Il est clair aussi que les catastrophes « naturelles » exacerbent les violences sexuelles contre les femmes, par exemple lors des déplacements, ou dans les camps (les femmes représentent la majorité des 32 millions de réfugiés climatiques sur terre).

Les femmes en résistance ou le « care » environnemental

Face à cette crise climatique, les femmes s’organisent. Pas dans les tribunes décisionnelles où les questions environnementales sont traitées par des « scientifiques », des techniciens et des économistes, bref, des profils où les femmes sont minoritaires et/ou peu reconnues.

Les femmes agissent localement, initient des projets de reboisement, de préservation des ressources d’eau… mais ces projets ne sont pas reconnus comme des actions concrètes agissant contre les effets des changements climatiques. Pour Claudy Vouhé, « il s’agit d’une nouvelle forme de travail invisible pour les femmes, le « care » environnemental » [2]. Les actions locales des femmes ne semblent pas pertinents à « un niveau de plaidoyer international », au contraire ce « travail du care environnemental est perçue comme une prolongation du care « social et/ou médical » déjà réalisé par les femmes.

« Organisez-vous là où vous êtes ». Tel est le slogan des femmes congolaises de l’association « Action femmes du Bas Fleuve » (AFEBAF) [3]. Pour elles, déforestation, genre et changement climatique sont liés. Appauvries par le conflit armé de 1998-2003, les femmes de l’AFEBAF ont pourtant choisi de rationnaliser l’utilisation des ressources naturelles offertes par les forêts congolaises, déjà menacées par le changement climatique et l’exploitation du bois. En limitant l’utilisation du bois aux besoins des communautés, elles rompent avec une logique à court terme de déboisement à fort profit financier.

Pour Annie Matundu, présidente de l’ABEFAF, les femmes « sont impliquées dans la recherche de solutions au changement climatique ». Elles sont actrices du « passage au vert », et devraient avoir leur place dans de nouveaux secteurs clés du développement durable que sont l’agro-écologie, le commerce équitable, l’écotourisme. Encore faut-il que leur contribution soit rendue visible.

Annie Matundu affirme que l’inclusion des femmes doit se faire dans les hautes instances, au travers de l’intégration du genre : « même si certains pays ont commencé à prendre en compte le genre dans leurs programmes d’action nationaux, le bilan des efforts indique que beaucoup reste à faire. Nous demandons à nos gouvernements de prendre les mesures nécessaires pour assurer l’intégration du genre dans les politiques mises en place contre la crise climatique, qui ne cesse de prendre de l’ampleur. »

Mobiliser une communauté francophone Genre et climat

Les pays francophones, comme les autres, sont affectés par le réchauffement climatique. Ils ont leur spécificité cependant. Les conflits qui les entâchent sont en grande partie liées à l’exploitation mondialisée des ressources naturelles, et ont donc un lien direct avec les questions environnementales et climatiques. La décentralisation en marche dans la plupart des pays francophones complique l’application de normes environnementales, et l’instabilité politique relègue ces questions au second plan. Il est donc urgent de croiser les enjeux du changement climatique avec la perspective du genre, elle même « en retard » dans l’espace francophone. Le croisement entre genre et changement climatique est actuellement très mal maîtrisé par les institutions et la société civile, y compris les associations de femmes.

La France présidera la prochaine conférence internationale sur le climat en décembre 2015. C’est une échéance cruciale, puisqu’elle doit aboutir à un nouvel accord international sur le climat… Le réseau Genre en Action se mobilisera pour que les enjeux de genre y soient présents. « Pas de justice climatique sans justice de genre ! ».

Par Lorie Decung (chargée de communication à Genre en Action), avec les contributions d’Annie Matundu (Trésorière-Adjointe de Genre en Action, présidente de WILPF/RDC et de l’AFEBAF) et de Claudy Vouhé (Présidente de Genre en Action).

En savoir + : consultez la rubrique "Genre et changement climatique d’Observ’action, le centre de documentation numérique Genre & développement de Genre en Action et de Bridge.

Appel à témoignages. Dans le cadre du projet Observ’action, Genre en Action recherche des témoignages sur l’impact du changement climatique dans la vie des femmes, dans le monde francophone.

Pour témoigner de vos expériences ou des actions menées dans ce domaine, écrivez-nous.

Notes

[1Source : "En bref : Genre et changement climatique, bulletin de Bridge, n°22 (Nov. 2011).
http://www.observaction.org/genre-et-changement-climatique/genre-et-changement-climatique-panorama-et-etudes-de-cas/

[2Source : "Genre et changement climatique. Prendre en compte la spécificité des pays francophones, 2012"
http://www.observaction.org/genre-et-changement-climatique/genre-et-changement-climatique-prendre-en-compte-la-specificite-des-pays-francophones

[3Source : "RDC : les femmes réelles expertes de la lutte contre la déforestation", par Joelle Palmieri. Bulletin de Bridge, 2011
http://www.bridge.ids.ac.uk/vfile/upload/4/document/1112/EnBref22-ChangementClimat-Web.pdf.

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