Elles pratiquaient l’excision jusque dans la capitale

Trente exciseuses de la capitale économique ivoirienne, Abidjan, ont décidé de mettre un terme à la pratique de l’excision - qui touche 40 pour cent des femmes en Côte d’Ivoire - en déposant publiquement leurs lames, couteaux et ciseaux.

DROITS - COTE D’IVOIRE :
Elles pratiquaient l’excision jusque dans la capitale

Fulgence Zamblé

ABIDJAN, 25 nov 2005 (IPS)

Après dix ans de campagne de sensibilisation, Rachel Gogoua, présidente de l’organisation non gouvernementale l’ONEF (Organisation nationale pour l’enfant, la femme et la famille), a pu convaincre, pour la première fois, une partie des 75 exciseurs — dont 73 femmes et deux hommes — identifiés cette année à Abidjan, à surseoir à leurs anciennes activités professionnelles.

’’C’est un travail de longue haleine, commencé en 1995. Grâce à des financements obtenus en 2004, nous avons continué la sensibilisation qui nous a permis de les identifier, avant de nous heurter aux faux préjugés relatifs aux pratiques musulmanes. Mais l’obstacle a été vite levé’’, a déclaré à IPS, Gogoua, émue devant l’aboutissement de plusieurs années de lutte. Ce travail, dit-elle, a permis à leur action de bousculer des habitudes héritées de mères en filles.

Les 30 exciseuses ont déposé leurs matériels le 17 novembre, lors d’une cérémonie officielle, à Abidjan.

Les mutilations génitales féminines (MGF) sont une pratique courante dans de nombreuses régions de ce pays d’Afrique de l’ouest, coupé en deux depuis l’insurrection armée du 19 septembre 2002.

Une rébellion a éclaté ce jour en Côte d’Ivoire après l’échec d’une tentative de coup d’Etat, les soldats insurgés ayant déclaré qu’ils se rebellaient pour s’opposer à une menace d’exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité. Et le statu quo demeure jusqu’ici, malgré plusieurs efforts de médiation internationale entre les belligérants.

Autrefois ancrée dans les villages et hameaux lointains, l’excision a fini par s’urbaniser et se moderniser avec l’implication des hommes dans la pratique et le développement des méthodes d’opération.

’’C’est inquiétant. Aujourd’hui, les exciseuses ont des portables et des téléphones. Il suffit de les contacter et elles font le déplacement à domicile’’, explique Gogoua. ’’Les MGF doivent être considérées comme une pandémie, avec une incidence sur la mortalité maternelle et infantile’’, souligne-t-elle, estimant que cela doit être assimilé à une ’’violation des droits à la santé de la femme’’.

L’excision consiste à enlever partiellement ou totalement le clitoris de la femme. Dans certaines régions d’Afrique, on pratique l’infibulation qui consiste à coudre les grandes lèvres du vagin de la fille et à ne réserver qu’un petit orifice pour l’urine et les menstruations. L’objectif de l’opération serait d’empêcher ou de réduire les envies sexuelles.

Selon la présidente de l’ONEF, l’action entreprise à Abidjan n’est pas la dernière du genre, surtout que les adeptes de l’excision sont plus nombreux à l’intérieur du pays. Gogoua cite, par exemple, les villages de Zralio et Koyinfla, dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire, à environ 350 km au nord d’Abidjan et à la lisière de la ’’zone de confiance’’ séparant les troupes l’armée gouvernementale et celles des rebelles.

Dans ces deux villages où 10 pratiquantes ont été identifiées, une fillette de huit ans serait morte à la suite d’une hémorragie causée par l’excision. Une autre jeune fille de 25 ans, enceinte, a perdu la vie en voulant répondre à l’exigence coutumière de se faire exciser avant l’accouchement, selon Gogoua.

’’Nous avons pris le temps de discuter avec elles (les pratiquantes de l’excision). Malgré les difficultés de tout ordre que nous rencontrons, elles comprennent le bien-fondé de nos démarches’’, a indiqué Gogoua à IPS.

Selon Dr Geneviève Saki-Nékouressi du bureau de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Abidjan, 130 millions de fillettes et de femmes en Afrique ont subi une forme de mutilations sexuelles. Au moins deux millions de filles de zéro à 20 ans sont exposées aux risques. Ce qui représente 6.000 nouveaux cas par jour et un risque élevé de transmission du VIH/SIDA.

Dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, la proportion de l’excision, qui était de 70 pour cent en 1995, est passée aujourd’hui à 80 pour cent, selon une étude menée par l’ONEF et financée par l’OMS.

’’Les complications, les douleurs, les chocs, les hémorragies aiguës, la rétention urinaire, la dysménorrhée, le dysfonctionnement sexuel sont autant de risques que courent les patientes’’, a expliqué Dr Saki-Nékouressi à IPS.

Une enquête nationale sur la démographie et la santé faisait ressortir une prévalence de 43 pour cent en 1994 pour les mutilations génitales féminines. Ce taux allait de 31 pour cent à Abidjan, à 57 pour cent dans les régions de savane, avec une prévalence globale de 45 pour cent.

Le gouvernement avait lancé cette enquête menée par l’Institut national de la statistique, en collaboration avec le ministère de la Santé.

Selon des spécialistes du ministère de la Santé et de la Population, les MGF seraient beaucoup plus fréquentes dans la population musulmane (83 pour cent) que chrétienne (16 pour cent). La plupart des filles semblent avoir subi des mutilations génitales avant l’âge de dix ans.

Mais la différence la plus nette a été relevée entre les femmes excisées n’ayant aucune éducation (55 pour cent) et celles ayant bénéficié d’une éducation primaire ou secondaire (24 pour cent).

Onze ans après ces statistiques officielles, aucune donnée nouvelle nationale n’est disponible sur la question.

De son côté, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) estime à 40 pour cent la proportion des femmes excisées en Côte d’Ivoire, le plus souvent des adolescentes avant le mariage, mais également des fillettes de cinq à neuf ans. Selon l’UNICEF, la pratique de l’excision persiste au sein de certaines communautés musulmanes du nord du pays et animistes de l’ouest, en dépit de son interdiction dans une loi votée en 1998, suivie de nombreuses campagnes sensibilisation.

Le nombre total de filles et femmes excisées en Côte d’Ivoire est estimé par l’UNICEF à 150.000 et 13.000 y sont soumises par an.

Les 30 exciseuses ayant abandonné leur métier traditionnel, déclarent qu’elles reconnaissent avoir fait du tort à leur prochain et à elles-mêmes. L’une des plus âgées, environ 80 ans, explique, sous le couvert de l’anonymat, que ’’l’excision ne nous a rien apporté. Nous avons subi ce sort, au nom de la tradition et aujourd’hui, les hommes laissent leurs épouses (excisées) pour aller chercher des jeunes filles (non excisées)’’.

Pour sa part, Karidjatou Bakayoko, déclare à IPS : ’’Finie la pratique de l’excision. Nous faisons souvent la sorcellerie et quand les choses ne marchent pas, on se retrouve devant de fortes hémorragies avec le sang qui coule fortement’’.

Pour convaincre les exciseuses, l’ONEF affirme avoir mis en place ses propres fonds en vue d’octroyer des prêts aux anciennes praticiennes pour qu’elles se lancent dans des activités génératrices de revenus. Un prêt d’environ 130 dollars a été déjà accordé à chacune de ces femmes, avec des conditions assez souples pour le remboursement.

Gogoua de l’ONEF estime que la situation s’améliore, tout en décidant de poursuivre sa campagne pour l’arrêt définitif de la pratique de l’excision. ’’Il reste que cela soit soutenu par une volonté politique’’, a-t-elle lancé en guise d’appel à l’aide des autorités ivoiriennes et des organisations internationales. (FIN/2005)

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