Enfances violées en Afrique du Sud

Selon les estimations de l’association Childline, une fille sur trois et un garçon sur cinq sont victimes de viols ou d’attouchements avant l’âge de 18 ans en Afrique du Sud. Sexualité et violence vont de pair, la pauvreté et la promiscuité dans laquelle vivent les familles en sont les premières causes.

LE MONDE | 22.04.06

Dans les journaux, on l’a baptisée Bébé Tshepang, espoir en zoulou. Elle avait neuf mois quand, en 2001, elle a été violée par son beau-père. Après des semaines d’hôpital, plusieurs opérations chirurgicales, Bébé Tshepang a survécu. Son affaire avait fait la "une" des médias pendant des semaines. Un quotidien avait publié une "liste de l’horreur", énumérant les agressions sexuelles sur des enfants rapportées en un mois à la police. Ebahie, l’Afrique du Sud découvrait l’ampleur du drame : une fille sur trois et un garçon sur cinq sont victimes de viols ou d’attouchements avant l’âge de 18 ans, selon les estimations de l’association Childline.

Cinq ans après l’affaire de Bébé Tshepang, la "liste de l’horreur" peut être faite et refaite chaque mois, au hasard des faits divers rapportés par la presse. 28 mars 2006 : 14 ans, violée par un ami de 20 ans ; 25 mars : 5 ans, violée par son père ; 19 mars : trois garçons 12, 13 et 14 ans, agressés sexuellement par un grand-père de 61 ans ; 28 février : 10 ans, violée par son beau-père ; 27 février : 11 ans, violée par un instituteur... La police sud-africaine reçoit chaque année environ 55 000 plaintes pour viol, dont 20 000 concernent des mineurs, soit 50 viols d’enfants par jour. Mais les associations qui luttent pour les droits des femmes estiment qu’un viol sur neuf seulement est rapporté à la police.

"Ce n’est pas un phénomène nouveau, explique Luke Lambrecht, directeur de la Teddy Bear Clinic, un service spécialisé qui travaille avec la police. Mais avant 1994 (année des premières élections libres), les tribunaux étaient trop occupés à faire appliquer les lois de l’apartheid. On n’en parlait pas, c’est tout." Pour cet homme dont la clinique effectue les examens légaux, apporte un soutien psychologique et prépare les enfants à la difficile étape du procès, "l’Afrique du Sud n’est pas un cas isolé. Il y a des viols d’enfants dans des proportions comparables dans beaucoup de pays, en particulier dans les pays en guerre. On oublie souvent que nous faisons partie des pays en développement et que nous sortons, nous aussi, d’une guerre."

Pour Aileen Langley, psychothérapeute à Childline, une ONG qui met à disposition des victimes ou des témoins une ligne de téléphone gratuite et ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, "la nouveauté est que maintenant on en parle. Et les enfants eux aussi commencent à parler. Il y a derrière nous plus de quinze ans de travail de prévention, de communication sur le sujet. Avant, parler de sexe, surtout à l’école, était totalement tabou ; ça change peu à peu". Elle voit plusieurs causes à ce drame, la première étant la pauvreté et la promiscuité dans laquelle vivent les familles. "Tout le monde, parents, enfants dorment dans une seule pièce, il n’y a aucune intimité. Les familles pauvres n’ont pas de vraie baby-sitter, les enfants sont gardés par les grands-mères ou des voisins, pas toujours très attentifs ou pas bien intentionnés."

Aileen Langley fait la distinction entre la pédophilie (clairement orientée vers les enfants) et les autres agressions, la majorité des cas, qui s’en prennent à un enfant un peu par hasard, comme "un beau-père qui se retrouve seul un soir, saoul, avec sa belle-fille de 12 ans, et a une relation sexuelle. Souvent, ces hommes ne se voient pas comme des violeurs, car il n’y a pas forcément de violence, et ils considèrent ça comme une relation comme une autre."
Plus de 90 % des enfants violés connaissent leurs agresseurs, un père, un beau-père, un oncle, un voisin.

Pauvreté, promiscuité, alcoolisme, mais aussi un héritage historique qui pèse encore très lourd. Sous l’apartheid, les familles étaient disloquées. Les hommes partaient travailler dans les fermes, dans les mines, à la ville. Les femmes, souvent, ne les accompagnaient pas ou alors étaient domestiques, contraintes de vivre seules dans les maid quarters, les chambres de bonne des foyers blancs. "Pendant des années, on a fait croire aux Noirs qu’ils n’étaient rien. Ces hommes-là ont perdu toute estime d’eux-mêmes", explique encore Aileen.

Face à cette déchéance, le sexe et la violence sont devenus la seule forme visible de pouvoir. "Dans la culture locale, les hommes ont aussi tendance à considérer femmes et enfants comme leur propriété. En abuser est alors un droit de propriétaire", ajoute-t-elle. Les femmes sont enclines à accepter avec fatalisme cet état de fait. Selon une enquête effectuée par l’ONG Community Information, Empowerment and Transparency, (CIET), 60 % des femmes estiment qu’un homme qui exerce une violence sexuelle est "plus puissant" que les autres. "Parfois, ajoute Luke Lambrecht, quand la relation de couple va mal, l’enfant est un substitut. Ou alors, comme dans le cas de Bébé Tshepang, c’est une vengeance : l’amant repoussé agresse l’enfant pour se venger de la mère, c’est souvent le cas quand il s’agit de tout-petits."

Certains spécialistes s’attaquent aussi au mythe selon lequel avoir une relation avec une vierge peut guérir du sida. Luke Lambrecht n’y croit pas vraiment. "J’ai vu un seul cas de ce type en quinze ans", dit-il. Pourtant, selon l’enquête menée par CIET auprès de 250 000 jeunes, 12,7 % d’entre eux croient à cette fable antisida. Aussi grave peut-être, 32 % des moins de 19 ans estiment qu’une relation sexuelle contrainte avec un proche n’est pas un viol. Et, pour 25 % des garçons, une fille qui dit "non" pense "oui"."Il n’y a pas d’éducation sexuelle, explique Carole Podetti, directrice de Valued Citizen, une ONG qui enseigne les droits civiques aux enfants des écoles défavorisées. Ni par les parents, pour lesquels le sujet reste tabou, ni à l’école, les enseignants hésitant eux aussi à parler de sexe."

Les enfants ne sont pas seulement victimes des adultes, mais aussi d’autres enfants. Depuis 2001, Shaheda Omar, spécialiste des agressions commises par des mineurs, a vu passer dans ses bureaux de la Teddy Bear Clinic plus de 400 jeunes entre 5 et 18 ans, qui suivent des thérapies individuelles ou en groupe. "Les enfants vivent dans la violence, dit-elle. Ils sont exposés très jeunes à la maison ou par la télévision à des scènes d’actes sexuels qu’ils reproduisent sans vraiment comprendre."

Interdite sous l’apartheid, la pornographie s’est développée sans réelles limites. "Les jeunes agresseurs n’ont pas forcément été victimes eux-mêmes. Ils associent le sexe à la violence. Souvent, ils répondent très bien aux thérapies, nous avons très peu de récidives." L’Afrique du Sud a créé des tribunaux spéciaux, entièrement consacrés aux violences sexuelles. Mais peu de cas aboutissent en justice.

Melissa habite le bidonville de Kliptown, à Soweto. A 7 ans, elle a été violée par son cousin. "Il m’a dit que si je parlais, il me tuerait. Alors j’ai rien dit." Neuf ans plus tard, le cauchemar a recommencé. Cette fois, l’agresseur était son père. "Je le voyais peu, mes parents étaient divorcés. A chaque visite, il me donnait un peu d’argent. Une fois, il m’a demandé de dormir avec lui. Je n’avais pas peur, c’était mon père. Je ne suis jamais revenue le voir." Après des années, Melissa a parlé. Elle est allée voir Andile Carelse, une star du kwaïto, le rap sud-africain, qui a, elle aussi, créé une ONG pour aider les jeunes filles à parler et leur apporter un soutien psychologique.

L’histoire personnelle d’Andile ressemble à celle de Melissa. Violée à 11 ans par son père, puis deux ans plus tard par un chauffeur de taxi qui la ramenait dans son internat en province, elle n’avait jamais parlé à personne avant 2001. "Je travaillais dans une radio pour les jeunes, et j’ai reçu un coup de téléphone d’une jeune fille qui m’a raconté son viol. Et tout à coup j’ai compris que je ne pouvais plus me taire, que j’avais un rôle à jouer."
Andile a raconté son calvaire sur les ondes. Elle se consacre à présent à son travail d’animatrice dans son association. "Je profite de ma notoriété pour aller dans les écoles, évoquer mon histoire, faire comprendre aux filles qu’on a le droit de ne pas se taire." Ni elle ni Melissa n’ont cependant engagé de poursuites contre leurs agresseurs. "Mon père ira en prison, puis il sortira, et puis quoi ? Je préfère considérer que je n’ai plus de père, le rayer de ma vie", dit Melissa.

Comparé au nombre d’agressions, il y a peu de plaintes et beaucoup de "déperdition". Il arrive que "des dossiers s’égarent dans les commissariats de police", affirme Aileen Langley, qui ne veut pas évoquer plus avant le problème de la corruption. Quand l’affaire parvient malgré tout devant un juge, l’enfant se rétracte souvent. "Les enfants peuvent vous raconter un jour parfaitement ce qui s’est passé et, la fois d’après, ils sont incapables de restituer l’histoire. Comme un gosse qui vous récite un poème et reste muet ou parle d’autre chose quand on lui demande de le réciter encore devant les grands-parents", explique Aileen Langley. Selon le CIET, seul un violeur sud-africain sur quatre cents risque de finir en prison.

Fabienne Pompey
Article paru dans l’édition du 23.04.06

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