Entretien avec Carol Mann - La situation des femmes afghanes

La sociologue Carol Mann a accordé un entretien au quotidien « l’Humanité » au sujet de la situation des femmes afghanes, à propos desquelles elle a rédigé une thèse de doctorat. Selon elle, dix ans après le début de l’intervention américaine qui avait pris leur sort comme justification, leur cause n’a pas progressé.

Elle se définit comme une humanitaire et une universitaire « controversée ». Nous dirons plutôt atypique. Historienne de l’art, devenue sociologue, Carol Mann s’intéresse à la situation des femmes dans les zones de guerre. Comment, dans ces conditions, rester une observatrice distanciée comme les affectionnent ses confrères sociologues ? Elle a préféré mener conjointement à ses recherches des actions humanitaires (1). D’abord en ex-Yougoslavie, son premier terrain, quand l’Europe découvrait que 1945 n’avait pas sonné le glas des guerres en son sein. Puis, à partir de 2001, en Afghanistan, où elle a mené son travail de doctorat dont elle a tiré un livre passionnant (2) et où elle continue de se rendre régulièrement.

Carol Mann dresse un constat plutôt amer. Dix ans après le début de l’intervention américaine et l’envolée du discours médiatique érigeant la burqa en symbole mondialement célèbre de l’oppression des femmes sous le régime des talibans – alors en place depuis sept ans –, la situation de ces dernières ne s’est pas vraiment améliorée. Depuis l’année dernière, ses recherches et son travail humanitaire l’ont aussi menée en République démocratique du Congo (RDC), en particulier à Kisangani.

Comment avez-vous mené 
vos recherches ?

Carol Mann. Faire des recherches en Afghanistan est très difficile. Le danger est réel. Il y a des règles à respecter, comme ne pas se déplacer dans des véhicules siglés Nations unies (même si on vous dit toujours le contraire) ou systématiquement sortir voilée. Au tout début, j’ai eu la chance d’être bien introduite par l’ONG Rawa (3), ce qui m’a permis de voyager très loin. Par la suite, j’ai eu de la chance de me faire des amis de façon indépendante, amis qui m’ont permis de circuler plus facilement. La plupart des chercheur(e)s
écoutent les consignes de l’ambassade de France et ne sortent pas de Kaboul et des grandes villes, où ils ou elles ne rencontrent que des femmes socialisées pour la prise de parole. Aller écouter les silences au fin fond de la province, c’est très différent, il faut du temps et beaucoup de patience. Évoquer l’option athée, c’est prendre des risques, peu importe le milieu. Je me suis intéressée à la situation dès 1999, cherchant à correspondre avec des femmes en Afghanistan et au Pakistan. À l’époque, on parlait peu en France des talibans, qui étaient pourtant au pouvoir depuis 1996, accueillis avec beaucoup de gratitude par la population après une longue période de guerre civile. Rawa m’a invitée à venir voir de plus près le camp de réfugiés de Khewa, au Pakistan, dont elle s’occupait et qui aurait pu être un modèle pour l’Afghanistan rural. Les femmes étaient arrivées à 98 % d’éducation des enfants (chiffre officiel) et à une certaine justice sociale. J’ai pu le comparer à un camp taliban à côté, accompagnée d’un homme armé. Étant une femme européenne, plus toute jeune, j’arrivais à établir des ponts avec les mères de famille. On a pu échanger des expériences de vie concernant les enfants, le mariage, les belles-mères, tout ce qui est au centre de la vie des femmes rurales afghanes… On a pu échanger des expériences de vie avec les enfants. J’ai ainsi pu voir de près comment fonctionnait une structure talibane. Ces camps étaient des ambassades des partis politiques et des lieux de trafics.

Vous vous êtes particulièrement intéressée à la mortalité 
maternelle et infantile, 
une des plus élevées du monde. 
Où en est-on aujourd’hui ?

Carol Mann. Huit milliards de dollars plus tard, la situation est toujours comparable au Niger. Le problème principal tient à ce qu’on fait du copier-coller dans l’humanitaire, sans tenir compte de la culture locale, en particulier la culture de l’honneur. En mettant en place des cours pour des accoucheuses illettrées, ma petite association, en travaillant avec une structure locale à Farah, a réussi à stopper la tradition qui veut que le père verse la terre de sa sandale sur le nombril du nouveau-né. Mais un tel programme n’intéresse pas beaucoup les grandes ONG, parce que c’est un travail sur le long terme et qui n’est pas photogénique ! Il y a aussi un grand manque de formation des accoucheuses, d’autant que la majorité des accouchements se font à domicile : l’hôpital est considéré comme le lieu d’une appropriation d’une naissance qui doit rester paternelle. On a formé des sages-femmes, mais elles sont restées à Kaboul, où il y a plus de médecins qu’ailleurs. En Iran, déjà à l’époque du shah, les étudiants en médecine faisaient leur stage en province, ce qui contribuait beaucoup à améliorer le niveau de santé local. Mais, en Afghanistan, partir dans des régions isolées suppose de faire venir toute sa famille là-bas. Les solutions sont donc à trouver avec les ressources dont on dispose sur place. Il ne suffit pas de construire des hôpitaux.

Il faut savoir aussi que l’Unicef ne prend en compte dans ses statistiques que les femmes qui accouchent à partir de quinze ans. Or de nombreuses filles se marient avant seize ans. Si en plus elles sont mal nourries, elles vont mourir. J’ai vu des fillettes de treize ans qui ont le squelette d’un enfant de huit ans. Qui aurait envie de travailler là-dessus ? J’ai vu aussi des tas de mariages consommés avec des filles impubères. Le prix de l’opium a baissé, augmentant la pauvreté. Certains paysans, qui ne peuvent pas rembourser leurs emprunts, donnent leur fille en mariage en guise de remboursement de leur dette, peu importe leur âge, même à sept, huit ans. Ce problème ne rentre dans aucune catégorie officielle.

Comment faire progresser 
les conditions de vie des femmes dans les provinces reculées ?

Carol Mann. Il faut responsabiliser les hommes aussi, c’est important de les avoir de son côté, par exemple par le biais de réunions dans les mosquées. La famille et l’islam sont essentiels pour l’Afghanistan rural. On ne peut rien construire sans ces prémisses. J’aimerais beaucoup travailler sur la façon de véhiculer des informations modernes dans les endroits reculés. Avec tout l’argent qui a été dépensé, on aurait pu faire les choses de façon différente. Les femmes afghanes sont les plus illettrées sur terre (85 %). Et ce n’est pas parce qu’on sait écrire son nom qu’on sait utiliser l’écrit. Il faut une génération pour s’imprégner de l’imprimé. Il faut donc une éducation moderne, mais destinée à des gens qui ne savent pas écrire. La BBC avait autrefois quelques programmes radiophoniques en ce sens, mais la plupart du temps l’humanitaire est contaminé par la culture du rendement et du retour sur investissement.

On pourrait réfléchir à un programme de radio avec des spécialistes de la santé, des médias, des ethnologues et des anthropologues. Il y a des universitaires et des associations de terrain. Il faut les impliquer. Cela suppose de la bonne volonté, un travail à long terme, pour des résultats qu’on ne documente pas dans un photoreportage à sensation.

Pourtant, les femmes afghanes ont aussi été une cause en vogue…

Carol Mann. Oui, en 2001, l’alibi de George Bush était d’aller libérer les femmes afghanes. Elles sont devenues des icônes et une excuse. Six mois après, il a déclaré : « Elles sont libres. » Beaucoup de gens y ont cru, y compris l’association Rawa. Entre 2002 et 2005, la situation était effectivement meilleure pour les femmes – sans pour autant atteindre ni le niveau des ambitions des rois d’Afghanistan, ni les succès atteints par les régimes de gauche qui ont suivi la destitution du Zahir Shah. Depuis 2002, de nombreuses ONG se sont créées, surtout à Kaboul, employant des femmes. Mais ensuite, cela a été la dégringolade. L’aide humanitaire n’était pas coordonnée, il y a eu des détournements et de la corruption, dont les Afghans n’ont pas été que victimes, mais aussi acteurs, avec la complaisance de donateurs peu regardants. Le militaire a pris le dessus. Et ce qui avait été mis en place dans les camps de réfugiés au Pakistan – avec le soutien du président pakistanais de l’époque, Zia Ul Haq – a été exporté vers la capitale afghane. Les réfugiés ont mis leurs gamins dans des madrasas, et ce sont ces derniers qui sont devenus les talibans qui défendent aujourd’hui une vision extrême et rigoriste de l’islam. Ces constructions idéologiques contemporaines ont remplacé l’islam mystique afghan, qui laissait de la place à des compromis aujourd’hui impossibles. La bourgeoisie de gauche a été évincée par les chefs de guerre, tel Hekmatyar, le chéri des Américains, dont il était l’allié dans leur dernière guerre froide. Les classes moyennes ont disparu. Aujourd’hui, les jeunes de la nouvelle bourgeoisie qui ont bénéficié de l’éducation demeurent encore à Kaboul, parce qu’ils veulent changer le pays. Mais quand les Américains vont partir, les talibans vont reprendre le dessus, ce qui est déjà fait d’une certaine façon. La situation est pourrie de tous les côtés. Il n’est qu’à voir la collusion terrible et cynique entre les Américains et les talibans qu’ils considèrent comme modérés, autrement dit toutes les figures politiques du pays qui adhèrent à l’islam politique. Et on ne peut pas devenir le premier narco-État du monde en dépit des Américains sur place.

D’où peut venir le changement ?

Carol Mann. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il allait venir des returnees, ces jeunes femmes rentrées de leur exil en Iran ou au Pakistan. Est-ce que l’Afghanistan va trouver seul son modèle ? Il y a des modèles qui pourraient fonctionner, comme le modèle rural iranien. Dans les villes frontalières de Herat à Farah, j’ai rencontré des jeunes filles qui étaient allées en Iran et qui en gardaient un souvenir formidable. Ce n’est pas le paradis pour les jeunes de Téhéran, mais le pays a su maintenir des structures de base, en termes de santé et d’éducation. Mais je suis convaincue que le destin de l’Afghanistan n’est pas de régler ses problèmes par lui-même, le pays est sous l’emprise de l’économie globalisée et des intérêts financiers qui sont les mêmes partout dans le monde. Les Américains cherchent à s’en sortir sans se couvrir totalement de ridicule, ce qui est déjà trop tard. Mais les intérêts du monde vont s’orienter vers des contrats plus ou moins occultes (pour les ressources telles que le cuivre, le cobalt, le lithium, l’uranium, la construction de gazoducs…) et vont perdurer. De même, l’argent sale des trafics de drogue (héroïne et cannabis) va continuer à profiter aux oligarques locaux et aux mafias internationales. Et c’est le peuple afghan, surtout les femmes, qui en feront les frais.

Un des taux de mortalité infantile les plus élevés au monde

En 2010, sur 1 000 naissances en Afghanistan, 
151,5 enfants sont morts avant l’âge de un an (statistiques du CIA World Factbook), soit un des taux de mortalité 
parmi les plus élevés au monde – pour comparaison, 
il est inférieur à 4 pour 1 000 en France. En Afghanistan, 45 % de la population a moins de quinze ans. Et, d’après les chiffres de la députée UMP Françoise Hostalier, vice-présidente du groupe parlementaire Afghanistan-France (Nouvelles d’Afghanistan, nº 134), 7 millions d’enfants 
ont été scolarisés cette année, mais 4 millions ne sont 
pas du tout allés à l’école – en 2001, aucune fille
ne fréquentait le système scolaire et moins d’un million 
de garçons étaient scolarisés (le Pnud compte 
60 % de filles scolarisées en 2010). Depuis les dernières élections, le Parlement afghan compte 27 % de femmes. L’Afghanistan est pourtant signataire de la convention 
des Nations unies sur l’élimination de toutes les formes 
de discrimination à l’égard des femmes.

***
(1) Voir www.femaid.org
(2) Femmes afghanes en guerre. Éditions 
du Croquant, collection « Terra », 2010.
(3) Rawa, Association révolutionnaire des femmes afghanes, fondée à Kaboul en 1977.
Entretien réalisé par Anne Roy

***

Source : l’Humanité.fr

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