Érotique Halal - L’érotisme comme terre promise de l’islam

Dans un article paru en octobre 2006 relatif au travaux du sociologue marocain Abdessamad Dialmy, le site Le Devoir.com, quotidien québécois indépendant, revient sur l’exposé "Erotique Halal", s’étant tenu au Salon de la culture du Festival du monde arabe en novembre de la même année. Abdessamad Dialmy lève le voile sur le discours sexuel de nombreux textes islamiques.


L’érotisme islamique n’est pas une antinomie. Les textes fondateurs de la religion musulmane regorgent de recommandations concernant la pratique sexuelle entre hommes et femmes. Et le paradis qui attend le bon musulman est loin de dédaigner les jouissances charnelles. Incursion dans le petit Kamasutra musulman.
Exit les préjugés voulant que derrière le voile islamique il n’y ait qu’austérité, foi aveugle et sourde aux plaisirs de la chair. De tout temps, les textes islamiques ont conjugué devoirs religieux et sexuels. Certains juristes ont même écrit des traités... sur l’érotisme.
« L’érotisme est là dès le départ ; il est fondateur même d’une vision islamique, explique Abdessamad Dialmy, sociologue invité dans le cadre du Salon de la culture du Festival du monde arabe, le 2 novembre 2006. Pour l’islam, le Coran, le Prophète, il n’y a aucune antinomie entre le fait d’avoir une foi et celui d’avoir une jouissance charnelle. C’est même une étape vers la réunion divine. »
Au temps de Mahomet.
Ce genre de discours a commencé au VIIe siècle de notre ère avec le prophète Mahomet, qui livrait volontiers ses conseils en matière conjugale. « Il a recommandé au croyant de ne pas tomber sur son épouse comme un animal, de la préparer par le regard, la belle parole, la caresse. »
Encore au XXe siècle (1944), des traités ont abordé ces questions. Mais M. Dialmy indique que l’âge d’or de ce discours se situe entre les IXe et les XVe-XVIe siècles. C’est l’époque de toutes les permissions où abondent les esclaves-concubines, les soirées bachiques où le vin et la luxure coulent à flots. Et où se développent les sciences érotologiques.
Tel se décline l’éden musulman, que les textes font miroiter aux croyants afin qu’ils se plient, dans la vie terrestre, aux préceptes de Mahomet. Car selon le sociologue, le paradis musulman constitue le haut lieu de tous les fantasmes érotiques et sexuels. Les pratiques terrestres sont alors rigoureusement prescrites afin de mieux gagner son ciel.
« Pour certains musulmans, notamment les soufis, et même pour un simple juriste musulman, l’orgasme terrestre qu’on connaît ici-bas est un prélude à celui qu’on va connaître là-bas. C’est une manière d’inviter les croyants à observer les devoirs religieux pour mériter le paradis, qui est principalement un lieu de jouissance sexuelle. »

_Ainsi, l’homosexualité interdite ici-bas retrouve là-haut ses lettres de noblesse. « [Le rapport homosexuel] a existé, il a même été chanté. Pour le juriste, c’est un rapport prohibé, mais au paradis, le musulman va trouver des éphèbes avec qui il peut avoir des rapports sexuels. » Mais les textes fondateurs de l’islam permettent aussi à l’homme d’acheter des femmes pour en faire ses concubines...
Suivre la voie.
Pour rejoindre ce nirvana, il faut cependant d’abord suivre la voie légale de Dieu. Cette voie, qu’on appelle le Nikah, veut dire à la fois acte sexuel et mariage, précise M. Dialmy. Ce qui explique que « beaucoup de juristes ont écrit des traités montrant au croyant comment se comporter sexuellement à partir de la nuit de la défloration : comment prendre la mariée, comment la faire jouir, etc. »
Il subsiste encore des éléments de cette littérature dans le monde actuel. M. Dialmy cite entre autres un petit livre écrit au XVIe siècle, Jardins parfumés de Cheikh Nefzaoui, qui s’adressait à l’élite citadine de l’époque (roi, princes, etc.) et qu’on retrouve aujourd’hui au souk (marché populaire) à deux dirhams (20 ¢). Mais la modernité musulmane ne retient malheureusement pas toujours le meilleur de son passé...
« Il contient des cultures sexuelles dépassées, parfois horribles, comme par exemple : la raison de la femme se retrouve dans son vagin, rapporte le docteur. Beaucoup d’hommes continuent de croire en cela. C’est donc une culture qui continue, mais qui est devenue populaire et marginale, parce qu’il y a quand même une culture sexologique contemporaine qui s’installe tranquillement dans les pays musulmans. »
Tradition soufie.
Le soufisme sert souvent d’écrin aux thèses d’Abdessamad Dialmy. Dans l’un de ses ouvrages, "Féminisme, islamisme et soufisme", il se livre d’ailleurs à une analyse de la place de la femme dans la société, de sa figure traditionnelle, qui la cantonne au rôle de mère au foyer, à sa figure occidentale qui conduit au refus de l’islam, en passant par la voie soufie, qui reconnaît l’égalité des sexes.
En matière de sexualité, la femme ne fait d’ailleurs pas si piètre figure. « La femme a des droits sexuels depuis toujours dans l’islam, dit-il. L’épouse a le droit de refuser l’acte sexuel, elle a droit à l’orgasme, c’est reconnu textuellement. L’une des causes de divorce [qui vient essentiellement de la femme puisque l’homme a le droit de répudier son épouse], c’est l’insatisfaction sexuelle. » Mais combien de femme se prévalent véritablement de ces droits ?
La réappropriation de l’érotisme à travers l’étude de ces textes permettra peut-être à l’islam de se réconcilier avec cette part de lui-même qu’il a parfois oubliée, et avec la modernité. Mais pour l’instant, il y a toujours une distinction entre la lettre et la pratique des musulmans.
Vers l’égalité.
« L’opposition existe toujours entre épouse et anti-épouse », note le professeur. Le souci de l’homme pour l’orgasme féminin se trouve ainsi surtout auprès des maîtresses, des concubines, etc. « Mais avec le féminisme arabo-musulman qui s’installe et prend de la force dans certains pays [l’égalité va de soi dans les franges éduquées de la société arabe], les hommes commencent à prendre conscience du fait que la femme a des droits sexuels, à la fois au nom de l’islam et au nom de la modernité. »

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Sur l’auteur :
Né en 1948 à Casablanca, Abdessamad Dialmy enseigne la sociologie à l’Université de Fès. Tout en récusant les dogmes de l’islamisme, il puise dans cette religion des réponses à toutes sortes de questions sociales. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Logement, sexualité et islam (EDDIF, 1995), trois facteurs qui conditionnent la réalité sociale actuellement au Maroc, et Jeunesse, sida et islam (EDDIF, 1999).
Dans Érotique Halal, au Salon de la culture du Festival du monde arabe, le docteur en sociologie était accompagné, tout au long de son exposé sur l’érotisme islamique, de la comédienne canadienne d’origine tunisienne Monia Chokri, qui a lu des poèmes du poète arabe Abu Nuwass.

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Source : Le Devoir.com

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Voir également l’article : Islam d’interdits, Islam de jouissance

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