Et encore le 8 mars : La poule sait que le jour est levé, pourquoi laisser le coq chanter ?

Yveline Nicolas, membre actif du réseau Genre en Action, donne elle aussi sa lecture des festivités autour du 8 mars.

La poule sait que le jour est levé, pourquoi laisser le coq chanter ?

Yveline Nicolas
Association Adéquations

A l’occasion du 8 mars, journée internationale de la femme, le Ministère délégué à la coopération, au développement et à la francophonie a organisé une journée de débats « Femmes et développement, la contribution des femmes au développement ». Placée sous la présidence de Ellen Johnson-Sirleaf, présidente du Libéria, première femme africaine élue chef(fe ) d’Etat, cette rencontre sur « l’égalité des sexes comme outil du développement » a mis en avant les ambassadrices (« ambassadeurs » dans le carton d’invitation*) du Kenya, Ethiopie, d’Afrique du Sud et du Mozambique en poste à Paris et des femmes exerçant des responsabilités dans les entreprises, la recherche, la santé, les medias, etc.

Les propos directs, explicites, convaincants de la présidente du Nigéria et de l’ex-présidente du Sri Lanka, Chandrika Bandaranaike-Kumaratunga ont été bien appréciés.
« Promouvoir la femme pour réduire la pauvreté et assurer la croissance des pays en développement. L’égalité des sexes et l’autonomie des femmes font partie intégrante des Objectifs du millénaire pour le développement reconnus par les Nations unies », tel était le mot d’ordre du programme.
Mais au fond, pourquoi « Femmes et développement » et pas « genre et développement » ? Sans doute parce qu’il s’agit de la « journée de la femme ». Aussi parce que la question stratégique, celle de la prise en compte des rapports sociaux entre hommes et femmes pour atteindre l’objectif d’autonomie et d’égalité n’est abordée qu’à la marge. Elle l’a été notamment en ce qui la nécessaire éducation des hommes et des garçons, mentionnée par les chercheuses Hourya Benis Sinaceur et Yasmine Chami.

« Femme et développement, l’apport des femmes dans le développement », éternel euphémisme pour ne pas aborder la question des structures sociales ? Comme toujours, on parle de la « vulnérabilité des femmes » (à la pauvreté, au Sida etc). Sont-elles vulnérables en soi ou rendues vulnérables par la paupérisation, les inégalités, la surcharge de travail, le manque de pouvoir ? Une fois de plus, les femmes apparaissent comme un « enjeu spécifique » : en matière de micro-crédit, de croissance économique, de santé, etc. Du coup, l’invisibilité des hommes devient une sorte de non-dit obsessionnel du colloque. Des hommes apparaissent en creux. On dit qu’ils ont moins accès au micro-crédit, car leur taux de remboursement est moindre. Dans la salle, tout monde sourit d’un air entendu. Se pose-t-on la question : ayant vraisemblablement plus facilement accès au crédit normal et aux emplois, peut-être que le micro-crédit les intéresse moins ? Les hommes sont-ils ontologiquement incapables de percevoir 500 euros, de les investir pour améliorer les revenus de leur famille, de les rembourser un an plus tard ? On en doute.

Cela m’a rappelé ce colloque mémorable du 2 mars sur « Démographie et croissance économique », organisé par la coopération anglaise et l’AFD où des démographes et responsables d’agences de développement à haut niveau ont phosphoré sur la planification familiale, les naissances, la procréation, l’avortement, le sida, etc sans évoquer les relations entre femmes et hommes ! Seul un intervenant africain a fini par signaler le problème constitué notamment par les « violences de genre ». Mais les scientifiques démographes européens n’ont pas relevé, malgré les questions posées par Elisabeth Hofmann de Genre en Action et Robert Toubon de Equilibres et Populations. Au demeurant, pour ces démographes et économistes, le respect du « facteur culturel », des relations internes aux familles semblait un plus à respecter scrupuleusement.

Le 8 mars, j’ai été choquée d’observer la salle applaudir à tout rompre et "comme un seul homme" quand la présidente mondiale des femmes chefs d’entreprise, camerounaise, a dit dans son discours : "et puis, nous les femmes, ne soyons pas jalouses entre nous, aidons nous mutuellement"... C’est à ces occasions qu’on prend conscience de l’intériorisation par les femmes des stéréotypes de genre, leur capacité à être convoquées là en réunion, pour applaudir avec émotion quand on suggère qu’elles sont très méritantes, mais qu’elle ont peut-être quand même des insuffisances psychologiques. Leur émouvante capacité à accepter, d’emblée, des heures supplémentaires pour fournir un énième effort supplémentaire pour le « développement (durable ?) », pour tenir à bout de bras la sécurité alimentaire, la survie des familles, « l’économie informelle » (alors même que chaque année transite dans les échanges financiers 100 fois plus d’argent que l’équivalent de la valeur des biens et services échangés). La croyance que « la femme » constituerait une sorte d’ethnie dont les membres seraient « solidaires », qu’elles soient Mama Benz milliardaires en Afrique ou chômeuses françaises manifestant contre le CPE.

Du moins, leur capacité à laisser croire qu’elles croient cela… non sans suggérer qu’elles n’en pensent pas moins… La phrase marquante du colloque a été le proverbe africain : « La poule sait que le jour est levé, mais elle laisse le coq chanter ».

Mais bon, femmes et développement, comment sortir de là, sinon par genre et développement ? Au fait, pourquoi, le réseau Genre en Action, créé avec l’appui du MAE, n’était pas invité à la tribune à cette occasion ?

Quoiqu’il en soit, la rencontre du 8 mars a donné lieu à une annonce importante par le MAE, même si dans sa formulation subsiste un amalgame entre « promotion de la femme » et « genre » (voir aussi l’article concernant spécifiquement cette annonce La Coopération Française se met au genre !).
Reprenant notamment certains éléments de l’avis publié par le Haut Conseil de la coopération Internationale « Intégrer les rapports sociaux entre femmes et hommes
(politique de genre) dans la politique de coopération
et de solidarité internationale de la France » (http://www.hcci.gouv.fr/travail/avi...), Mme Girardin a demandé « que toutes les actions de la Coopération française prennent désormais en compte systématiquement la question de l’égalité des sexes, ou plus généralement, ce que l’on appelle le genre. L’expérience montre en effet que cette démarche contribue à renforcer l’efficacité de l’aide au développement ». Cette démarche doit se traduire par le fait :

- d’inclure la promotion de la femme et de l’égalité des sexes dans les programmes de coopération et de mettre en oeuvre une évaluation effective de cette politique ;

- de créer, au sein du MAE un groupe de travail, chargé de la mise en place de cette approche nouvelle ;

- de sensibiliser les acteurs non étatiques à ces questions et de renforcer l’appui aux ONG et collectivités territoriales désireuses d’intégrer cette dimension dans leur action de coopération ».

Voilà un programme intéressant… A suivre par le réseau Genre en Action…

***

Cf aussi le dépliant pédagogique disponible gratuitement sur demande : http://www.hcci.gouv.fr/lecture/publications.html

* en effet, une « ambassadrice » n’est en effet que
l’épouse d’un ambassadeur

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter