Et si féminisme rimait avec pluralisme ?

Aujourd’hui, poser la question de ce qu’est, ou ce que sont, les féminismes, implique de s’interroger sur les réelles conditions de vie et les processus de libération de celles et ceux que l’on n’entend pas. Retour sur les "Rencontres Féministes ou non ?".

Aujourd’hui, poser la question de ce qu’est, ou ce que sont, les féminismes, implique de s’interroger sur les réelles conditions de vie et les processus de libération de celles et ceux que l’on n’entend pas : militant-e-s, jeunes chercheur-e-s, étudiant-e-s, actrices et acteurs du terrain, “sans-casquettes”… des non académicien-ne-s qui sont encore trop éloigné-e-s des discussions internationales de haut niveau politique ou gouvernemental.

Face à cette nécessité, Genre en Action a lancé, début 2013, un appel à communications pour des Rencontres internationales « Féministes ou non : nouvelles voix et nouveaux savoirs ». Ces Rencontres ont eu lieu du 5 au 7 décembre à Tanger, réunissant plus de 150 participant-e-s venant du monde francophone.

Une initiative guidée par les valeurs féministes qui nous portent : ouverture, tolérance, liberté d’expression et importance d’une pensée politique, critique et non-conventionnelle, qui s’inscrit aussi dans notre volonté de travailler en croisant les générations, les origines géographiques, les cultures, les milieux sociaux…

S’écouter pour mieux lutter

« Quand on est jeune et femme, on n’a pas le droit d’avoir raison » Lucille #slam #femounon

Ainsi, face à des spécialistes, militantes « aguerries », avec parfois 1,5 génération d’écart, nous avons délibérément choisi d’avoir des jeunes sur les panels et dans l’animation, en essayant de proposer des analyses nouvelles et dans l’espoir de trouver de nouvelles réponses. “Comment sortir le féminisme des universités ?”, se demande Nazik, une jeune marocaine pour qui les discussions sur le féminisme, l’activisme, les droits de femmes et le développement restent confinées à des espaces très cloisonnés et académiques.

« ECOUTE, ELLES TE PARLENT !!!!! » Irane #slam #femounon

Ce qu’elles et ils ont dit, en relation avec des sujets aussi divers et essentiels que la sexualité, le changement climatique, les violences, les droits des femmes, les stéréotypes, les discriminations, l’économie, la tradition et la religion, l’action directe, exposent l’absolue nécessité pour les pouvoirs publics mais aussi pour les mouvements féministes urbains et « intellectuels » d’écouter et de donner une place réelle aux initiatives qui font et sous-tendent le changement social. Nécessité également de continuer à questionner les situations qui empêchent la participation des femmes, les barrières idéologiques et matérielles qui divisent les luttes, et d’essayer de mieux comprendre ce qui se passe ailleurs pour parvenir à un changement réel sur le long terme.

« Quand on parle des sans-voix, c’est qu’il n’y a pas d’écoute » Aichetou, #restitution #femounon

Aborder les sujets qui fâchent et ouvrir le dialogue

« Y a-t-il des tabous dans le féminisme ? » Ada #femounon #tanger

Un des objectifs des Rencontres consistait à mettre en débat des sujets qui ne font pas l’unanimité des féministes et qui représentent des diversités de pensées et de contextes.

Parmi les sujets abordés, plusieurs ont fait polémique : Doit-on décolonialiser le féminisme ? Largement débattu dans les contextes anglophones, hispanophones et lusophones, ce thème, en lien avec le genre ne fait que s’immiscer dans le débat francophone. Pourtant, la colonialité – à ne pas confondre avec le colonialisme, révolu –, est à prendre comme un ensemble de relations sociales et de rapports de domination qui les agencent avant et après la période coloniale : rapports de domination de genre, de race, de classe, d’âge. C’est ce que les quatre intervenantes de la table ronde venant de trois pays différents ont tenté de définir, tout en montrant qu’elle se traduit dans des contextes spécifiques.

« Je n’ai plus trop parlé quand j’ai vu qu’on opposait islam et occident », Nadia

La question du lien entre féminisme et religions a également suscité des débats vifs. « Le féminisme est-il obligatoirement contre la religion ? » questionnait une participante. On a aussi entendu des femmes expliquer que la religion n’est qu’une partie d’une culture, que les religions, les islams, se conjuguent au pluriel. Nombre de critiques sont venues de femmes qui ne voulaient pas se référer à la religion, qui se revendiquaient d’un mouvement des femmes universaliste pour certaines, de valeurs citoyenneté – démocratie – défense des libertés aussi… pour certaines autres. Des participant-e-s aux points de vue variés, mais qui partageaient un besoin de s’expliquer, de s’exprimer, de dialoguer.

Parler des différences pour définir un dénominateur commun

« L’universalisme a été vécu ici. Malgré nos contextes, on a constaté que les rapports de domination étaient les mêmes” Atiqa, #restitution #femounon

Sur ces différents thèmes, les réactions sont venues pour des motifs différents, de « groupes » différents. Elles nous éclairent sur les clivages, les hiérarchies, les résistances, les priorités des mouvements féministes, mais plus encore sur les dénominateurs communs. Les échanges ont situé non seulement les savoirs mais aussi les « pouvoirs » et … les vouloirs. Ils ont permis de définir les dénominateurs communs que sont, pour les féministes du monde entier, les luttes contre les violences, pour les droits sexuels et reproductifs, pour la parité et l’éducation, pour la justice de genre … et la nécessité de réponses appropriées par les pouvoirs publics.

Mais ils ont aussi clairement montré que « genre » et « féminisme » ne sont pas des termes interchangeables et qu’ils sont polysémiques. Chaque mouvement, organisation, individu-e évolue avec une marge de manœuvre « située » qui doit être mieux comprise de quiconque désirerait travailler sur l’égalité de genre, ou les droits des femmes (là encore, deux termes qui ne sont pas équivalents).

A partir du moment où on accepte sur le terrain et dans la théorie, la variété des contextes et des positionnements féministes, on pense autrement la multiplicité des questions mais aussi des positions, et on bouscule automatiquement les savoirs et positionnements antérieurs, le(s) pouvoir(s) et autres certitudes bien ancrées.

Et maintenant… on fait quoi ?

« Une fois rentrée chez moi, j’en fais quoi des Rencontres ? » #restitution #femounon

Au-delà du constat des réussites et insuffisances des Rencontres, ne faut-il pas s’accorder sur la nécessité d’organiser d’autres évènements rassembleurs autour du/des féminisme-s et du genre afin de donner aux francophones du Congo, du Cameroun, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Mauritanie, du Sénégal, de France, etc., l’opportunité de débattre en toute liberté des glissements dangereux et des croisements vertueux entre genre, développement et féminisme-s ?

« J’ai besoin d’apporter plus de réponses pour convertir nos questions en besoins pratiques », une participante du Maroc #femounon

Le mouvement féministe est, par essence, mouvant. Les mouvements sociaux ont été, et sont, traversés par de nouvelles approches et de nouvelles demandes, propositions. Des approches qui ne cessent d’évoluer, de se Rencontrer, de se heurter les unes aux autres, de se renforcer mutuellement. Nous devons trouver les moyens pour que ces nouvelles voies et nouveaux savoirs s’expriment, soient reconnus, et entendus, favoriser les échanges entre féministes à géométrie variable, pour discuter des lignes de fractures qui nous éloignent mais surtout des causes qui nous unissent.

La conjoncture est, peut-être plus encore qu’à d’autres moments, à des instrumentalisations et des manipulations de ce que nous essayons de trouver de neuf et de différent. Mais faut-il s’arrêter pour autant d’essayer d’être plus englobantes dans nos féminismes ? « Feminism is for everybody » disait déjà bell hooks – féministe noire américaine. C’est le message que nous espérons avoir transmis à travers ces Rencontres.

Genre en Action, le 19.12.2013

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