Europe, Chine, Moyen-orient, Afrique... Familles, le grand remue-ménage

Urbanisation, scolarisation massive des filles, aspiration à l’indépendance des individus, procréation médicalement assistée : les modèles familiaux traditionnels volent en éclats. Au Nord comme au Sud. Un dossier enjeu de Alternatives Internationales.

La famille a le tournis. D’un bout à l’autre de la planète, elle vacille sur des bases qu’elle croyait fermes et doute d’elle-même. Qu’elle soit nucléaire (papa-maman-les-enfants), étendue (un patriarche et toute sa descendance sous un même toit) ou navigue à mi-chemin entre ces archétypes, elle voit ses membres s’émanciper, ses hiérarchies contestées, son rôle se transformer. A des degrés divers, sans doute. De façon plus explicite au Nord qu’au Sud, pour l’heure. Mais partout, les modèles familiaux vivent un grand chambardement.

Sous la pression des femmes et des enfants d’abord. Leur contestation est le fruit de plusieurs facteurs. L’urbanisation porte les premiers coups. Les jeunes - et surtout les garçons - qui, dans les pays en développement, quittent le village et la ferme familiale pour trouver leur propre emploi en ville, acquièrent de facto un début d’autonomie par rapport à l’autorité parentale. Même si, à distance, la norme sociale et les pressions des aînés peuvent rester prégnantes, pour le choix du conjoint par exemple.

L’enseignement ensuite, suscite, chez les jeunes filles en premier lieu, de nouvelles aspirations et leur donne un bagage pour tenter de les réaliser : s’épanouir dans un travail qualifié, conquérir son indépendance économique, transmettre un capital culturel accru à ses propres enfants... Les méthodes contraceptives enfin, permettent désormais aux femmes de maîtriser leur fécondité sans risque et de mieux assurer, notamment, l’éducation d’enfants désormais choisis.

Toutes ces aspirations ont des effets palpables sur les réalités familiales, y compris dans les sociétés en apparence les plus fermées à l’émancipation féminine. La scolarisation massive des filles depuis la Révolution islamique en Iran (1979), où les étudiantes sont désormais majoritaires dans les universités, a favorisé « la transition démographique la plus rapide que le monde ait vécue depuis celle du Japon après la Seconde Guerre mondiale », note la sociologue Martine Segalen (1). Les revendications d’indépendance économique et affective sont d’autant plus fortes que les médias transportent les modèles familiaux par-delà les barrières sociales ou géographiques. Ainsi, les télénovelas ont-elles diffusé dans l’ensemble des classes sociales du Brésil l’image de parents aux enfants peu nombreux. Et, en Afrique, l’idéal d’un couple fondé sur l’amour par opposition à l’alliance arrangée entre deux lignages. Combiné à l’allongement de la scolarisation qui retarde l’âge du mariage, cet idéal d’émancipation affective présent sous toutes les latitudes favorise une autonomie sexuelle croissante des adolescents et des jeunes adultes.

Avec parfois des conséquences néfastes, lorsque les moyens d’éducation et de contraception sont insuffisants. Un pays comme la Colombie, par exemple, a vu augmenter dans des proportions considérables le nombre d’adolescentes enceintes. Des jeunes filles, issues en majorité des milieux défavorisés, que leur grossesse précoce contraint souvent à quitter l’école.

Le poids du chômage

Mais les revendications d’indépendance des individus ne sont pas les seules à chambouler les familles. Les mutations de l’économie jouent aussi leur rôle. La quête souvent longue d’un emploi stable incite les jeunes adultes, dans les pays émergents d’Asie par exemple, à retarder de plusieurs années l’âge du mariage, comme la naissance de leur premier bambin. Ce qui réduit le nombre moyen d’enfants par femme et diminue la taille des familles.

Les difficultés économiques bouleversent par ailleurs la répartition des rôles entre conjoints. En Afrique, « les hommes voient leur rôle traditionnel de dominant remis en cause par les revers économiques qui les privent parfois de tout accès à une activité productive », notent Thérèse Locoh et Myriam Mouvagha-Sow (2). De même, les Sri-Lankaises, qui quittent leur foyer pour travailler dans les zones franches côtières du pays ou les Philippines qui émigrent vers le riche Golfe persique, peuvent devenir les principales pourvoyeuses du revenu familial. Elles gagnent au passage une autorité nouvelle face à leur conjoint, mais parfois au prix d’une séparation quasi définitive avec leurs enfants.

Quatre générations ensemble

Les mutations économiques ont aussi pour conséquence de renforcer certaines fonctions de la famille. Traditionnellement, la solidarité du groupe des apparentés a permis à chacun de ses membres d’endurer les périodes de vaches maigres. Un rôle que l’instauration de l’Etat-providence dans les pays développés, a fait parfois passer au second plan. La précarité de l’emploi lui redonne aujourd’hui vigueur, comme le montre la capacité des pays latins d’Europe à endurer des taux de chômage élevés.

De même, dans les pays en développement, le retrait de l’Etat de certains secteurs sociaux (santé, éducation...), sous l’influence des politiques libérales, contraint les jeunes adultes en particulier à compter sur le soutien de leur parenté. Une dépendance contradictoire avec leurs désirs d’émancipation... Mais surtout une demande à laquelle les familles, seules, ne sont pas toujours capables de répondre ce qui les pousse parfois à effectuer des choix cruels : au sud du Sahara, « là où les ressources sont rares, l’assistance aux jeunes en matière de scolarisation se concentre sur ceux qui sont les plus prometteurs, au détriment des autres (et souvent des filles) », remarquent T. Locoh et M. Mouvagha-Sow.

Les avancées de la médecine enfin bousculent le fonctionnement habituel des familles. D’une part, pour la première fois dans l’histoire, quatre ou cinq générations vivent ensemble. Dans les pays développés et émergents pour l’instant, mais le phénomène tend à se mondialiser. Alors que parallèlement la fécondité baisse, quel rôle voudront et pourront jouer les plus jeunes dans la prise en charge de leurs nombreux ascendants âgés, notamment là où les systèmes publics de retraite sont faibles ou inexistants (Chine, Afrique) ? D’autre part, la procréation médicalement assistée (fécondation in vitro, dons de gamètes, mères porteuses...) bouleverse les représentations de la parenté. En Occident surtout où, adoption mise à part, celle-ci était jusqu’ici fondée sur un lien biologique. La dissociation qu’introduit la procréation assistée se combine à la recomposition des familles après les divorces pour favoriser une parenté plus sociale : l’adulte qui vit avec un enfant au quotidien n’est plus forcément lié à lui par le sang. Une telle représentation n’est pas inédite dans de nombreuses sociétés du Sud où traditionnellement, l’enfant peut être élevé par d’autres adultes que ses géniteurs. Mais dans ces mêmes pays, elle est partiellement en recul aujourd’hui, au sein des classes moyennes urbaines surtout qui élaborent des variantes de la famille nucléaire.

Au final, moins qu’à une convergence vers un standard mondial, c’est au bricolage des modèles familiaux dominants que l’on assiste. Chaque société invente ainsi au jour le jour une variété de formules aux contours mal cernés. Et cette navigation à vue donne un peu le mal de mer à toutes les générations ?

Yann Mens

(1) Mission d’information sur la famille et les droits de l’enfant, Assemblée Nationale, 9 mars 2005
(2) « Vers de nouveaux modèles familiaux en Afrique de l’Ouest ? », XXVe Congrès international de la population, Tours, 2005.

Dans ce doosier :

- Chine : génération enfant unique
- Inde : quand les devoirs filiaux sont sous-traités
- Afrique du Sud : grands-mères courage
- Equateur : Indiens, la tradition contre les femmes
- Allemagne : la fin des « mauvaises mères »
- Etats-Unis : les pères veulent l’égalité des droits
- Moyen-Orient : des bébés in vitro islamiquement corrects
- Emirats arabes unis : quand les immigrées deviennent des cybermamans
- Filiation : « L’homoparentalité n’est pas un danger »

N° 35 - juin / juillet / août 2007 - 6,90 euros ; disponible en kiosque ou sur le site

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