FEMINISME / ISLAM

Voici trois textes au sujet du premier congrès des femmes musulmanes à Barcelone.

Les femmes musulmanes dénoncent les interprétations sexistes des textes sacrés

Monique Crinon

Au cours du congrès des femmes musulmanes à Barcelone, une femme a conduit la prière musulmane devant un public mixte.

La présidente de L’Institut Catalan des Femmes, Marta Selva, et le président du Centre Catalan de l’Unesco, Enric Masllorens, ont clos dans l’après midi du 29 octobre le premier Congrès International du Féminisme Islamique, qui a réuni à Barcelone plus de 400 participants durant 3 jours.

L’association musulmane catalane (Junta Islamica Catalana) a organisé cette rencontre afin de montrer l’émergence, au niveau international, du mouvement des femmes musulmanes pour l’égalité des droits appelé " Yihad de género ". Une des autres priorités du Congrès a été de construire les bases d’une collaboration entre les femmes musulmanes et le mouvement féministe global.

Au cours de ces journées il est apparu que le féminisme islamique est désormais une réalité dans beaucoup de pays de population musulmane. Beaucoup de témoignages de femmes qui luttent pour leurs droits et travaillent dans des conditions très difficiles contre l’implantation, au nom de l’Islam, des codes de la famille très machistes et discriminatoires ont été recueillis.

De nombreux débats sur diversité et féminisme ont eu lieu, notamment concernant l’interprétation du Coran et la question de l’Islam et du Féminisme. Ce débat a permis d’aborder la situation des femmes musulmanes dans le Sud-Est Asiatique et en Afrique Sub saharienne.

Un moment fort et émouvant a marqué le Congrès lorsque Amina Wadud, professeur des Etudes Islamiques à l’Université de Commonwealth de Virginie (EU), a prononcé et dirigé la prière du vendredi devant une audience mixte.

Conclusions :

Le féminisme est une réalité émergente qu’il faut aborder comme une alternative aux lectures machistes dominantes.

Ce féminisme prend sa source dans la révélation coranique, et s’appuie sur la conviction que le Coran ne justifie pas le patriarcat.

L’Islam peut libérer la femme et changer son statut actuel. Pour cela, il est nécessaire d’ouvrir les portes du " Ijtihad " (ou effort d’interprétation), en tenant compte du contexte qui est celui des sociétés du 21ème siècle.

Il faut donc :

Participer à la transformation des lois discriminatoires à l’encontre des femmes.

Ne pas confondre les lois élaborées par les hommes avec le concept plus large de Sharia.

Introduire les hommes dans la lutte des femmes pour arriver à l’égalité des droits.

Chercher le soutien interne des communautés pour combattre toutes formes de discriminations.

Impulser la participation des femmes dans les organes de décision.

Revendiquer le droit à la propriété, à la liberté individuelle et à l’indépendance économique qui est la base de la tradition islamique.

Réclamer l’accès à la mosquée comme un droit pour les femmes musulmanes.

Partant du contexte des pays occidentaux, revendiquer pour les femmes musulmanes immigrées le statut de citoyennes de pleins droits. Il est nécessaire de modifier les lois du regroupement familial.

Que le mouvement féministe dans son ensemble tienne compte de la diversité des critères et des interprétations légitimes au sein de l’Islam.

Demander aux féministes non musulmanes qu’elles n’acceptent pas comme unique lecture possible de l’Islam celles des courants les plus machistes et les plus réactionnaires. Cela rend difficile la collaboration entre les femmes musulmanes qui luttent pour leurs droits et le mouvement féministe dans son ensemble.

Nous ne pouvons accepter l’existence d’un discours unique et ethnocentrique sur le " féminisme ", il est nécessaire de parler de " féminismes ".

Les féminismes doivent être plus inclusifs et accepter la légitimité des luttes des femmes au niveau local et transnational. Il faut respecter le droit à la différence, la spécificité des différents mouvements de femmes.

Il est nécessaire de construire des règles pour fonder, partager et diffuser ce que nous apprenons à partir de nos propres sources textuelles. Il faut dessiner les stratégies qui nous permettent de faire parvenir ces connaissances à toutes les femmes.

Pour prévenir les conflits il faut provoquer le dialogue. Dans les espaces interstitiels, personne n’a la réponse absolue : nous devons construire en commun. De la connaissance mutuelle à la reconnaissance mutuelle.

Barcelone, 29 octobre 2005.
Traduction Leïla Crinon


BARCELONE octobre 2005 :
A PROPOS DE "MUSULMANES ET FEMINISTES"

Commentaire introductif de Christian DELARUE Sec nat MRAP au texte de Nathalie DOLLE (ci-dessous).

Le texte qui suit " Musulmanes et féministes" concerne rien moins que le premier congrés international sur cette question . Certes il s’agit de "la minorité active, sereine et déterminée, qui s’est exprimée à Barcelone" laquelle "reste bien isolée". Mais la marginalité d’un phénomène n’ôte en rien son intérêt, bien au contraire. Et cela n’enlève rien au fait de devoir combattre " la majorité des musulmans (qui) accepte la vision patriarcale du Coran".

" Ce n’est pas l’islam qui opprime les femmes, c’est la lecture machiste qui en est faite". Voilà une lecture encourageante de l’islam et porteuse de perspectives . Evidemment la question qui suit rabat fort strictement cette perspective sur une pratique mineure , du moins qui semble tel à un occidental : "Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas prier à côté d’un homme ? " . Ne nous arrêtons pas à cela.

Contre l’islamophobie, pris ici au sens de peur d’un islam nécessairement unique et réactionnaire, remarquons que l’islam est ou peut être une religion comme les autres, donc passible de plusieurs interprétations, ouvrant à des pratiques sociales varièes . Les pratiques laiques et non sexistes sont donc possibles . S’agissant de ces dernières des femmes musulmanes tout comme des femmes d’autres religions "rejetent le dogme selon lequel toutes les religions oppriment par essence".

Que l’on pense ou non que "les religions sont l’opium du peuple" il me semble qu’il faille bien souligner l’existence d’un courant dans chaque religion qui travaille aux libérations . Toutes les libérations ? Des travaux tels ceux de Mickaël LOWY ont déjà souligné les apports et les limites de la théologie (chrétienne) de la libération en Amérique latine.

Concernant l’aspect antisexisme ou féminisme, une certaine libération des femmes par rapport aux hommes émerge. Ce féminisme issu des religions semble différent, moins radical que le féminisme apparu en occident dans les annèes 70 . Il faudrait mieux connaitre ces différences. Car des questions restent pendantes . Quid par exemple de la problématique de la distinction musulmane classique entre femmes "respectables" car protégées par le voile et le vêtement et femmes libres occidentales (volontier perçues comme provocatrices à l’égard des hommes) ? Concernant la promotion de la mentalité laique la question importante n’est pas ici posée et reste ouverte. Sans que l’antisexisme occidental veuille se montrer "supérieur", exigeant, ou "donneur de leçons" il reste bien qu’il subsiste des divergences et matière à débat.



" Musulmanes et féministes "

Par Nathalie Dollé,
jeudi 3 novembre 2005

Le premier congrès international du " féminisme musulman " s’est tenu à Barcelone du 26 au 30 octobre 2005. Organisée par la " junta islamica " d’Espagne, la manifestation a reçu le soutien de la région de Catalogne et accueilli 400 personnes.

" Ce n’est pas l’islam qui opprime les femmes, c’est la lecture machiste qui en est faite. ". Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas prier à côté d’un homme ? Au nom de quel commandement divin ne pourrait-elle pas mener la prière si elle est la plus compétente pour le faire ?

Pour attirer l’attention sur ces questionnements, Amina Wadud (professeure d’islamologie à la Virginia commonwealth university) a dirigé une prière mixte à New York le 18 mars 2005. Son initiative, un aboutissement logique de son travail de relecture féminine du Coran, a choqué et les réactions ont souvent été très violentes. Pourtant à Barcelone où vient de naître un mouvement international de " féminisme musulman ", l’ambiance n’était ni à la revanche ni à la vindicte.

Des Américaines, Pakistanaises, Indiennes, Françaises, Malaisiennes, Espagnoles, Maliennes, Nigérianes ont simplement expliqué en public qu’elles rejetaient le dogme selon lequel toutes les religions oppriment par essence et entendaient donc défendre le droit des femmes à partir de leur référence musulmane. Militantes de terrain et intellectuelles se sont pour la première fois rassemblées devant un public pour exposer leurs situations, pour échanger leurs expériences, pour expliquer leur stratégie : " Nous n’acceptons plus qu’on parle à notre place, qu’on décide de ce que nous pouvons faire ou pas. "

Entachée d’anti-religiosité et même de " maternalisme ", l’expression même de " féminisme " a longtemps posé question sinon problème. Asma Barlas enseigne les sciences politiques à l’université d’Ithaca à New York et reconnaît indubitablement " sa dette " envers les textes féministes qui lui ont fait découvrir la notion de patriarcat, lui ont appris des outils de réflexion et donner des méthodes d’action. " Mais c’est bien dans le Coran que j’ai découvert l’égalité des hommes et des femmes, la nécessité de justice et d’équité. "

Amina Wadud se dit " croyante avant d’être féministe. C’est au nom de l’islam et des valeurs qu’il défend que je me bats pour le droit des femmes à être reconnues comme des êtres humains. " Les approfondissements théologiques en donneraient la preuve, notamment parce que le Coran ne ferait pas de différence ontologique entre l’homme et la femme. Il pourrait faire référence à des fonctions mais n’établirait jamais de hiérarchie entre les sexes ; " le croyant musulman " serait sexuellement neutre, sans aucune mention de " genre " (au sens de la construction sociale du " gender " anglophone).

Avant tout, ces musulmanes intègrent donc le droit des femmes dans les " droits humains " qui promeuvent la liberté de religion certes mais aussi la liberté de s’exprimer, de travailler, de s’instruire, de vivre en sécurité et en paix. C’est bien au nom de la religion que Djiangarey Maiga (association " femmes et droits humains ") se bat contre les traditions : " l’excision est toujours pratiquée dans le sud du Mali au nom de l’islam. Moi, je viens du nord, la première région islamisée où cette pratique est considérée comme païenne. "

Les moyens de cette lutte varient, mais " le principe de ré-interprétation des textes sacrés en est le fondement. Sans d’ailleurs présumer des résultats. Combien existe-t-il aujourd’hui de musulmanes reconnues comme " savantes " et dont les avis sont considérés comme valides par les autorités religieuses ? Quasiment aucune.

La formation, l’enseignement, l’apprentissage sous toutes ses formes ont été proclamés comme prioritaires parce qu’on " ampute des femmes de leurs libertés sans même qu’elles le sachent. " (Djiangarey Maiga) Il leur faut donc accéder en même temps à la connaissance des sources et des interprétations musulmanes mais aussi à celles des droits fondamentaux, chacune à partir de son statut, de ses moyens et de sa culture : " En Malaisie, par exemple, 70% des étudiants à l’université sont des femmes, elles sont armées pour revenir vers le sens de leur religion ", relate Zaïnah Anwar, directrice de " Sisters in islam " (mouvement de défense et de promotion du droit des femmes dans les pays musulmans).

La dynamique spécifique de ces musulmanes s’intègre à un mouvement beaucoup plus large de réforme de l’Islam et qui se résume en quelques question : qui interprète la parole divine du Coran, la vie et les propos du prophète ? Quelle est l’articulation légitime des autorités religieuses avec le pouvoir politique ? Des interrogations qui renvoient directement au mouvement réformiste chrétien. Les féministes musulmanes encouragent les femmes à se réapproprier les textes dans le cadre de la tendance progressiste de l’islam qui encourage l’ensemble des croyants à le faire.

Mais la minorité active, sereine et déterminée, qui s’est exprimée à Barcelone reste bien isolée, le mouvement des féministes musulmanes provoque une opposition diverse, profonde et puissante. Asma Barlas explique : " la majorité des musulmans accepte la vision patriarcale du Coran mais l’histoire nous a montré que la majorité peut se tromper. " Puisqu’une alliance d’intérêt relie les conservateurs de toutes religions contre le droit des femmes, les féministes musulmanes se disent prêtes à travailler avec toutes les femmes et mouvements féminins, qu’ils soient religieux ou pas. " Baobab for human rights " au Nigéria est une coalition de religions différentes qui agit pour le droit de toutes les femmes, l’urgence étant de combattre l’application pour le moins " stricte " de la charia dans une partie du pays qui a condamné des " femmes adultères " à la lapidation. Le dialogue inter religieux entre féministes devrait donc logiquement se développer, tout comme les combats en commun avec des " non-croyantes. "

Aucune de ces fortes personnalités ne s’est autoproclamée gardienne, porte-parole ou garante d’un féminisme musulman qui existerait en lui-même, hors de tout contexte social, culturel ou politique. Cette volonté d’ouverture et d’inclusion, en commençant par les multiples pratiques musulmanes, a fortement irradié le congrès de Barcelone.

Ces " mauvaises filles de l’islam " ont des principes universels, une foi solide, une vision d’organisation plus juste de la société, des stratégies de lutte qui couvrent en même temps l’action sociale et la recherche théorique, autant de bonnes raisons pour être dénoncées à la fois par les structures religieuses traditionnelles et par les tenantes d’un féministe exclusif.

A partir d’une posture spécifique, elles viennent de faire leur entrée dans le combat global pour le droit universel des femmes. C’est le sens de l’histoire et Valentine Moghadam, sociologue et directrice de la section " Egalité des genres et développement " à l’Unesco, constate à la tribune que " le discours féministe transnational pourrait bien se transformer en mouvement social. "

Nathalie Dollé

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