Février 2005 : Au delà de cette limite ...

« Que voulez-vous, Madame ? » demande le journaliste. « La liberté ! on
en a assez, ça fait trop longtemps que ça dure, ça doit changer ! ». La
scène ne se passe pas en Afghanistan il y a quelques années et la femme ne
porte pas la burka. Ça ne se passe pas non plus en Inde, et on ne parle
pas des femmes que l’on brûle. Nous ne sommes pas non plus en Arabie
Saoudite où les femmes n’ont toujours pas le droit de vote. Cette femme
n’est pas une militante s’insurgeant contre les mariages forcés en
Algérie, l’excision en Afrique de l’Ouest ou l’infanticide des fillettes
en Chine, les trafics de femmes en Europe de l’est, les menaces contre
l’IVG aux USA, les violences domestiques ou les inégalités salariales en
France.

La scène se passe au Togo, dans les rues de Lomé, il y a quelques jours.
La fin de quarante de dictature à peine entrevue, déjà bafouée. Pendant
qu’en France les dirigeants perdent « un ami personnel », en font sans
nous consulter « un ami de la France » et chuchotent leur désapprobation
face à la situation, cette femme échevelée, nana Benz en perte de pouvoir
d’achat, revendeuse de beignets 24h sur 24, ou institutrice sous-payée
d’une classe de 80 écoliers, qu’importe, est sortie dans la rue se battre
pour LA liberté. Pas pour LES femmes.

Elles font ça très bien les femmes : sortir dans la rue, se mobiliser, se
mettre au premier rang des manifestations, scander leur colère aux coude à
coude avec les hommes, pour que ça change, pour tout le monde. Le
problème, c’est qu’après, quand/si ça change, au Togo et ailleurs, les
femmes doivent généralement se battre seules pour faire entendre leurs
voix et leurs visions du changement. Parce que si elles englobent « leur »
liberté dans celle des Hommes, les Hommes eux, en majuscule, en minuscule,
et en général, auto-titularisés au pouvoir à tous les échelons de la
société, n’englobent pas la liberté des femmes dans LA liberté. "Désolée
Mesdames, au delà de cette limite, votre liberté n’est plus valable".

Autre scène : « La majeure partie de ce qui est dit dans ce rapport est
connue depuis des décennies, mais il a été difficile de traduire cette
connaissance en politiques et pratiques de développement à une échelle
suffisante pour engendrer les transformations fondamentales pour la
distribution du pouvoir, des opportunités et des résultats pour les femmes
et les hommes ». Cette réplique-là se trouve dans le rapport d’un groupe
de travail chargé de proposer des objectifs, des stratégies et des
indicateurs décents (enfin !) pour les Objectifs du Millénaire concernant
l’égalité de genre. On y affirme, données à l’appui, que l’égalité entre
les femmes et les hommes et l’autonomisation des femmes sont centrales à
l’atteinte des Objectifs dans leur ensemble.

Juxtaposition des deux scènes. Décalage. Beijing + 10. 10 quoi ? 10% de
budget en plus pour le genre, 10% de femmes en plus dans les parlements,
10% de filles à l’école, 10 minutes de travail domestique en plus pour les
hommes ... en 10 ans (résultat d’une enquête faîte en France il y a
quelques années seulement) ? 10 ans après Beijing, où sont les politiques,
les actions, les budgets pour la promotion de l’égalité femmes-hommes ? Où
sont les débats, à Porto Alegre ou à Davos ? Où sont les aides publiques
au développement, les actions de la coopération décentralisée, les
Organisations de Solidarité Internationales. Qui se préoccupe réellement
des inégalités de genre dans le contexte du développement ? Bien sûr il y a
les ONG de femmes, mais pourquoi seraient-elles les seules concernées. Les
autres, à quelques exceptions près, misent sur la solidarité biologique
entre femmes ce qui leur permet de se consacrer à des priorités plus …
prioritaires, à de « vrais » problèmes de développement, à de « vrais »
rapports de pouvoir, de « vraies » réformes. "Désolé Mesdames, au delà de
cette limite, notre solidarité internationale n’est plus valable » .

C’est pour repousser cette limite que le réseau Genre en Action existe
depuis deux ans. Merci de le soutenir, de l’enrichir, de le faire
connaître. Nous vous souhaitons à toutes et à tous des célébrations du 8
Mars décapantes et des rencontres Beijing +10 (re)dynamisantes ! Nous
attendons les retours !

A partir du mois prochain, la coordination du réseau sera assurée par
Elisabeth Hofmann (elisabeth chez genreenaction.net). Pour ma part, je suis
ravie d’avoir pu agir et échanger avec vous depuis deux ans et j’espère
bien continuer à le faire sous d’autres formes.

Claudy Vouhé

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