France : Luttes récompensée des femmes contre la délocalisation de leur entreprise

Elles ont perdu leur emploi - "leur vie" -, elles brûlaient de le faire payer à leur ancien patron. Lundi 8 septembre, le conseil des prud’hommes de Libourne (Gironde) a condamné Arena à verser 50 000 euros de dommage et d’intérêts à 92 ex-ouvrières pour licenciement économique abusif, soit 4,6 millions d’euros. Une belle victoire de ces femmes qui montre qu’en France même (et plus seulement au Burkina Faso chez Yves Rocher) les luttes menées par les ouvières du Nord et du Sud contre la mondialisation néolibérale et contre les délocalisations peuvent gagner.

"C’est une excellente décision, se félicite Philippe Lejard, avocat des anciennes salariées. C’est exactement ce que nous avions demandé." Cette "bonne nouvelle", Marie-Christine Seze, 53 ans dont vingt-cinq dévoués à la marque de maillot de bain, l’a apprise en regardant le JT. "Ça a été une joie, pas seulement pour l’argent, je ne vais pas cracher dessus, assure-t-elle, mais les patrons réfléchiront à deux fois avant de fermer une usine."

Le 31 mars 2007, la marque avait arrêté l’activité de son usine de Libourne - qui fournissait 60 % des maillots du groupe, le reste étant fabriqué principalement en Tunisie - pour sous-traiter sa production en Chine. Fermer l’usine revenait à mettre à la porte 161 personnes, des femmes de 50 ans pour la plupart.

Pour Arena - qui appartient à un fonds d’investissement italien - cette fermeture était une question de survie. "Il y a toujours un écart de coût de production de 40 % entre un maillot fabriqué en France et celui fabriqué dans un pays à bas coûts", justifiait à l’époque Nicolas Préault, directeur général d’Arena-France. Confier sa production à des Chinois permet à la marque de retrouver une compétitivité. Les marges dégagées lui donnent la possibilité d’investir dans la publicité, dans l’ouverture de boutiques en propre ou dans la recherche de produits innovants.

Même si les anciennes ouvrières sont parties avec en moyenne 22 000 euros d’indemnités, elles ont toujours contesté le motif économique de leur licenciement dans une entreprise qui, avant de fermer, réalisait des bénéfices. C’est ce qu’a reconnu le conseil des prud’hommes.

Le juge départiteur (les conseillers prud’homaux n’ayant pu se mettre d’accord le 12 février) démonte les arguments d’Arena qui l’ont poussé à licencier. Selon le jugement, "(...) le souhait d’améliorer (les marges), s’il est certes compréhensible, ne saurait en aucun cas constituer une cause économique de licenciement". Selon le juge, en fermant son activité française pour la sous-traiter en Chine, Arena ne visait pas "à rétablir (les marges), mais à les augmenter".

Le besoin du groupe d’investir dans la publicité est aussi un argument qui vole en éclats. Le juge retient qu’au moment de la fermeture du site "Arena connaissait une notoriété mondiale sans précédent grâce aux résultats de son icône publicitaire, Laure Manaudou".

Ainsi pour le juge départiteur, le licenciement des ouvrières est "le résultat d’une opération purement financière". Il poursuit : "Ajoutée à la situation personnelle (des ouvrières), cette circonstance (leur) occasionne un préjudice d’une exceptionnelle gravité (...)." Même si Arena (80 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2007) dit avoir déboursé 10 millions d’euros pour financer le plan social, difficile pour ses ex-salariées de retrouver un travail. 55,8 % des femmes du bassin du Libournais sont sans emploi ; le taux de chômage est de 8,9 % (7,7 % dans le département).

"C’EST BIEN FAIT POUR EUX !"

En avril, sur les 161 salariés licenciés, 42 avaient un CDI ou un CDD supérieur à six mois, 5 avait créé leur entreprise, 33 étaient dispensés de recherche d’emploi (retraités, handicapés). Les autres étaient en formation, en intérim, sans activité ou "en travail précaire" (Le Monde du 5 avril).

"Ce jugement est une preuve que l’on peut sanctionner les délocalisations", se réjouit Lucette Leygnac, 55 ans, dont trente-six d’usine. "Aux Jeux olympiques, Laure Manaudou a utilisé une combinaison Speedo, raconte Marie-Christine Seze. Arena n’a pas été capable de lui en faire une bonne. C’est bien fait pour eux !"

Arena s’est contenté d’un bref communiqué précisant que la marque "ne souhaite exprimer aucune opinion à ce sujet", et étudie l’opportunité à faire appel. François Ruffié, conseil des ex-ouvrières, menace : "Si la marque fait appel, nous doublerons nos demandes de dommages et d’intérêts." Les avocats avaient chiffré le montant des dommages sur la base des gains dégagés la première année après la fermeture de l’usine en le divisant par le nombre de salariés licenciés, soit un peu plus de 8 millions d’euros.

Source : Le Monde du 09.09.08

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